Dossier. L’affaire Tapie

Enquête sur l'affaire Tapie: 1 - La folle histoire du «nantissement»

Premier volet de notre enquête sur les origines de l'affaire Tapie: où l'on s'aperçoit que si le Crédit lyonnais avait, à l'époque, réagi comme une banque ordinaire, l'ex-homme d'affaires aurait bien vite perdu le contrôle d'Adidas et l'histoire se serait arrêtée là. Mais Bernard Tapie bénéficiait de soutiens au Crédit lyonnais et au gouvernement socialiste. Lire aussi Le cadeau fait à Bernard Tapie frappé d'illégalité

Laurent Mauduit

2 septembre 2008 à 17h54

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Au cœur de la nouvelle affaire Tapie, il y a un détail que nul n'évoque. Un détail qui remonte à 1992 et qui semble être tombé dans l'oubli. Il est pourtant décisif : si, voici près de quinze ans, le Crédit lyonnais, à l'époque dirigé par Jean-Yves Haberer et contrôlé par l'Etat, s'était comporté comme une banque ordinaire, si la politique n'avait pas lourdement interféré dans le dossier, l'ex-homme d'affaires aurait perdu le contrôle d'Adidas. Et l'histoire se serait arrêtée là. Ni tribunal arbitral, ni dédommagement de 395 millions d'euros : l'ex-homme d'affaires n'aurait jamais pu prétendre mettre la main sur le formidable magot que lui ont attribué les trois arbitres en juillet 2008.

Cette histoire oubliée permet pourtant de comprendre le côté le plus invraisemblable de l'histoire.

Tout commence le 7 juillet 1990. Ce jour-là, Bernard Tapie révèle qu'il va prendre le contrôle d'Adidas, le numéro un mondial des équipements et des chaussures de sport. L'annonce stupéfie toute la communauté des affaires parisiennes. L'homme d'affaires, qui n'est pas encore ministre – il le deviendra, dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy, du 2 avril 1992 au 3 juin 1992, puis du 26 décembre de la même année au 29 mars 1993 –, a déjà beaucoup fait parler de lui, en reprenant, souvent avec le conseil de l'un de ses avocats... Jean-Louis Borloo, une cascade d'entreprises, dont beaucoup sont en difficulté et qu'il se fait fort de redresser (La Vie claire, Look, Manufrance, Wonder, Terraillon...).

Pourtant, Bernard Tapie n'est pas de taille à croquer Adidas. Trop gros, trop cher, pour lui : c'est la grenouille qui veut avaler un bœuf ! Le groupe Bernard Tapie est en situation financière très fragile et n'a pas les moyens de mettre la main sur une firme près de quinze fois plus grosse que lui. Le 8 août suivant, toutefois, l'affaire est bouclée.

Bernard Tapie © 

Par quel mystère? En vérité, Bernard Tapie a dans sa manche plusieurs atouts. D'abord, il entretient déjà des relations confiantes avec François Mitterrand et Pierre Bérégovoy, qui le présentent souvent comme un entrepreneur modèle et un symbole de la réussite individuelle. Et puis, c'est l'époque de la folle fuite en avant du Crédit lyonnais, durant laquelle le PDG, Jean-Yves Haberer, finance d'innombrables projets, tantôt sur consigne du pouvoir, tantôt sur impulsion personnelle. Pierre Bérégovoy ne cesse de citer en exemple ce banquier «modèle», celui qui soutient les entreprises et l'économie française. Bernard Tapie est l'un des «poulains» qu'accompagne le Crédit lyonnais – ou plus précisément l'une de ses filiales, la Société de banque occidentale (SDBO). De surcroît, Bernard Tapie est depuis 1986 le président de l'Olympique de Marseille.

Deux tranches d'emprunt non remboursées

Pour l'acquisition d'Adidas par le Groupe Bernard Tapie (GBT), la SDBO fait un montage complexe. L'un de ces montages sophistiqués et hautement risqués qui seront au cœur des investigations de la Commission d'enquête parlementaire quand, en 1994, il faudra établir les raisons du naufrage du Crédit lyonnais, à l'époque une banque publique.

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Concrètement, Bernard Tapie ne met pas un centime de sa poche dans Adidas. C'est la SDBO, en qualité de chef de file, qui monte un financement de 1,6 milliard de francs, auquel participent de nombreux investisseurs de la place, parmi lesquels les AGF, la BNP et un pool d'investisseurs japonais et allemands. Cet emprunt, qui permet à Bernard Tapie de prendre le contrôle de 80% d'Adidas, est remboursable en deux échéances : 600 millions de francs le 1er août 1991 ; et le solde, 1 milliard de francs, le 1er août 1992.

