«Boomergate»: ce que révèlent les polémiques incessantes contre les Verts

À mesure de leur ascension électorale, les écologistes sont devenus les nouvelles cibles à décrédibiliser. L’offensive contre ces prétendants au pouvoir se fonde sur des vulnérabilités réelles, renvoyant pour partie à leur culture d’outsiders du champ politique.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

C’est une nouvelle polémique dont les Verts se seraient bien passés. D'autant qu'elle concerne, cette fois, le chef du parti, Julien Bayou, également tête de la liste Europe Écologie-Les Verts (EELV) aux régionales en Île-de-France.

En cause : une campagne de communication diffusée sur les réseaux sociaux par son équipe de campagne, le week-end dernier, visant à inciter les habitants de la région à s’inscrire sur les listes électorales pour le scrutin des 20 et 27 juin prochains.

Sur les affiches, un texte, appelant le 1,5 million de non-inscrits franciliens à faire leur démarche sur le site écolo, surmonté de « punchlines » : « Les chasseurs, eux, ont prévu d’aller voter », « les boomers, eux, ont prévu d’aller voter », « Alain Finkielkraut, lui, a prévu d’aller voter », « Éric Zemmour, lui, a prévu d’aller voter », « Gérald Darmanin, lui, a prévu d’aller voter » … Le tout, accompagné de grandes photos représentant les « votants » en question.

Compte Twitter de Julien Bayou © Capture d'écran Compte Twitter de Julien Bayou © Capture d'écran

Pointer du doigt une classe d'âge ou des individus ad hominem ? Le procédé a suscité une bronca qui s'est rapidement déployée de Twitter aux médias plus « mainstream », jusqu’à s'inviter sur certains marchés où les « boomers » en question ont interpellé les écologistes en campagne. Elle a aussi créé d'importants remous au sein même du parti au tournesol.

Alors qu'il pourrait paraître anecdotique, l’épisode s’inscrit dans une série de polémiques incessantes, dont l’éruption régulière renvoie à des questions profondes : le savoir-faire politique d’un parti qui prétend désormais au pouvoir national, la crédibilité de ses responsables, leur ultra-dépendance à un système médiatique guère favorable, ou encore la résistance acharnée de ceux qui entendent assigner les Verts à une illégitimité congénitale.

« Dès les débuts de l’écologie politique, les Verts ont toujours été moqués, y compris René Dumont et son pull rouge, rappelle Sandrine Rousseau, candidate à la primaire EELV. Alors que des militaires appelaient à un putsch le même week-end, tout le monde ne parlait que de nous et des “boomers”… Cette stratégie de la droite pour nous décrédibiliser s’intensifie depuis les dernières municipales. »

« Les polémiques contre les écologistes ont toujours existé, confirme Vanessa Jérôme, politiste associée au Centre européen de sociologie et de science politique (université de Paris 1). Mais les médias portent désormais une attention accrue aux élus EELV, car ils sont aux manettes dans plusieurs grandes villes. »

La chercheuse, qui vient de publier Militer chez les Verts (Presses de Sciences Po, 2021), identifie des motifs rhétoriques récurrents à l’encontre d'écologistes « tour à tour renvoyés à l’anti-modernité (par exemple à travers la figure du Amish), accusés d’œuvrer à une dictature verte, fustigés comme des amateurs qui enchaînent les “bourdes” et ne seront jamais en capacité d’exercer le pouvoir, la manière de s’adresser à eux étant toujours méprisante voire insultante ».

En l’occurrence, le « boomergate » a pris une tournure particulièrement violente. Du moment où la polémique a été relayée sur les réseaux sociaux par Julien Bayou lui-même, les attaques ont fusé comme rarement. « Lamentable discrimination [de Julien Bayou] contre nos aînés », a twitté Geoffroy Didier, proche de la présidente Les Républicains de la région Île-de-France Valérie Pécresse, en campagne pour sa réélection. « L’âgisme est hélas la plus banale et la plus admise des discriminations, cette affiche en est un exemple », s’est, de son côté, indigné Jérôme Guedj, secrétaire national du Parti socialiste, conseillant au candidat écologiste de ne pas « oublier » qu’ils « sont plus de 2 millions en Île-de-France  »soit autant d'électeurs.

En début de semaine, la polémique a dépassé le cercle restreint des réseaux sociaux et s’est invitée dans les médias grand public : une pleine page du Figaro, et une chronique assassine de Sophia Aram, à une heure de grande écoute, sur France Inter, moquant un Julien Bayou qui se serait « tir[é] une balle dans le pied avec l’opiniâtreté d’un chasseur aviné ». 

