Comportement abusif pendant le confinement: le consul d’Espagne à Bayonne débarqué

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En pleine pandémie, le diplomate avait jeté à la rue un couple d’employés de maison ukrainiens après être allé chercher, malgré les règles de confinement, leurs remplaçants philippins en Espagne. Il a été débarqué par la ministre espagnole des affaires étrangères. 

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Le ministère espagnol des affaires étrangères a confirmé jeudi le « licenciement » d’Álvaro Alabart Fernández-Cavada, consul d’Espagne à Bayonne, comme l’avait annoncé, la veille, le site spécialisé The Diplomat in Spain.

En poste à Bayonne depuis 2018, après avoir été ambassadeur au Mozambique, le diplomate paye les conséquences d’une enquête de Mediapart qui révélait, le 6 mai, comment il avait jeté à la rue, en pleine pandémie du Covid-19, un couple d’employés de maison ukrainiens après être allé chercher, malgré les règles de confinement, leurs remplaçants philippins en Espagne.

Les employés ukrainiens, dont les contrats de travail venaient de s’achever, avaient été chassés de la villa du consul, qui ne manquait pas de place, alors qu’ils ne parlaient pas français, n’avaient pas de moyen de transport ni de solution de logement. La femme du couple est par ailleurs atteinte de diabète, une pathologie qui la rend particulièrement vulnérable face au Covid-19 et nécessite dans son cas des soins quotidiens. Avec son mari, ils avaient finalement été recueillis par une voisine qui, choquée par la situation, avait décidé de les loger gratuitement depuis un mois.

Interrogé par Mediapart, Álvaro Alabart Fernández-Cavada n’a jamais réagi à nos informations, avant ou après la publication de l’article. Sollicité, le ministère espagnol des affaires étrangères indique par courriel que « le licenciement s’est produit puisqu’il a cessé d’être considéré adéquat pour ce poste ». Le fonctionnaire, qui était recensé en 2018 dans la liste des diplomates espagnols disposant d’un patrimoine supérieur à un million d’euros (lire ici), n’est toutefois pas exclu du corps diplomatique, indique le ministère, sans préciser son nouveau poste.

Retrouvez ci-dessous notre enquête publiée le 6 mai 2020.

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L’interprétation des règles de confinement n’est pas la même pour tout le monde. Il y a les citoyens qui sont obligés de travailler ; ceux qui sacrifient loisirs et relations sociales pour rester enfermés ; ceux qui se limitent à une sortie d’une heure par jour pour prendre l’air ; ou encore ceux qui dérogent à quelques règles pour souffler ou s’impliquer dans des actions de solidarité. Et puis, il y a le consul d’Espagne à Bayonne.


Le 3 avril, le diplomate a mis à la porte de sa villa le couple d’employés ukrainiens qui travaillaient sur place depuis douze ans, selon une enquête de Mediapart. Ces employés de maison, dont les contrats de travail venaient de s’achever, ne parlent pas français, n’ont pas de moyen de transport ni de solution de logement. La femme du couple est par ailleurs atteinte de diabète, une pathologie qui la rend particulièrement vulnérable face au Covid-19 et nécessite dans son cas des soins quotidiens. Avec son mari, ils ont finalement été recueillis par une voisine qui, choquée par la situation, a décidé de les loger gratuitement depuis un mois.

En bord de mer, l’imposante villa du consul (au premier plan) dispose de plusieurs chambres libres. © Google Earth En bord de mer, l’imposante villa du consul (au premier plan) dispose de plusieurs chambres libres. © Google Earth

Leurs remplaçants, un couple de Philippins en provenance de Madrid, ont pu franchir la frontière franco-espagnole malgré les fortes restrictions imposées par les autorités.

Leur arrivée a eu lieu le mardi 24 mars. Le confinement est alors en vigueur depuis une semaine en France, dix jours en Espagne. La frontière est officiellement fermée, à quelques exceptions près : les transporteurs routiers, le personnel soignant, les travailleurs frontaliers et le personnel diplomatique peuvent la franchir sans encombre.

À bord de leur Ford Mondeo, le consul d’Espagne à Bayonne et son épouse se rendent à San Sebastián. Leur chauffeur, redoutant ce voyage hasardeux, est en arrêt maladie. Ils prennent donc eux-mêmes le volant pour aller chercher leurs nouveaux employés de maison, qu’ils ramènent dans la résidence du consul, à Biarritz.