Mais très vite, il advient ce qui était prévisible : Bernard Tapie a décidemment eu les yeux plus gros que le ventre. Un an plus tard, il doit avouer qu'il est incapable d'honorer la première échéance, celle de 600 millions de francs.

L'issue est inéluctable : une augmentation de capital doit intervenir au plus vite. La SDBO s'y attelle. Au terme du nouveau montage financier, Bernard Tapie voit son contrôle sur le capital d'Adidas reculer de 80% à 55%. Et de nouveaux investisseurs font leur entrée au capital, dont le groupe écossais d'articles de sport Pentland (20%) ; une autre filiale du Crédit lyonnais, Clinvest (10%) ; Worms, filiale de l'UAP, dirigée à l'époque par Jean Peyrelevade (2%); la Banexi, filiale de la BNP (3%) et Gilberte Beaux (5%), une proche de Bernard Tapie qui devient présidente du conseil de surveillance d'Adidas.

Dans la foulée, le groupe Bernard Tapie signe une autre convention avec Pentland, mais sans en informer son banquier, la SDBO. Avec le recul, treize ans plus tard, cette convention ne manque pas d'intérêt, car elle est révélatrice des difficultés que rencontre déjà le groupe de Bernard Tapie et de sa volonté de préparer sa sortie d'Adidas, même à moindre prix. Cette convention prévoit qu'en cas de défaillance de remboursement par le Groupe Bernard Tapie du second volet de son emprunt, celui qui court toujours et qui porte sur 1 milliard de francs, Pentland pourrait se substituer au groupe Bernard Tapie pour rembourser cette tranche de l'emprunt. En contrepartie, le groupe écossais prendrait le contrôle des 55% d'Adidas encore détenus par Bernard Tapie.

Dégradation des comptes d'Adidas

La recapitalisation, pourtant, ne suffit pas. Dès les mois suivants, les choses vont de mal en pis. Non seulement les comptes d'Adidas se détériorent, le groupe Tapie s'avérant incapable de les redresser; mais aussi, la situation du groupe Tapie devient au fil des mois de plus en plus fragile.

Pierre Bérégovoy © 

Bernard Tapie fait son entrée au sein du gouvernement de Pierre Bérégovoy, en avril 1992, en sachant que, sur le front des affaires, il est dans une position de plus en plus périlleuse. Sa double casquette de ministre et de patron alimente une incessante controverse, et le groupe industriel qu'il dirige est en train de sombrer. Il sait qu'il ne pourra pas honorer la seconde échéance de son emprunt, celle de 1 milliard de francs. Le 7 juillet 1992, deux ans jour pour jour après avoir annoncé son intention d'acheter Adidas, Bernard Tapie révèle qu'il négocie un protocole de cession du groupe Adidas à l'Ecossais Pentland, pour un montant qui valorise la firme de sport à 2 milliards de francs.

2 milliards de francs : il faut retenir ce chiffre. Treize ans plus tard, il prend un étrange relief: le tribunal arbitral a alloué en juillet 2008 un dédommagement de 395 millions d'euros à Bernard Tapie, au motif qu'il aurait été lésé lors de la cession d'Adidas, qui se fera ultérieurement – nous le verrons bientôt – à un prix bien supérieur aux 2 milliards de francs souhaités à l'époque par l'homme d'affaires.

Le protocole entre Pentland et GBT, pourtant, reste sans suite. Dès le mois d'octobre suivant, inquiet de la situation d'Adidas, l'Ecossais, qui a réalisé un audit de la firme allemande, jette l'éponge. Pour le Crédit lyonnais, de plus en plus englué dans des affaires innombrables, c'est un revers gravissime, un de plus.

D'abord, la deuxième échéance, celle de 1 milliard de francs, n'a pas été honorée. De plus, il apparaît clairement que le groupe Bernard Tapie ne pourra pas compter sur le redressement d'Adidas pour y parvenir. C'est même l'inverse qui se dessine: de jour en jour, Adidas se rapproche du dépôt de bilan. Affichant un profit de 51 millions de marks pour un chiffre d'affaires de 3,3 milliards de marks en 1990, la firme de sport voit ses bénéfices en 1991 reculer à 15 millions de marks, pour un chiffre d'affaires inchangé. Et en 1992, elle bascule dans le «rouge», avec 150 millions de marks de résultats négatifs, et un chiffre d'affaires qui recule à 2,7 milliards.

