Michel Vinaver transcende l’affaire Bettencourt

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Le raconteur de Benjamin et le cinéma de Wilder

Osera-t-on, dans notre basse époque, censurer mythe et tragédie ? Vinaver ne s’étant privé d’aucune des informations publiques à sa disposition, il ne manquerait plus que certains de ses personnages s’acharnent à donner corps à l’obscénité en cherchant à bouter hors de la scène la réalité qui dérange. On doute qu’ils s’y risquent, malgré ces magistrats qui, tels des Tartufe judiciaires, ont, en 2013, contraint Mediapart à censurer les enregistrements du majordome, sans lesquels l’affaire n’aurait jamais éclaté et les délits qui la constituent n’auraient jamais été révélés. En tout cas, Vinaver et son éditeur se sont prémunis contre cette mésaventure, avec cette arme préventive qui ruine le ridicule : l’ironie.

« Cette pièce, est-il ainsi écrit en prologue, dont le sujet est tiré de l’actualité la plus brûlante rassemble, chemin faisant, les éternels composants des légendes et des mythes. Les auteurs de la Grèce ancienne faisaient parfois intervenir, pour clore leurs pièces, un dieu ou une déesse. Dans le cas de l’affaire dite Bettencourt, l’issue, incertaine, est dans les mains de l’appareil de justice auquel s’adjoignent les ressources de l’expertise médicale. Ce qui intéresse Michel Vinaver est son présent mais aussi son passé, ses racines dans l’histoire de France des cent dernières années et ses prolongements où l’intime, le politique et l’économique se mêlent indissolublement. Le comique sans cesse affleure, mais tout autant le tragique, dans la chaîne de cette saga toujours passionnante : ceux et celles qui ont fait la une des journaux, que nous avons entendus à la radio ou vus à la télévision, défilent sur scène – un peu comme à l’époque de Shakespeare, quand celui-ci constatait : le monde est une scène dont nous sommes les acteurs et les spectateurs. De quel côté nous trouvons-nous ? »

Chez Vinaver, la politique a toujours été une question. Au lecteur, au spectateur de trouver les réponses. Bettencourt Boulevard n’y fait pas exception qui se termine sur cette interpellation lancée au public par le chœur de toute la troupe : « Qu’est-ce que le théâtre vient faire dans cette histoire ? Telle est la question. » « Écrire, confiait le dramaturge au début des années 1970 dans un Auto-interrogatoirec’est pour moi chercher à y voir un peu plus clair. C’est “interroger” la réalité, notamment celle dite politique. Faire cela est, me direz-vous, un acte politique. Oui, tout à fait. Alors… » Rien de plus politique, au sens principiel et moral du terme, que ce théâtre qui interroge et questionne, déplace et bouscule, plutôt que d’énoncer doctement des principes et de faire sentencieusement la morale.

Michel Vinaver © DR Michel Vinaver © DR

C’est en ce sens que Michel Vinaver est un « raconteur » comme l’entendait Walter Benjamin. Dans un texte de 1936 (à découvrir ici, chez Circé), ce dernier s’arrêtait sur cette figure en péril pour s’alarmer du déclin du récit dans notre modernité industrielle et marchande où l’on ne prend plus le temps d’écouter. Où, dans un tourbillon incessant, aujourd’hui efface hier avant d’être effacé à son tour par demain.

Le raconteur, c’est celui qui préserve en la communiquant l’expérience vécue mais sans chercher à lui donner d’explication. Il raconte ce qui a eu lieu, l’enchaînement des faits, le déroulement de l’action, les propos des protagonistes, mais laisse libre son lecteur ou son auditeur de s’imaginer la chose comme il l’entend. C’est exactement la manière Vinaver : raconter, réciter, dire, le plus précisément et le plus fidèlement, mais ne pas imposer à son auditoire une logique quelconque de l’histoire.

Mais cette réserve est une exigence : loin de laisser en repos son public, le raconteur Vinaver l’interpelle. Ses points de suspension valent sommation : et vous, que faites-vous de cette histoire ? Qu’allez-vous en conclure ? Aussi a-t-on hâte de voir jouer ce Bettencourt Boulevard tant c’est, peut-être, l’œuvre majeure de notre crise démocratique. Pour les journalistes que nous sommes, artisans des petits faits vrais, c’est aussi une belle récompense : voir notre matériau d’actualité immédiate sublimé en récit de longue durée, au-delà du présent qui lui a donné corps, au plus près du mythe qui lui survivra.

De ce point de vue, avec Bettencourt Boulevard, le théâtre de Michel Vinaver en remontre au cinéma français, si prudent, si timide, si frileux dès qu’il s’agit de nos affaires sensibles. Quand le cinéma américain ne cesse de s’approprier ce vrai invraisemblable que fait surgir l’investigation journalistique, son pendant hexagonal reste souvent en retrait, contribuant  à notre dépression démocratique par son hésitation à promouvoir en récit national cette réalité qui dérange, et qui, parce qu’elle dérange, libère, instruit et réveille.

On aimerait croire que c’est là le message subliminal du titre choisi pour sa pièce par Vinaver. Bettencourt Boulevard fait en effet écho à Sunset Boulevard (Boulevard du crépuscule), film noir américain de Billy Wilder, sorti en 1950, où de vieilles stars déchues du muet et quelques figures mondaines d’Hollywood jouent leurs propres rôles. Le chroniqueur du film de Wilder est un mort dont la découverte du cadavre, flottant dans une piscine, occupe la première séquence. Vinaver a-t-il pensé, avant de bifurquer, à cet autre mort, ballotté par les eaux du golfe du Morbihan, l’avocat Olivier Metzner qui fut au centre de l’affaire Bettencourt avant de disparaître sans crier gare en mars 2013 (lire ici notre article) ?

Par son audace et sa vitalité, Bettencourt Boulevard bouscule nos silences et nos prudences. En nous demandant ce que nous allons faire de tout ça, ce fatras de mensonge, d’hypocrisie et d’aveuglement dont l’argent est le socle, le raconteur Vinaver nous appelle au réveil. Car, depuis son origine grecque, la tragédie est cousine de la démocratie. Sa mise en scène est un bienfait, façon d’affronter l’obscénité, de regarder en face ce qui nous blesse, de grandir en conjurant la peur et la honte.

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