Hollande bouscule Sarkozy sur son bilan

Le président sortant n’est pas parvenu à avoir le dessus dans ce « un contre un » qu’il attendait impatiemment, mercredi soir. Il est vite apparu sur la défensive, quand François Hollande a déroulé ses propositions et dressé un réquisitoire précis et sévère du quinquennat qui s'achève.

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« Je vais l’exploser », avait promis Nicolas Sarkozy, avant son entrée en campagne. « Je vais le débusquer, le faire sortir du bois ! » ; « les Français veulent le match. Je peux vous garantir qu’ils vont l’avoir et ils ne vont pas être déçus », pronostiquait-il encore le 23 avril, devant des élus réunis à son QG de campagne. Mercredi soir, lors du débat d’entre-deux tours, le chef de l’Etat sortant n’est pourtant pas parvenu à avoir le dessus dans ce « un contre un » qu’il attendait impatiemment. Loin de là.

Il est vite apparu sur la défensive, quand François Hollande a réussi à imposer les deux grands axes de sa stratégie pour structurer le débat : sur chacun des thèmes, d'abord démonter le bilan du sortant ; puis dérouler ses propositions. « Vous à partir de votre bilan, moi à partir de mes propositions », a lancé le candidat socialiste. D'entrée de jeu, ce cadre contraint a privé Nicolas Sarkozy de son arme préférée : sauter d'un sujet à l'autre, jongler avec les thèmes et les registres différents.

Images extraites du débat télévisé du 2 mai © Thomas Haley Images extraites du débat télévisé du 2 mai © Thomas Haley

Le président sortant était convaincu qu’il parviendrait à démontrer devant les millions de téléspectateurs que son adversaire est « flou » telle « l’anguille » que le chef de l’UMP, Jean-François Copé, promettait de pêcher peu avant le débat. « Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup », répétait ces derniers jours le candidat de droite, en référence aux mots de Martine Aubry lors de la primaire socialiste. Dès les premières minutes, Sarkozy a d’ailleurs souhaité que le débat soit un « moment d’authenticité » et de « sincérité », loin « du classique » et des « propos déjà entendus ».

Mais Hollande s’y était manifestement préparé et il est apparu bien plus offensif qu’attendu par son adversaire, interrompant jusque dans sa conclusion Nicolas Sarkozy. Il l’a très vite accusé de « mensonges », et attaqué sur ses responsabilités : « Avec vous, c’est très simple, ce n’est jamais de votre faute » ; « Vous aurez du mal à passer pour une victime », a lancé le socialiste. Seul vrai moment de cafouillage pour Hollande sur un sujet pourtant hautement prévisible : le débat sur l’immigration, quand Sarkozy a cité la lettre de son concurrent à l’association France Terre d’Asile (lire notre article de l’époque) à propos des centres de rétention.

Mais, pour le reste et sur le fond, pas de révélation ni de surprise. Les deux candidats ont déroulé ce qu’ils avaient maintes fois répété lors de leurs meetings (voir leurs discours avec nos décryptages). D’un côté, Sarkozy a adapté ses tirades de campagne sur « l’outrance » et le « mensonge » de la gauche – allant jusqu’à traiter Hollande de « petit calomniateur » –, il a remis sur la table l’affaire DSK (« Je ne prendrai pas de leçon d'un parti politique qui a voulu se rassembler derrière Dominique Strauss-Kahn ») et accusé les socialistes d’avoir « voté non à  tout », et de vouloir « tout démolir ».

À plusieurs reprises, il a tenté de se présenter comme le président de « l’ouverture », jurant qu’il n’était « pas l'homme d'un parti », qu’il souhaitait  « parler à tous, y compris, ceux qui n'ont pas vos idées ». « Je veux m’adresser à ceux qui n'ont pas voté pour moi », a-t-il répété en conclusion, en s’adressant tout spécifiquement aux électeurs du Front national : « Moi, je ne donne pas de leçons de morale », quand François Hollande « se bouche le nez », a-t-il redit. Quelques clins d’œil appuyés ont également été faits « aux électeurs de François Bayrou », avec de longs passages sur le désendettement.

