JUSTICE

Zineb Redouane: les CRS à l’origine des tirs ne se souviennent de rien

Les cinq policiers CRS armés de lance-grenades, à l’origine des 200 tirs de grenades lacrymogènes sur la Canebière le 1er décembre, ainsi que leur officier, ont affirmé à la police des polices ne pas se souvenir de celui qui a blessé Zineb Redouane. Ils ne reconnaissent pas non plus le tireur sur les images de vidéosurveillance. Trois des agents n’excluent cependant pas qu’il puisse s’agir d’eux.

Louise Fessard

2 juillet 2019 à 07h56

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Ils étaient cinq CRS armés de lance-grenades de type Cougar le samedi 1er décembre sur la Canebière, postés aux alentours du magasin C&A d’où est parti le tir de grenade lacrymogène MP7 qui a défiguré Zineb Redouane de l’autre côté de la rue. Et ce, au moment où cette femme algérienne de 80 ans, décédée le lendemain d’un arrêt cardiaque au bloc opératoire, fermait la fenêtre de son appartement au 4e étage.

Extrait de la fiche technique du lanceur Cougar publiée par le collectif « Désarmons-les ».

Un groupe de cinq policiers donc, et à leurs côtés le procureur adjoint de la République de Marseille André Ribes, comme l’ont révélé deux des policiers dans leurs auditions. Mais, entendus par l’inspection générale de la police nationale (IGPN) dans le cadre de l’information judiciaire ouverte le 4 décembre, aucun de ces CRS n'a reconnu être l’auteur des tirs. Et, de même que leur officier, ils se disent incapables de l'identifier sur les images de vidéosurveillance de la ville. Trois d'entre eux n'excluent cependant pas de pouvoir être ce tireur.

Partis de leur base à Saint-Étienne (Loire) dès potron-minet, les 70 policiers de la CRS 50 sont d’abord envoyés sur une opération de « lutte contre l’immigration clandestine » à Nice, avant de rejoindre Marseille en fin de matinée. À partir de 13 heures, ils ont pour mission de protéger l’hôtel de ville de Jean-Claude Gaudin (LR) entouré de barrières, ainsi que la préfecture de région, alors qu’une marche contre le logement indigne et l’acte III des gilets jaunes menacent de faire jonction en centre-ville. C'est la troisième marche, depuis les huit morts causées par l'effondrement des immeubles de la rue d'Aubagne et la colère gronde.

Vers 17 heures, les policiers lancent leurs premières grenades lacrymogènes à main sur le Vieux-Port, en riposte selon eux à des tirs de projectiles. Les manifestants sont brutalement refoulés sur la Canebière où le défilé tourne à l’émeute. Des barricades et une voiture de police sont enflammées. Le groupe des cinq « lanceurs Cougars » se tient à l’arrière de leurs collègues qui remontent la Canebière « pour les protéger et tenir les manifestants à distance », relate l’un d’eux, entendu par l’IGPN. Ils disposaient chacun dans leurs gilets de vingt grenades MP7, complétées au fur et à mesure de l'après-midi.

Le 1er décembre 2018, les CRS dispersent la manifestation devant l'hôtel de ville sur le Vieux-Port à coups de grenades lacrymogènes. © Gérard Chargé (Ciné Zooms/ACR)

Leurs consignes  ? « Repousser les manifestants jusqu’à la place des Réformés, gagner du terrain, et déblayer les barricades », rapporte aux enquêteurs l’officier qui dirigeait la compagnie républicaine de sécurité (CRS). L'opération se poursuivra jusqu'à 23 heures.

Selon le brigadier-chef, responsable de l’armement, la compagnie a effectué 200 tirs de grenades MP7 au lanceur Cougar ce samedi (soit environ 40 tirs pour chacun des 5 agents habilités). Ainsi que 50 tirs de grenades à main, 38 tirs de LBD, 28 tirs de grenades de désencerclement et 12 tirs de grenades explosives GLI-F4.