Sur RMC, la chroniqueuse des « Grandes Gueules », Isabelle Saporta, est allée plus loin encore, voyant dans les affiches un arrière-fond antisémite : « Je ne vois pas en quoi, en crachant sur les grands-parents de la génération Greta Thunberg, on va les mobiliser, a lancé celle qui avait tenté d’intégrer une liste écologiste à Paris lors des dernières municipales. Pourquoi on stigmatise une partie de la population. Les attaques contre Zemmour, Finkielkraut, il ne manque plus qu’un Cohen ! »

Une réunion de crise plus tard, Julien Bayou, en chemise et cravate de circonstance, a fait son mea culpa lundi 26 avril, sur France Info. Mais pas simple d’expliquer en quelques minutes que les différences générationnelles de comportement politique sont des réalités documentées, que le terme « boomer » aurait renvoyé davantage à un groupe socio-politique qu’à une classe d’âge, ou que la campagne en question était inspirée d'une campagne américaine anti-Trump portée notamment par... Bernie Sanders, 79 ans. 

Quoi qu’il en soit, l’affaire, dont il n’est pas certain qu’elle soit totalement close, continue d'interroger. Et reste porteuse de leçons à la fois générales et singulières.

Les Verts comme « cible » 

En premier lieu, l’enchaînement des polémiques renseigne moins sur les Verts que sur l’hostilité que leur témoigne une large portion du spectre politique. L’argument fait partie de leur ligne de défense, mais il a sa part de validité.

« Tout ça veut dire qu’on est en train de devenir dangereux ! », veut croire l’ancien maire de Bègles Noël Mamère, tout en regrettant « l’erreur de jeunisme » de Julien Bayou. « C’est un petit couac, mais une fois de plus il a été amplifié à l’excès par une majorité ayant reçu pour consigne de faire feu de tout bois », regrette Marie-Christine Blandin, première présidente écologiste d’un conseil régional dans le Nord entre 1992 et 1998. Depuis un an, le gouvernement et la droite ont en effet été bien prompts à monter en épingle certaines déclarations tenues par les nouveaux maires verts.

Les attaques se sont succédé contre le Lyonnais Grégory Doucet qui avait qualifié le Tour de France de « machiste et polluant », et proposé temporairement des menus sans viande dans les cantines scolaires de sa ville ; contre Pierre Hurmic qui avait refusé d’exposer un sapin de Noël, « arbre mort », devant sa mairie de Bordeaux ; et contre la Poitevine Léonore Moncond’huy, coupable d’avoir glissé, lors d’un conseil municipal, que « l’aérien […] ne doit plus faire partie des rêves d'enfant aujourd’hui ». En mars, Gérald Darmanin annonçait aussi vouloir attaquer en justice la subvention accordée par la maire de Strasbourg, Jeanne Barseghian, à une mosquée. 

Pierre Charbonnier, philosophe et auteur d’Abondance et liberté (La Découverte, 2020), souligne la gravité des propos parfois tenus. « On assiste à un refus de laisser s’incorporer au débat public des points de vue de type écologiste. Une partie des membres du gouvernement a ainsi pour objectif de dévaloriser tout ce qui s’approche d’une conception écoresponsable de la citoyenneté. La parole écologiste est transformée en une infraction au pacte républicain, alors que les écolos veulent renégocier ce pacte. »

 « Maintenant, la guerre aux écologistes a vraiment commencé, considère Vanessa Jérôme. Le projet de l’écologie va se conflictualiser de plus en plus, et les attaques devenir de plus en plus violentes. Les Verts vont devoir être “in-intimidables”, tout en prenant garde à ne pas se contenter de retourner le stigmate, en tirant fierté des polémiques suscitées : il ne faut pas faire peur, mais envie. »

Des « outsiders » plutôt que des amateurs

Entrés dans la « cour des grands » depuis les élections intermédiaires de 2019 et 2020, prétendant aux commandes d’une éventuelle alternance, les Verts pècheraient-ils par manque d’expérience ?

Déplorant que la nouvelle génération d’écologistes « croie parfois que la société civile se résume aux jeunes de 20 ans et qu’ils ont tout inventé », Noël Mamère redoute que l’affaire « laisse penser, à tort, que les écologistes sont des politiques immatures, et risque de faire oublier que nous avons de l’expérience : dès les années 1990, Marie-Christine Blandin a par exemple dirigé avec succès une région ».