En face, François Hollande s’est une nouvelle fois présenté comme le « président du redressement », celui qui met à la fois la relance de l’économie et la lutte contre les déficits au cœur de son programme, mais avec « justice » pour que revienne la « confiance ». Le tout pour être le « président du rassemblement » quand Sarkozy est accusé d’avoir « divisé » les Français. « La France a souffert », selon Hollande. Autant de mots-clés élaborés par le candidat depuis des mois (à lire ici ou ). Dans sa conclusion, Hollande a également de nouveau avancé l’alternative qu’il veut poser aux Français : « continuer une politique qui n’a pas marché (...) ou changer ».

Le socialiste l’a sans doute le mieux illustré dans la présentation de ce que serait sa présidence, « pour ne pas être président de tout et responsable de rien » : à près de dix reprises, Hollande a commencé sa phrase par « moi président de la République, je » pour promettre qu’il ne serait pas le chef de la majorité, qu’il « ne traiterait pas (son) premier ministre de collaborateur », que la justice serait indépendante, qu’il ne nommerait pas les présidents de l’audiovisuel public, qu’il réformerait le statut pénal du chef de l’État ou que le gouvernement serait paritaire. Autant de piques implicites – les affaires n'ont jamais été directement évoquées, sauf au détour de l'évocation du bouclier fiscal de Bettencourt ou des donateurs du Premier cercle – au sortant qui, au sortir de la charge, a marqué un temps d’arrêt. K.-O. ?

Hollande : "Moi président de la République..." © Le Monde TV

Les questions économiques et sociales

C’est d’abord la forme du débat qui a donné cette impression. « Mensonge » ; « imposture » : usant d’un vocabulaire souvent véhément, Nicolas Sarkozy a fréquemment montré un visage agressif ou vindicatif de lui-même. Plus moqueur ou détaché, mais ne laissant passer aucune critique, François Hollande a parlé, lui, avec plus d’autorité, mettant en difficulté son vis-à-vis à chaque fois que l’occasion lui en était donnée.

Mais c’est surtout sur le fond que François Hollande a poussé son avantage, dès la première partie de l’émission, celle qui était consacrée aux questions économiques. Non pas tant parce qu’il a défendu ses propositions pour l’avenir, même s’il s’y est appliqué autant qu’il l’a pu. Mais d’abord, parce qu’il a su, à chaque fois qu’il l’a pu, dresser le bilan socialement désastreux des cinq dernières années. Cela a d’abord été cela la force de François Hollande : évoquer, certes, ses propositions de réforme mais d’abord, pour en justifier la nécessité, dresser le réquisitoire des années Sarkozy, des inégalités qu’elles ont générées, des souffrances qu’elles ont suscitées.

Cela a été sa force et son habileté. Car du même coup, le téléspectateur était invité à prêter une oreille accommodante aux propositions de réforme du candidat socialiste – même si en vérité elles prêtent parfois à débat ou à la critique –, d’abord parce le réquisitoire de la présidence Sarkozy était implacable.

Dans cet exercice de style balancé – parler mezzo voce des réformes à venir, et tonner contre la présidence Sarkozy –, c’est sur le dossier de la fiscalité, l’un de ceux qu’il connaît le mieux, que François Hollande a excellé. Egrenant ses propositions de réforme – un alignement de la fiscalité du capital sur celle du travail ; un plafonnement des niches fiscales ; un relèvement du barème de l’impôt sur le revenu ou encore un rétablissement de l’Impôt de solidarité sur la fortune… –, François Hollande a ainsi très vite dévié pour mettre en cause Nicolas Sarkozy pour son bilan. Pour les cadeaux faits à ses riches amis.