Sur les images de vidéosurveillance de la ville, le moment du tir sur l'octogénaire est identifié par l'IGPN à 19 h 04. Les enquêteurs décrivent trois CRS, dont deux protégés derrière un bouclier, avançant en colonne en direction de la rue des Feuillants, la rue adjacente à la Canebière où habite Zineb Redouane. Pendant ce temps, deux CRS en retrait observent, tandis qu’un troisième, sur la voie du tramway, devant l’entrée du magasin C&A, fait feu, le canon « orienté en l’air », vers la rue des Feuillants. « Compte tenu de la trajectoire de l’arme, il s’agit d’un tir non visé – dit en cloche – c’est-à-dire orienté en l’air », assure l’IGPN. La caméra le filme ensuite faire quelques pas en arrière, « le regard en l’air », il est masqué par un Abribus et on le retrouve en train de jeter « une nouvelle fois un œil en hauteur face à lui et à son tir ».

L'heure correspond à celle indiquée par Milfet Redouane, qui était au téléphone avec sa mère en mode haut-parleur à 18 h 57 quand cette dernière a été touchée au visage par un tir de grenade lacrymogène. « On préparait à manger, elle faisait sa soupe de légumes, on rigolait, nous avait raconté en détail sa fille. Elle m’a dit en arabe : “Attends, ne coupe pas, je ferme la fenêtre.” Elle a tendu la main pour fermer la fenêtre, le téléphone est tombé. J’ai entendu un coup et elle a crié. Elle a éteint les étincelles avec ses pieds, puis elle a repris le téléphone et m’a dit : “Il m’a visée, le policier m’a visée. J’ai croisé le regard des deux policiers, il a tiré, puis ils sont partis dans la voiture.” » À l'hôpital, le dimanche matin, elle avait ensuite déclaré à une voisine et à son amie Imen Souames que les policiers pensaient peut-être qu'elle filmait. 

Grenade MP7 qui contient sept palets lacrymogènes.

Entendus les 24 et 25 janvier, soit près de deux mois après les faits, les cinq CRS du groupe lanceur Cougar ne se souviennent, eux, d’aucun incident de tir lors de la manifestation. Précisons qu'il s'agit tous de policiers expérimentés, avec 14 à 23 ans de maison. Ils reconnaissent qu’ils se trouvaient à proximité de la scène, mais affirment n’avoir pas de souvenir de ce tir. Confrontés aux images de vidéosurveillance, ils ne reconnaissent pas le tireur, arguant de la mauvaise qualité de l’image.

Deux des lanceurs s’estiment d'emblée innocentés, l’un par sa barbe « longue et fournie » et l’autre par la cagoule et les lunettes qu’il portait le jour des faits, alors que le tireur apparaît glabre et non cagoulé sur la vidéo. Les trois autres CRS disent ne pas se reconnaître sur les images, mais n’excluent pas d’avoir effectué le tir. « Il y a eu tellement de grenades tirées, il régnait une telle confusion et une telle violence ce soir-là que je ne peux me souvenir dans le détail de toutes les munitions tirées », déclare le brigadier chef, responsable de l’armement. Il ne se reconnaît pas mais ne peut « affirmer que ce n’était pas [lui] ».

Un gardien de la paix argue quant à lui ne pas avoir « fait attention aux autres », car il était « concentré à ne pas recevoir de projectiles et à protéger nos sections et un procureur du TGI de Marseille qui était à nos côtés ». Après avoir visionné la vidéo et une capture photo du tireur, il conclut : « Cela peut être moi ou pas, je n’ai aucune certitude. »

Quant à l’officier qui commandait la CRS 50, il était « plus haut au niveau du commissariat de Noailles » et n’a donc pas vu la scène. Mais à la vue de la vidéo, il n’a aucun doute, « [ses] hommes sont agressés par la gauche » et « ripostent avec le Cougar et des grenades à main ». Lui aussi dit ne pas pouvoir reconnaître l'homme filmé.

Les témoignages de ces six agents insistent sur le contexte très difficile de ce maintien de l’ordre. Après 15 ans de maison, le capitaine de police à la tête de la CRS décrit une ambiance « très tendue » et « insurrectionnelle». « C’est un des maintiens de l’ordre les plus durs que j’ai eu à gérer », assure-t-il aux enquêteurs. « Nous n’étions pas sûrs de nous en sortir indemnes à 70 CRS contre 14 000 manifestants très remontés et très violents », s’effraie rétrospectivement un autre CRS, alors que beaucoup des manifestants avaient en fait quitté la Canebière dès le lancer des premières grenades.