« Nos ambassades et consulats ont reçu des instructions consistant à respecter les recommandations et les directives sanitaires locales. Dans ce cas concret, comme dans les autres, cette instruction a été suivie à la lettre », explique le ministère des affaires étrangères espagnol, sans pour autant répondre à nos questions (voir notre Boîte noire). Contactés par Mediapart, la préfecture des Pyrénées-Atlantiques et le sous-préfet de Bayonne, Hervé Jonathan, n’ont pas souhaité nous indiquer si ce déplacement avait fait l’objet d’une dérogation particulière accordée par leurs services.

Depuis juillet 2018, la villa « Les Escalettes », cette belle et grande bâtisse en bord de mer, construite en 1924 par l’architecte-décorateur Charles Siclis, est occupée par Álvaro Alabart Fernández-Cavada et son épouse. Le consul, auparavant ambassadeur d’Espagne au Mozambique, était recensé, en 2018, dans la liste des diplomates espagnols disposant d’un patrimoine supérieur à un million d’euros (lire ici). Depuis son arrivée à Biarritz, il peut compter sur un personnel dévoué. Comme Oksana* et Pavlo* chargés de la cuisine, du service, du ménage et du linge.

Employés de la résidence depuis douze ans, Pavlo et Oksana ont partagé l’intimité familiale de cinq consuls successifs. Ces employés de maison vivent sur place, dans un deux-pièces mis à leur disposition au premier étage. Leur contrat, de droit français, s’achève le 31 mars. Lorsque leurs successeurs arrivent, Oksana et Pavlo passent quelques jours à les former aux usages de la maison.

Les Philippins, également hispanophones, sont installés dans un appartement du sous-sol, qui avait été aménagé par un précédent consul pour offrir un peu d’indépendance à ses enfants. Les lieux, servant depuis de lieu de stockage, ont été débarrassés pour eux dans les semaines précédentes.

Ces préparatifs semblent indiquer que le recrutement du couple philippin était prévu de longue date. Pourtant, Mediapart n’a trouvé aucune trace d’un contrat de travail en bonne et due forme pour les nouveaux arrivants. « Le 9 mars, nous indique le ministère des affaires étrangères espagnol, le consul général a demandé de passer un contrat d’assistance technique pour l’accomplissement des travaux domestiques dans la résidence ». Et d’ajouter que les services centraux du ministère ont « donné l’autorisation à une entreprise pour une période de trois mois » le 26 mars

Cette assistance technique, « prévue pour faire face à des besoins courts et très concrets », ne constitue « pas une alternative au contrat de travail », ajoute le ministère. Malgré notre relance, le ministère n'a pas fourni de précisions supplémentaires sur l'entreprise concernée, ni sur le fait que le personnel soit arrivé à Biarritz le 24 mars, soit deux jours avant la date d'autorisation. Cette question « concerne directement la relation entre l'entreprise et ses travailleurs ».

Un aspect plus anecdotique de leur vie quotidienne a en revanche été pris en compte rapidement : le 14 avril, malgré le confinement, une entreprise landaise spécialisée dans les antennes est intervenue, à la demande du consul, pour que les nouveaux employés reçoivent la télévision dans leur appartement. 

« Les diplomates ne font pas cela »

Le 31 mars au soir, Oksana et Pavlo devaient en théorie faire leurs adieux à la résidence, gagner Irun en voiture, puis Bilbao en bus. Là-bas, ils prendraient l’avion pour rentrer à Lviv, en Ukraine, via Munich. Mais l’épidémie de Covid-19 et le confinement ont bouleversé leurs projets.

Les vols pour l’Ukraine sont annulés, les frontières fermées, les hôtels aussi. Ils parlent espagnol, mais pas français, et ne savent pas où aller. Oksana s’inquiète pour sa santé. Son diabète la rend particulièrement vulnérable et nécessite, depuis une opération en janvier, des soins quotidiens dans un cabinet infirmier à deux pas de leur lieu de résidence.

« Quand tout s’est fermé en Espagne, j’ai demandé au consul si nous pouvions rester », raconte Oksana. « Il m’a répondu : “Si, si, no te preocupes” [oui, oui, ne t’inquiète pas – ndlr]. Ensuite, sa femme nous a dit que nous n’allions pas pouvoir rester. » Interrogé à plusieurs reprises par Mediapart, Álvaro Alabart Fernández-Cavada n’a pas retourné nos demandes d’explication. À Madrid, le bureau d’information du ministère des affaires étrangères rappelle seulement que le 6 mars « les deux employés de service ont présenté par écrit leur demande de retraite à compter du 31 mars ».

