Pétrole en Guyane : comment Shell s’est taillé des forages sur mesure

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Lobbying intensif, faibles retombées économiques : pour contrer le plus gros pétrolier européen qui s’apprête à forer à 130 km des côtes de la Guyane, l’ancienne ministre de l’écologie Nicole Bricq voulait rouvrir les permis à la concurrence. Elle y a laissé sa place.

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En cas de marée noire, le pétrole répandu dans la mer ressemble à de la « mousse au chocolat ». D’ailleurs, les particules d’hydrocarbures se révèlent « extrêmement nourrissantes » pour l’océan. Quant aux tortues, étant sourdes, « elles sont merveilleusement équipées » pour supporter le bombardement des fonds marins à coup de sondes acoustiques qui servent à repérer l’or noir en eau profonde.

Qui peut bien parler ainsi ? Un activiste enrôlé par les Yes Men, ces militants farceurs qui parodient le cynisme capitaliste ? Un Guignol de l’info ? Pas du tout. Ces mots sont énoncés par Patrick Roméo, le président de Shell France, lors de réunions publiques en Guyane portant sur ses projets de forages en haute profondeur, en juin dernier (voir les vidéos de ces interventions ci-dessous).

Reunion SHELL PART_1 © Or Bleu contre Or Noir

Reunion Shell Part 2 © Or Bleu contre Or Noir

« Un VRP… », soupire un militant associatif. « C’est du cynisme absolu ! » s’emporte un autre, « ce sont ces déclarations qui nous ont crispés alors qu’au départ, nous ne souhaitions pas nous positionner pour ou contre les permis Shell ». Des associations de protection de la nature et les élus Europe Ecologie-Les Verts réclament désormais un moratoire sur les forages (voir ici). Une minorité cependant peu visible et peu audible en métropole.

Depuis la découverte de pétrole, en septembre 2011, à six kilomètres sous la surface de l’océan Atlantique, Shell se lèche les babines. Selon de premières estimations, la réserve de fossiles pourrait contenir 300 millions de barils de brut – à titre de comparaison, la France consomme environ 1,3 million de barils de pétrole par jour. « Un bon potentiel », commente la major anglo-néerlandaise. Un « fat cat », dit plus crûment le langage pétrolier, voire peut-être un « éléphant », au-delà de 500 millions de barils. Le champ Jubilee, au large du Ghana, dont le site guyanais pourrait être un « miroir », a par exemple délivré 1,4 milliard de barils ces dernières années.

Carte des permis de Guyane Maritime. Carte des permis de Guyane Maritime.

Le permis exclusif de recherche de Guyane Maritime, délivré en 2001, couvre une surface considérable : 24 100 km2. Il appartient aujourd’hui à un consortium dirigé par Shell (45 %), où figurent la société Tullow Oil (27,5 %), découvreuse du gisement, Total (25 %) et Northpet (2,5 %). Prorogé fin 2011, il court jusqu’en juin 2016. Du temps, il en faudra pour évaluer l’ampleur de ce gisement en eau profonde. Le puits Zaedyus, découvert l’automne dernier après 260 jours de forages, n’est qu’un « trou d’aiguille » dans un immense espace, ainsi que le décrit Shell. S’agit-il d’une grande nappe ou de plusieurs poches ? Est-on en présence d’un ou de plusieurs puits ? Shell prévoit quatre forages consécutifs d’ici juin 2013, afin d’évaluer le réservoir décelé l’année dernière et d’explorer d’autres cibles, ainsi que des études sismiques pour détecter d’autres poches. Si un réservoir d’or noir se trouve bien sous le plateau continental sud-américain, sa commercialisation pourrait débuter en 2019.

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Les personnes citées dans cet article ont été interrogées par téléphone ou lors de rencontres entre le 25 et le 29 juin. J'ai rencontré une partie des militants associatifs guyanais à Bruxelles, le 28 juin, alors qu'ils étaient entendus par une commission de parlementaires écologistes. Les documents qui ont servi à cette enquête sont tous en lien dans l'article.