« C’est clair que si nous voulons arriver dans la ligue des champions, il ne faut pas rater la balle et élever le niveau de jeu : on n’a pas droit à l’erreur, reconnaît l'eurodéputé David Cormand. Mais on apprend vite : depuis cinq ans, avec notre bon score aux européennes et aux municipales, on s’est pris des tartes qui nous permettent d’avancer. »

Quant à Sandrine Rousseau, elle souligne que le renouvellement du personnel politique, appelé de ses vœux par une large part de l'électorat, a aussi ses inconvénients : « Il faudrait savoir ! Si on veut que la démocratie ne soit pas incarnée que par des gens qui font de la politique leur profession depuis toujours, il faut assumer ce que cette rotation implique : que tout le monde n’ait pas les codes et une maîtrise de la communication politique parfaite ! »

Dans l’affaire du visuel francilien, Julien Bayou et son équipe peuvent cependant difficilement être taxés d’inexpérience militante. « Je n’ai pas été choqué par le visuel, confie Pierre Charbonnier, mais je me suis demandé s’ils ne refusaient pas de gagner, en semblant rejeter un tiers de l’électorat. J’y vois moins la marque d’un amateurisme que d’une certaine culture militante, associative, de type “agit-prop”, dans laquelle a baigné Julien Bayou dans sa jeunesse. »

Le secrétaire national des Verts, élu l'an dernier à la tête du parti, s’est en effet fait connaître, pendant les années Sarkozy, par ses actions dans des collectifs de « nouveaux militants » : Génération précaire – sur la précarité des stagiaires –, Sauvons les riches – contre les inégalités –, ou Jeudi-Noir – il squattait alors des logements vides parisiens... Il s'agissait alors de conjuguer colère sociale et forme de lutte pacifique et festive, visant à attirer l'attention médiatique sur des problématiques politiques encore peu abordées.

« Sauf que ces milieux ont souvent pour but de provoquer, là où un parti qui prétend au pouvoir est censé fédérer des coalitions d’intérêts, ajoute le philosophe. Les propos écologistes visés dans d’autres polémiques ne relèvent pas de la même confusion : la maire de Poitiers, par exemple, assume un imaginaire d’autolimitation porté de longue date par la critique écolo de notre modèle de société. »

capture-d-ecran-2021-05-01-a-14-52-14
Le travail de Vanessa Jérôme vient confirmer que le reproche d’amateurisme manque la vraie raison du « décalage » des Verts avec les autres membres de la classe politique. « Leur trajectoire militante est souvent ancienne et politisée sur le tard. Ils ont l’habitude de manier les argumentaires, d’accomplir un travail de conviction. Ce ne sont pas des amateurs, mais des outsiders, ce qui se voit dans leur prise de rôle d’élu, de bon maire ou de présidentiable. » 

« Ces rôles ont été définis par la pratique des majoritaires au pouvoir, explique la chercheuse. Or cette pratique a validé des formes de pouvoir et de rapport aux institutions que les écologistes remettent justement en cause. Ils ne veulent pas être des élus comme les autres, puisque leur programme a la prétention de se différencier de tout ce qui a été fait jusque-là. » Dans leur rôle d’élu, poursuit-elle, les Verts sont d’ailleurs rarement mis en cause pour leur compétence technique. « C’est la dimension de représentation de leur rôle qui est généralement visée, c’est-à-dire les savoir-faire attendus en matière de parole, d’habillement, d’attitude… Et il se trouve que c’est la partie du rôle que les écologistes ont prise avec le plus de distance, d’humour, car ils n’en sont pas dupes. »

Une écologie conflictuelle ou inclusive ?

À chaque polémique, les Verts ont à peu près fait front, annonçant même le dépôt d’une plainte contre le ministre de l’intérieur. Mais cette fois, les protestations n’ont pas été unanimes. Les principales figures des Verts, notamment Éric Piolle ou Yannick Jadot, sont restées muettes – contactés par Mediapart, ni l’un ni l’autre n’ont souhaité répondre à notre demande d’interview.

L’équipe de campagne de Julien Bayou a été « inondée de messages » tout le week-end. Et des discussions enflammées ont eu lieu entre écologistes de toute la France sur les boucles WhatsApp et sur le compte mail du conseil fédéral. Dans un courriel ayant pour objet « Comment justifier l’injustifiable », certains ont ainsi réclamé à leur direction « une réflexion d’un autre niveau » que de montrer du doigt des individus, et ont qualifié la bévue non d’erreur de communication, mais d’« erreur politique ».