Álvaro Alabart, alors ambassadeur au Mozambique, visite en 2015 un centre de santé qui travaille notamment sur le paludisme, le sida, la tuberculose et les maladies diarrhéiques. © Ambassade d’Espagne au Mozambique Álvaro Alabart, alors ambassadeur au Mozambique, visite en 2015 un centre de santé qui travaille notamment sur le paludisme, le sida, la tuberculose et les maladies diarrhéiques. © Ambassade d’Espagne au Mozambique

Le vendredi 3 avril au soir, Álvaro Alabart Fernández-Cavada demande à la cuisinière et son mari de quitter les lieux dès le lendemain. Le consul ne leur propose aucune solution, selon le couple ukrainien, sauf celle de les déposer en Espagne le lundi suivant.

Oksana s’est sentie obliger de décliner cette offre. « Je suis diabétique, il y a beaucoup de cas de Covid en Espagne et la frontière est fermée, ce n’est pas sérieux. Mon permis de travail est français, mes papiers de Sécurité sociale sont français. Qu’allions-nous faire en Espagne ? Je ne sais pas comment il a pu me proposer cela, les diplomates ne font pas cela. » Oksana était « complètement paniquée » après cette conversation, se souvient un témoin. Le soir même, le couple prépare ses affaires, sans savoir où aller.

Quelques coups de téléphone plus tard, une voisine accepte, le samedi matin, de les loger dans l’appartement de son fils, inoccupé pour le moment. « J’étais surprise que le consul leur fasse cela », explique cette ressortissante espagnole. Bien connue de plusieurs anciens consuls, qu’elle a vus défiler à Biarritz depuis la fin des années 70, cette retraitée s’étonne encore de la situation : « Tout est fermé dehors. La maison du consul est assez grande. Cela ne dérangeait personne qu’ils restent pendant le confinement. » Faute de mieux, elle les accueille bien volontiers. « Oksana et son mari sont très discrets, ils ne veulent jamais déranger et n’ont jamais eu le moindre problème. »

« Avant 14 heures, nous étions partis du consulat », résume Oksana. Leur bienfaitrice se souvient que l’ancienne employée de maison « était très troublée par la situation ». « Je leur ai dit qu’ils resteraient dans cet appartement tant qu’il le faudrait. Elle pleurait, elle pleurait, elle voulait m’embrasser. »

À l’heure de publier cet article, Oksana et son mari ont déjà passé un mois dans ce petit appartement. « L’ambassade d’Ukraine doit me prévenir quand les vols reprennent. Je regarde tous les jours mais les vols sont annulés. Ils ne vendent pas de billets. »

Oksana et Pavlo vivaient au premier étage de la villa. © Google Earth Oksana et Pavlo vivaient au premier étage de la villa. © Google Earth
Selon les informations de Mediapart, l’appartement des anciens employés au sein de la résidence du consul reste à ce jour inoccupé. Était-il impossible de les laisser y vivre quelques semaines de plus ? Le consul n’a pas répondu. « Nous ne prenions la place de personne », estime Oksana.

Outre les deux appartements de service, la résidence dispose de 8 chambres (et 6 salles de bain), dont trois étaient occupées durant les premières semaines du confinement par le consul, son épouse et leurs deux filles, adultes, en visite. Malgré les restrictions de circulation en vigueur, l’une des deux est repartie de la résidence, en voiture, le samedi 25 avril, dans l’après-midi.

Au-delà des circonstances de son départ, Oksana estime que ses conditions de travail s’étaient fortement dégradées depuis l’arrivée d’Álvaro Alabart Fernández-Cavada et son épouse il y a deux ans, alors qu’elle n’avait « jamais eu aucun problème » avec les consuls précédents. « La femme du consul a un caractère très fort, elle peut crier. Rien n’allait comme elle voulait. Depuis deux ans, je travaillais comme une esclave. Je n’ai jamais travaillé autant. »

Alors que son contrat prévoyait 35 heures de travail hebdomadaire, Oksana décrit des journées qui s’étiraient « de 7 heures du matin jusqu’à 21 heures le soir », parfois sans pause, et des sollicitations à des fins privées. « Quand le consul et sa femme recevaient des amis, pas pour des réceptions officielles, nous devions rester en cuisine jusqu’à 2 heures du matin pour les servir. » 

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*Oksana et Pavlo sont des prénoms d’emprunt, à la demande des personnes concernées.