En cette fin d'année 1992, la situation est alarmante. Pour les banquiers français, comme pour les banquiers allemands qui assurent les fonds de roulement d'Adidas... en déficit de près de 500 millions de marks. Alarmante, mais pas désespérée, car les banques créancières qui ont apporté 1,6 milliard de francs à Bernard Tapie en 1990, pour lui permettre de prendre le contrôle de la société de sports, ont pris la précaution de se prémunir contre une défaillance de leur client: un nantissement sur les titres d'Adidas a été effectué. En clair, la SDBO et les autres créanciers peuvent du jour au lendemain devenir propriétaires d'Adidas pour limiter les risques auxquels ils se sont exposés.

Coup double, sous Mitterrand puis sous Sarkozy

Tant que Pentland est dans le capital d'Adidas, c'est évidemment impossible. D'autant que Bernard Tapie a conclu, à l'insu de son banquier, une clause avec le groupe écossais au terme de laquelle ce dernier peut, le cas échéant, prendre lui-même en charge le remboursement du milliard de francs. Jusqu'en octobre 1992, les créanciers sont donc «scotchés» : ils ne peuvent exécuter le nantissement.

Mais à la fin du mois d'octobre 1992, le contexte a radicalement changé. Puisque la situation d'Adidas ne cesse de se dégrader, puisque Pentland a tourné les talons et ne peut plus faire jouer son droit de préemption sur les titres Adidas, la seule bonne seule solution pour les créanciers est de faire exécuter le nantissement. C'est juridiquement possible et économiquement urgent. En 1994, lors de la Commission d'enquête parlementaire sur le Crédit lyonnais, de nombreux acteurs du dossier souligneront d'ailleurs cette évidence: en cette circonstance n'importe quel autre banquier, d'abord soucieux de protéger les intérêts de sa maison et d'éviter un possible sinistre financier, aurait recouru à l'exécution du nantissement.

Jean-Yves Haberer © 

Mais voilà! En cet automne 1992, Jean-Yves Haberer, le patron du Crédit lyonnais, ne formule pas cette demande. Parce que ce serait l'aveu qu'il a conduit une politique bancaire totalement aventureuse et qu'après avoir soutenu Bernard Tapie, il est obligé de mettre sur la touche un aussi encombrant client, incapable de rembourser ses dettes? Parce que Bernard Tapie, ministre au printemps précédent, s'apprête à le redevenir en décembre et qu'une banque publique ne peut pas se conduire de manière aussi brutale avec une telle personnalité politique? Des interventions du pouvoir ont-elles même eu lieu pour préserver les intérêts financiers du protégé de l'Elysée? Même avec le recul, la vérité n'a toujours pas émergé. Nul ne sait avec précision si Bernard Tapie a profité, à l'époque, d'une situation d'exception, du fait du bon plaisir de l'Elysée ou de la mégalomanie de son banquier.

Jean Peyrelevade © 

Longuement interrogé sur ce point, le 16 juin 1994, lors de son audition devant la commission d'enquête parlementaire sur le naufrage du Crédit lyonnais, Jean Peyrelevade (qui a pris la tête de la banque en novembre 1993) a évoqué en ces termes la gestion de son prédécesseur, Jean-Yves Haberer, et ses relations avec Bernard Tapie : «Aller à l'affrontement et dire que M. Tapie n'a pas été capable de gérer Adidas, que les créances sont compromises, qu'il faut exécuter le nantissement, devenir propriétaire et le mettre dehors, c'était reconnaître que l'on s'était trompé au moment où on lui avait accordé le financement. Je trouve personnellement que l'interprétation majeure de l'enfoncement du Crédit lyonnais dans un certain nombre de grandes erreurs et de grands dossiers – le dossier Tapie n'en est qu'un petit exemple par ses montants – est cette incapacité à tout moment à être lucide par rapport à la situation et à refuser de couper un bras, non pas tellement parce que couper un bras coûte de l'argent, mais parce que psychologiquement – et c'est beaucoup plus important, à mon avis, pour expliquer ce qui s'est passé – couper un bras, c'est reconnaître une erreur de jugement antérieure. Nous étions dans un climat où l'ensemble de la maison et son monarque considéraient qu'ils bénéficiaient d'une sorte d'infaillibilité divine.»

L'épisode de la non-exécution du nantissement prend donc, avec le recul, un très fort relief: à l'époque, Bernard Tapie profite d'un traitement étonnamment avantageux – qui sera longuement débattu par la commission d'enquête parlementaire sur le Crédit lyonnais. Et c'est ce traitement étonnamment avantageux qui lui permettra, très longtemps plus tard, de décrocher l'indemnité formidable, allouée par le tribunal arbitral. Un coup double donc: une première fois, fin 1992, sous la présidence de François Mitterrand; une seconde fois en juillet 2008, sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

Prochain volet : Les circonstances extravagantes de la vente d'Adidas

Laurent Mauduit

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