Et, à chaque fois, Nicolas Sarkozy, peinant à cacher son agacement, a mordu à l’hameçon. Quels riches amis, a-t-il demandé ? Aux Bettencourt, s’est fait un malin de plaisir de répondre François Hollande. Et Nicolas Sarkozy étant venu sur le terrain qu’il souhaitait, François Hollande a pu alors porter l’estocade. « Vous voulez moins de riches, moi je veux moins de pauvres », a lancé Nicolas Sarkozy. Faux, lui a rétorqué François Hollande : « Avec vous, on a eu des riches plus riches… et plus de pauvres ! »

Et le même scénario s’est répété ainsi à plusieurs reprises, François Hollande présentant succinctement ses propositions de réforme et s’attardant longuement sur le bilan de son contradicteur… qui est tombé presque à chaque fois dans le piège.

À preuve, le pouvoir d’achat : même si François Hollande a tardé à se convertir à la nécessité d’un coup de pouce en faveur du Smic, il est arrivé à mettre le président sur la défensive. À preuve encore, la dette et les déficits publics : même si le candidat socialiste a parfois été critiqué à gauche pour son alignement sur une politique de rigueur, c’est lui qui s’est montré le plus offensif en dressant le bilan des années Sarkozy, pointant les « 600 milliards de creusement de la dette depuis 2007 et même 900 milliards depuis 2002 », et mettant en cause « les largesses fiscales » en partie à l’origine de ces dérives.

En bref, François Hollande a amené Nicolas Sarkozy en grande partie là où il le voulait. Pour établir le bilan calamiteux de la présidence Sarkozy.

Rien de neuf sur l'Europe

Sur le front européen, pas de surprise. Chacun est resté dans son rôle. D'un côté, François Hollande voulant renégocier le pacte budgétaire, pour y intégrer une « dimension de croissance ». De l'autre, Nicolas Sarkozy, dans le costume de l'homme d'État expérimenté, alimentant le procès en incompétence de son adversaire, et rappelant qu'il est parvenu à éviter l'implosion de la zone euro… Avec, au passage, quelques perles : « Nous avons évité la disparition de la Grèce », ou encore « Mais c'est quoi, l'UE, si ce n'est la France et l'Allemagne ? »

Comme prévu, le socialiste a décliné les quatre leviers de croissance qu'il compte défendre à Bruxelles en cas d'élection – taxe sur les transactions financières, euro-obligations, mobilisation des fonds structurels et renforcement de la Banque européenne d'investissement. Autant de propositions déjà en chantier à Bruxelles, s'est empressé de rappeler le candidat de l'UMP, qui a raison sur ce point.

L'échange s'est musclé lorsque le socialiste a estimé que Nicolas Sarkozy n'avait rien obtenu de Berlin pendant les deux ans de gestion de crise. Le président français a manqué de s'étrangler sur le plateau, rappelant qu'il avait convaincu Angela Merkel, par exemple, de la nécessité d'un “gouvernement économique” de la zone euro, vieille obsession française.

C'est vrai d'un point de vue formel – c'est même écrit dans le fameux pacte budgétaire en cours de ratification. Mais dans les faits, ce nouveau gouvernement se résume à une réunion, une fois tous les six mois, des chefs d'État et de gouvernement de la zone euro… Rien qui ressemble à un véritable “gouvernement”. À Bruxelles, cela ne satisfait en tout cas personne.

On notera enfin que l'Espagne a définitivement remplacé la Grèce dans le rôle du mouton noir de l'Europe. L'échec du socialiste Zapatero face à la crise, confirmé en novembre dans les urnes par une lourde défaite du PSOE, fut l'un des fils rouges du débat sur les questions économiques, chacun des deux candidats reprochant à l'autre, à tour de rôle, sa proximité ou son admiration passées pour le dirigeant espagnol (lire notre dernier article sur l'urgence de la crise espagnole).

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