Extrait de la fiche technique du lanceur Cougar publiée par le collectif « Désarmons-les».

Les cinq fonctionnaires du « pool Cougar » affirment n’avoir appris l’« incident » que le 3 décembre, certains par le directeur zonal de la CRS, d’autres par les « réseaux sociaux », ou encore dans la presse. L’un d’eux affirme avoir appris deux jours après « par des bruits de couloir » qu’une « dame » avait été « incommodée par les gaz d’un tir », puis son décès, ce qui est pour le moins inexact puisque Zineb Redouane a été grièvement blessée au visage par le tir lui-même.

L’un d’eux semble en revanche bien informé sur l’enquête, dévoilant spontanément aux enquêteurs connaître le numéro de la grenade qui a touché Zineb Redouane. « La grenade retrouvée provenait d’un gilet de recomplètement, lâche-t-il. On s’en est rendu compte par le numéro. Mais impossible de dire qui était le porteur. »

Manifestement, certains ont également eu le temps de se préparer. Deux des CRS, entendus à une heure d’intervalle par la même enquêtrice de l’IGPN le 25 janvier, lui font ainsi à deux reprises exactement les mêmes réponses, au mot près. Tous deux décrivent par exemple une « guérilla urbaine, très violente, très angoissante ». « J’ai rarement vu autant de violence, ajoutent-ils. J’ai même eu peur ce soir-là. »

Un procureur sur le terrain et à l’enquête

Tiré depuis un lanceur, le corps en plastique de la MP7 libère, 2,5 secondes après sa mise à feu, sept capsules diffusant dans un rayon d’une vingtaine de mètres « un nuage à haut pouvoir lacrymogène et neutralisant ». Les dispositifs de propulsion à retard peuvent aller de 50 à 200 mètres, mais ce jour-là les cinq CRS n’étaient dotés que de dispositifs de propulsion à 100 mètres.

Dispositifs de propulsion à retard présentés par le collectif «Désarmons-les».

Selon les CRS interrogés, l’arme, qui n’est pas dotée d’un viseur, est conçue pour tirer à 45 degrés, ce qui empêcherait toute visée. « On tire en l’air, on ne vise pas, a ainsi décrit un gardien de la paix. Il s’agit d’un tir en cloche. Une fois la grenade tirée, angle 45 degrés selon la distance à parcourir, elle éclate en l’air au bout de 2 à 3 secondes et libère 7 plots […]. Cette arme n’est en aucun cas destinée à toucher une personne ou un obstacle, le but est de disperser les manifestants. »

Voilà pour la théorie. Car en pratique, selon une source policière, le policier peut décider d’incliner plus ou moins son lance-grenades par rapport au sol pour jouer sur la trajectoire et la distance du tir. Et si les tirs tendus visant des personnes sont interdits, « ils ne sont pas impossibles techniquement, ça arrive en situation de crise ». Selon cette même source, il n’est « pas normal, pas prévu de tirer vers les façades », comme l'ont fait à plusieurs reprises les CRS ce soir-là. « On gaze pour appuyer une manœuvre tactique, donc on lance les grenades derrière les manifestants, puis les CRS font leur manœuvre et refoulent les manifestants dans la lacrymo », précise-t-elle.

C’est également au cours de ces auditions que, cherchant peut-être à se défausser, deux des CRS révèlent la présence du numéro deux du parquet de Marseille, André Ribes, à leurs côtés. « Je précise qu’il y avait à mes côtés, un procureur adjoint de la République de Marseille, qui a constaté la violence ce soir-là », lâche ainsi en fin d’audition l’officier de la CRS 50. Plus précis encore, un gardien de la paix, déjà cité, dit, lui, ne pas avoir vu le tir sur Zineb Redouane car il était « concentré […] à protéger nos sections et un procureur du TGI de Marseille qui était à nos côtés ».