Photo de groupe d'EELV avec Julien Bayou (avec un masque vert), secretaire national,  lors d'une manifestation contre les violences policières, sociales et raciales, le 13 juin 2020. © Xosé Bouzas / Hans Lucas via AFP Photo de groupe d'EELV avec Julien Bayou (avec un masque vert), secretaire national, lors d'une manifestation contre les violences policières, sociales et raciales, le 13 juin 2020. © Xosé Bouzas / Hans Lucas via AFP

Au final, il n’y a guère que Benoît Hamon, co-listier de Julien Bayou en Île-de-France, ou Jean-Luc Mélenchon qui ont défendu en bloc le secrétaire national. « Cette communication n’est pas une connerie : oui, les baby-boomers sont comptables de leur hédonisme ! », estime le premier. Quant au candidat insoumis à la présidentielle, interrogé par Mediapart, il s’est lancé dans une défense sans ambiguïté des Verts : « L’acharnement contre les Verts ne me fait pas rire, c’est une bassesse, une vilénie méprisable. Il est évident qu’ils n’avaient pas l’intention d’insulter qui que ce soit. »  « Je suis prêt à les aider – je ne suis pas comme eux », a-t-il ensuite ajouté, en référence à l’attitude des Verts, restés silencieux lorsque leurs homologues insoumis s’étaient fait accuser d’ambiguïté républicaine au moment de l’attentat de Samuel Paty. 

Une semaine plus tard, l’affaire a en tout cas laissé des traces au sein des Verts. Et les questions se multiplient, tant sur la capacité de Julien Bayou à diriger un parti qui prétend à la responsabilité suprême l’an prochain, que sur la vision de l’écologie que doit porter la formation au tournesol. « Julien est  fragilisé à la direction du parti », juge un écologiste parisien « catastrophé ». « Ça arrive de faire des conneries, poursuit-il sous couvert de l’anonymat, mais il faut vraiment faire l’analyse de ce qu’il s’est passé, or ça ne prend pas ce chemin. La direction du parti se perd dans la communication, elle ferait mieux de faire de la politique ! »

Un autre cadre, tout aussi sévère : « Les polémiques précédentes, sur le Tour de France ou l’aviation, c’était défendable, mais là, c’est autre chose : on passe pour des sectaires en insultant et en essentialisant une classe d’âge. Il faut être un petit groupe de jeunes bobos parisiens pour imaginer ça ! » Un troisième : « L’idée que le chef du parti écolo porte un message de fragmentation et de violence, ce n’est pas possible : comment peut-on prétendre gagner la présidentielle l’an prochain après ça ? »

capture-d-ecran-2021-05-01-a-14-54-43
À mots plus choisis, le député Matthieu Orphelin, candidat pour EELV dans les Pays-de-la-Loire et proche de Nicolas Hulot, ne dit pas autre chose sur la « grosse plantade » de Julien Bayou. « Dans le fond, cette polémique pose une vraie question : l'écologie doit-elle tracer des frontières ou au contraire rassembler un maximum de monde ? Pour moi, elle doit être ce qui rassemble, d’autant plus en cette période où la société est ultra explosive sur tous les sujets, estime-t-il. Le rôle des politiques doit être d’apaiser, pas de mettre de l’huile sur le feu, même si cela ne doit rien enlever au côté radical de la chose. »

L’élu du Maine-et-Loire a d’ailleurs opté pour une communication, là encore « décalée », pour appeler les administrés de sa région à s’inscrire sur les listes électorales… mais avec chaton sur fond rose layette. 

Si David Cormand regrette lui aussi une « communication ratée », il tente d’expliquer le piégeux « paradoxe » de l’écologie politique : « Les choses sont compliquées : à la fois, l’écologie doit être consensuelle car il s’agit de sauver la planète, mais pour ce faire, il faut remettre radicalement en question les intérêts de certains et cela passe par de la conflictualité, sinon on tombe dans le capitalisme vert qui est inopérant. » « Quitte à désigner des adversaires, autant cibler les bons : le CAC40, Total ou Monsanto ! », rétorque de son côté Noël Mamère.

Reste un éléphant dans la pièce : l’ultra-dépendance des Verts envers un système médiatique dominé par des grands groupes n’ayant guère intérêt au projet de sobriété égalitaire qu’ils promeuvent. Dans un environnement différent, jadis, les forces de transformation sociale issues du mouvement ouvrier avaient investi des efforts conséquents pour construire une contre-société, avec leurs propres journaux, écoles de formation et institutions culturelles. S’il y a un écosystème qui n’est pas à sauver mais à créer avec des outils contemporains, ce serait peut-être celui-là si les écologistes entendent mieux résister à la contre-offensive dont ils font l’objet.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous