Morgue géante de Rungis: le bilan de l’opérateur funéraire entaché

Par Lou Syrah

Inversion de cercueils, tarification forcée, défunt oublié… Alors que la morgue géante de Rungis doit bientôt fermer, le mastodonte funéraire OGF, réquisitionné par les autorités pour opérer le site en pleine pandémie, a connu une série de dysfonctionnements.

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Symbole de la pandémie et de sa gestion polémique, la morgue géante de Rungis, ouverte dans l’urgence début avril dans un entrepôt du marché de gros du Val-de-Marne, n’accueille plus de cercueils. Au 1er juin, d’après nos informations, il restait 29 défunts, majoritairement en attente de rapatriement. Mais pour OGF, l’entreprise funéraire choisie sur réquisition par l’État pour opérer le site, plus connue du grand public à travers sa filiale Pompes funèbres générales (PFG) ou celle chargée des obsèques de chefs d’État (la prestigieuse Henri de Borniol), la note devrait être salée.

Dans le hangar de Rungis réquisitionné pour les morts du Covid-19. © Document Mediapart Dans le hangar de Rungis réquisitionné pour les morts du Covid-19. © Document Mediapart

Près de 40 000 euros de travaux ont dû être réalisés sur place, selon la direction, sans compter le coût de la main-d’œuvre supplémentaire, et les charges liées à la gestion du bâtiment… En termes d’image aussi, la crise lui aura coûté cher : mise en cause dès l’ouverture pour certains tarifs de passage par la morgue imposés aux familles, l’entreprise fait depuis l’objet d’une enquête menée par l’Inspection générale de l’administration (IGA), en partenariat avec la DGCCRF (Direction générale de la consommation, de la concurrence et de la répression des fraudes), pour « s’assurer du caractère strictement conforme à la règlementation des prestations facturées ». La société, dont les résultats financiers chutaient ces deux dernières années, s’apprête à fermer le site mais n’en a pas fini avec la gestion de la crise sanitaire. Selon des documents et témoignages recueillis par Mediapart, OGF a vécu d’importants dysfonctionnements sur la période : inversion de cercueils, tarification forcée, défunt oublié…

Dans une maison de retraite de Suresnes, le corps d’une personne âgée a, par exemple, été abandonné sur son lit pendant sept jours, à côté de son cercueil, selon un rapport d’incident interne à OGF consulté par Mediapart. Sur aucun des cas que nous lui avons présentés le groupe n’a souhaité répondre spécifiquement à nos questions. Il affirme que ses collaborateurs comme ses prestataires « ont été exemplaires en cette période difficile », faisant preuve « d’un engagement sans faille au service des familles ». Mais ces incidents interrogent sur la stratégie choisie par l’État pour gérer ces décès massifs. Le géant du funéraire réquisitionné par la préfecture de police de Paris pour son « professionnalisme » et ses « compétences nécessaires », dans des conditions qui n’ont toujours pas été rendues publiques, avait-il les moyens de faire face, tout seul, à l’ampleur de la tâche ? 

Ainsi, le 4 mai, la ville de Paris a saisi par courrier le directeur général du groupe, Philippe Lerouge, pour une erreur de cercueil intervenue lors d’une inhumation au cimetière de Montparnasse. En cause ? « Le cercueil avait été placé sans plaque [nominative] », précise à Mediapart un cadre parisien du groupe OGF, « détail » qui rend possible des inversions. Cet employé évoque « un tort partagé » entre son entreprise, qui a pris en charge le défunt dans un premier temps, et le prestataire choisi par la famille pour le traitement du cercueil. « Nous avons proposé de participer à l’hommage de la famille ou de prendre en charge la sépulture, ajoute ce responsable d’OGF, sous couvert d’anonymat. Quand on fait des erreurs, il faut les assumer. »

Respectivement responsable du cimetière et des opérations funéraires, ni la mairie de Paris ni la préfecture de police n’ont souhaité s’attarder non plus sur cet incident, qui suscite un malaise palpable. La ville s’efforce de rassurer : s’agissant du Père-Lachaise, plus grand cimetière de la capitale, « aucun signalement [n’a été fait] au sujet d’une mauvaise orientation éventuelle de cercueils en provenance de Rungis ou de Wissous [seconde morgue ouverte pendant la crise sanitaire – ndlr] ».

Il y en a eu pourtant. Au moins deux, confirme-t-on du côté de la direction de Funecap, l’entreprise qui gère le crématorium du Père-Lachaise par délégation de service public. « Mais il ne s’agissait que d’erreurs d'aiguillage de corps arrivés un jour et dont les cérémonies étaient prévues le lendemain par exemple, relativise-t-on. L’acte de la crémation est irréversible, c’est notre travail de vérifier attentivement. Les salariés ont fait leur job de manière exemplaire […], malgré les cadences lourdes ».

Le 5 mai, un jour après le courrier de la ville de Paris à OGF, au cimetière de Puteaux (Hauts-de-Seine), c’est la famille de Jacqueline G. qui devait constater avec effroi une erreur de cercueil au moment du placement dans le caveau familial.

Le corps de la nonagénaire, décédée le 20 avril à Puteaux, avait transité par la morgue de Wissous (Essonne), gérée par l’opérateur funéraire OGF avant sa fermeture le 9 mai. La famille avait choisi la filiale du groupe PFG pour assurer les obsèques. « J’avais appelé la veille pour savoir si tout était en ordre, on m’a répondu oui et on m’a demandé d’envoyer un RIB… », se souvient amèrement le neveu.

C’est à l’occasion de son passage par la morgue que le cercueil de Jacqueline G. aurait été confondu avec celui d’une autre dame, portant le même prénom et un nom de famille proche, mais n’étant ni décédée au même endroit, ni née la même année. « Rien ne collait, sauf le prénom et la date de la mort. Même le cercueil n’était pas le même, ils auraient pu le voir aussi », s’inquiète la nièce de la défunte. Sur insistance des agents de la ville de Puteaux, la famille parvient à faire annuler la mise en caveau in extremis et à repousser les obsèques à l’après-midi.

Venue expressément du Var pour l’enterrement en plein confinement, la famille dit n’avoir fait l’objet d’aucune proposition de remboursement de la part d’OGF. Seul geste commercial, « une coupe de plantes sur la sépulture », « en geste d’hommage », a été proposée par le directeur opérationnel des Hauts-de-Seine, d’après un mail. OGF n’a pas souhaité nous donner son point de vue. Le neveu de Madame G. ne demandera pas de réparation ni n’engagera de poursuites.

Mais le traitement d’un autre défunt pourrait ne pas en rester là. Le 31 mars, Monsieur D. est décédé dans une maison de retraite du groupe privé Domusvi, à Suresnes. Là aussi, le groupe OGF est choisi par la famille pour gérer les obsèques. Le 2 avril, l’entreprise fait appel à l’un de ses sous-traitants spécialisé dans le transport et la mise en bière, TCM. La présence d’un pacemaker dont le retrait nécessite l’intervention d’un thanatopracteur empêche les salariés de procéder au placement du défunt en housse, puis dans son cercueil. OGF décide alors de faire intervenir son sous-traitant Hygeco.

Le jour de ses funérailles, le 9 avril, le cercueil de Monsieur D. reste introuvable. Monsieur D. est en fait « toujours dans son lit avec le cercueil livré » et « ne repose pas dans une housse », indique la note interne consultée par Mediapart. Une salariée de la maison de retraite, choquée par les faits, confirme : « Quand l’infirmière a été appelée par les pompes funèbres ce jour-là, parce qu’ils ne trouvaient pas le corps chez eux, la porte de la chambre était restée fermée, mais le corps de Monsieur D. était toujours derrière. » La salariée ajoute, s’agissant de son employeur : « Quand un patient décède, les consignes de la direction qui s’appliquent aux salariés consistent à fermer à clef la chambre jusqu’à l’arrivée des pompes funèbres. Si la direction s’inquiétait vraiment de ses résidents, elle aurait su qu’il avait été oublié. » 

«Gestion du cash au plus serré»

Contactés au sujet de la prise en charge de Monsieur D., ni les prestataires ni la maison de retraite Domusvi, par ailleurs visée par une enquête préliminaire pour « homicide involontaire » dans une résidence voisine de Clichy (à la suite de plaintes de familles), n’ont retourné nos appels visant à démêler les responsabilités. Un cadre de l’entreprise Hygeco, spécialisée dans la thanatopraxie, confirme l’intervention de son entreprise, le 2 avril, pour le retrait du pacemaker, mais écarte toute responsabilité par la suite. « Nos thanatopracteurs n’interviennent que pour le retrait, pour qu’il y ait le moins de manipulation du défunt possible. Notre bilan d’intervention rempli est directement envoyé par mail au client. On n’est pas tenu au courant de la suite. »

Autre cas : un informaticien de 47 ans décédé du Covid-19, Jean-Michel B., a été oublié, lui, dans son cercueil à son domicile. Sa famille ne sait toujours pas ce qui a bien pu amener les équipes envoyées par PFG à le négliger toute une nuit et une journée, fin mars. « Ils ont dit qu’ils n’avaient plus de place et que quelqu’un prendrait contact avec nous le lendemain matin vers 11 heures pour venir le chercher », explique sa compagne. Le lendemain, l’heure tourne, mais toujours pas de coup de fil. « En appelant à l’agence, on s’est rendu compte qu’ils ne savaient pas qu’il y avait un corps à récupérer et qu’ils nous avaient oubliés. »

La famille de Jean-Michel B. n’a reçu aucune proposition de geste commercial. « Tout ce qu’on a reçu d’eux, c’était une facture » de 3 600 euros. À la réception, les proches constatent surtout que la filiale d’OGF lui fait payer un « maître de cérémonie » à 256 euros. « On nous avait pourtant dit qu’il n’y aurait pas de cérémonie et que l’accès au crématorium était interdit. » Ils appellent l’entreprise, qui retire cette ligne de la facture. 

L’absence de geste commercial semble coller avec un drôle de climat dans l’entreprise, décrit par plusieurs salariés d’OGF sous couvert d’anonymat, selon lesquels le groupe exercerait une pression accrue sur ses équipes depuis le début de la crise du coronavirus. Rachetée en 2013 par un fonds de pension, propriété de l’oligarque russe Mikhael Friedman, la société OGF est depuis passée sous le pavillon du fonds de pension canadien Ontario Teatcher’s.

« La gestion du cash [trésorerie de l’entreprise – ndlr] doit être réalisée au plus serré », expliquait ainsi la direction financière le 29 avril dernier, sans détour, lors d’une réunion du comité social d’entreprise (CSE), en décrivant un « coût d’exécution » des prestations « plus élevé qu’habituellement », en raison d’un absentéisme « assez fort » : « 700 salariés absents chaque jour, ce qui implique un recours accru aux heures supplémentaires, à la sous-traitance et à de la mobilité entre régions. »

En effet, pour faire face à la pression funéraire en Île-de-France et à l’ouverture de la morgue géante de Rungis, l’entreprise a dû faire venir des salariés de toute la France, en contrepartie d’une prime de mobilité – 500 euros par semaine et jusqu’à 2 000 euros par mois pour un déplacement.

Durant la période, les conseillers funéraires ont donc été priés d’« accélérer les paiements », d’établir les factures tous les jours. « Dès que l’appel de courtoisie est passé », préconisait la directrice financière le 29 avril .

Début avril, des salariés d’une des filiales du groupe recevaient ainsi un courriel d’importance « haute » évoquant des « pistes » à suivre « afin de valoriser les facturations pendant cette période compliquée ». Des prestations adaptées à la crise à vendre aux clients pour compenser les pertes engagées par les cérémonies réduites ou l’impossibilité de pratiquer les soins de conservation interdits en temps de pandémie. Le document d’une page, intitulé « Être un conseiller en situation de crise » et envoyé par le directeur de marque de la filiale, suggérait par exemple de proposer au client la toilette et le recueillement en salon sur « table réfrigérée » pour les décès non-Covid.

« Il ne faut pas oublier que toutes les facturations de convois se sont faites a minima pendant la crise puisque les gens ne venaient plus aux cérémonies, ils ne commandaient plus de fleurs, et quand les corps passaient par Rungis, l’entreprise ne pouvait plus facturer le passage en funérarium », confie un responsable d’agence.

Ce cadre d’OGF rappelle en plus les conditions difficiles dans lesquelles les équipes ont travaillé pendant la période. En première ligne face au virus, plusieurs salariés sollicités disent ne pas avoir toujours bénéficié des protections nécessaires. Ce que le groupe contacté par Mediapart conteste : « Aucun collaborateur n’a exercé de droit de retrait », assure la direction d’OGF.

« On n’est pas dupes, explique un responsable syndical. Certains salariés ont préféré se mettre en arrêt maladie plutôt que d’engager un droit de retrait qu’il aurait fallu justifier au tribunal, dans le cas où l’entreprise le contesterait. »

Touchée comme ailleurs par une forte tension dans l’approvisionnement de masques, OGF a d’abord privilégié la distribution d’EPI (équipements de protection individuel) à ses personnels en contact direct avec le défunt et à ceux prenant en charge les convois partant de son domicile. Avant d’étendre ses dotations aux chauffeurs, porteurs et autres personnels du groupe, avec des situations très contrastées sur le territoire.

Lors du comité social d’entreprise (CSE) de fin avril, la CFE-CGC interpellait la direction sur les distributions d’EPI aléatoires en agence pour les commerciaux ou pour les salariés qui « se rendent dans les hôpitaux et/ou dans les Ehpad chercher les constats de décès sans aucun moyen de protection ».

« Un certain nombre d’arbitrages ont dû être réalisés », reconnaissait la direction, évoquant à l’époque de récentes commandes de masques, notamment FFP2.

Début mai, pour leur part, des salariés du dépôt OGF de Bagnolet ont débrayé pour demander une prime en récompense du travail effectué pendant la pandémie. Mardi 2 juin, la revendication devait être portée par la CGT lors des négociations annuelles sur les salaires. Celle-ci exige le versement d’une prime de 2 000 euros.

« Rungis a créé beaucoup d’émotion, conclut Richard Feret, directeur général délégué de la puissante Cpfm (Confédération des pompes funèbres et de la marbrerie), principale fédération patronale du secteur. Mais on a pointé du doigt les acteurs du funéraire, alors que c’était toute la chaîne hospitalière qui était défaillante. Certainement que l’État aurait dû se soucier de tout ça plus tôt. »

 

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