Ce qui n’a pas empêché André Ribes de se voir confier le 3 décembre le début de l’enquête préliminaire. C’est ainsi à lui que les enquêteurs de la sûreté départementale font état de leurs constatations au domicile de Zineb Redouane ; c'est aussi lui qui saisit l’IGPN, avant qu’une information judiciaire ne soit confiée le 4 décembre à une juge d’instruction. Une décision rapide mais au champ initialement très restreint : « en recherche des causes de la mort ».

Ni André Ribes, ni Xavier Tarabeux, le procureur de la République de Marseille, n’ont ensuite jugé utile d’informer les enquêteurs et les deux juges d’instruction, qui se sont succédé sur ce dossier, de la présence du numéro deux du parquet au cœur de l’action auprès du « pool lanceurs ». S'est ajouté un problème de moyens de la justice. Selon une source judiciaire, la première juge d'instruction chargée du dossier a été en arrêt de travail plusieurs mois. « Les absences n’étant pas remplacées, ses dossiers ont dû être répartis [entre d'autres juges d'instruction – ndlr], ce qui a créé un temps de latence lors duquel les OPJ n'avaient pas d’interlocuteur », nous explique-t-on. 

Il a fallu attendre le retour fin avril de la commission rogatoire de l’IGPN où cette présence figurait noir sur blanc dans deux des auditions des CRS pour que Xavier Tarabeux en avise le 15 mai Robert Gelli, le procureur général de la cour d’appel d’Aix-en- Provence, ce qui a conduit au dépaysement de l’affaire. « Le procureur adjoint a osé diriger l’enquête préliminaire alors qu’il était présent durant les faits, s’indigne Me Yassine Bouzrou, avocat de Milfet Redouane, la fille de Zineb. Pire, il est resté silencieux quant à sa présence, en omettant de prévenir le magistrat instructeur. C’est scandaleux. »

Rapport d’autopsie algérien

Le Média a par ailleurs publié le 1er juillet un rapport d’autopsie réalisé en Algérie. Cette autopsie a été effectuée le 25 décembre 2018 lors du rapatriement du corps de Zineb Redouane à la demande du procureur du tribunal de Dar El Beïda, proche de l’aéroport à l'est d'Alger.

Les experts, un professeur à la faculté de médecine d’Alger et un praticien du CHU d’Alger, affirment de façon étonnante réaliser une « contre-expertise de l’autopsie » déjà réalisée à Marseille. Ils décrivent un corps en début de putréfaction et très abîmé par cette première autopsie. Il comporte de nombreuses incisions, et une partie des organes – dont le cerveau – ont été prélevés. Malgré ces circonstances, ils concluent à « un important traumatisme facial imputable à l’impact d’un projectile non pénétrant […] pouvant correspondre à une balle lacrymogène » qui, selon eux, « est directement responsable de la mort par aggravation de l’état antérieur, malgré les soins intensifs prodigués en urgence ». Ils notent ainsi des fractures costales, évoquant un massage cardiaque.

Côté français, les conclusions provisoires de l'autopsie en date du 3 décembre faisaient état d’un « œdème pulmonaire aigu, cause du décès » mais également d’un « traumatisme facial sévère, avec fractures de l’ensemble de l’hémiface droite, et des fractures costales ». Moins péremptoires, les deux médecins légaux du CHU de la Timone précisaient que seule une communication du dossier médical « pourrait déterminer avec plus de précision les circonstances de survenue du décès ».

Me Brice Grazzini, avocat du fils de Zineb Sami Redouane, indique vouloir rester lui aussi prudent, car il ne sait pas de quels documents les experts algériens disposaient pour arriver à ces conclusions. « Mais sauf élément de rupture de causalité (prise en charge médicale défectueuse ou défectuosité d’une machine médicale), le traumatisme subi au visage par l’explosion de la bombe lacrymogène est bien la cause du décès, estime-t-il. Si les policiers n’avaient pas tiré sur ou vers Zineb Redouane, celle-ci ne serait pas décédée… Par conséquent, peu importe les conditions de sa prise en charge médicale ultérieure et son état de santé antérieur, la responsabilité du tireur ou des tireurs pourra être recherchée. »

Louise Fessard


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