Pourquoi les émeutiers s'attaquent aux équipements publics

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Lors des émeutes de 2005, des gymnases, des crèches et des bibliothèques avaient été incendiés, suscitant la perplexité. Avec du recul, le sociologue Denis Merklen explique ces gestes comme la conséquence d'une désindustrialisation qui a laissé les habitants face à un interlocuteur exclusif : l'État.

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Lors des émeutes de 2005, des gymnases, des crèches, des écoles ou encore des bibliothèques ont été pris pour cible. Sur le moment, les observateurs, qu'ils soient journalistes ou chercheurs en sciences sociales, ont eu du mal à expliquer ces gestes. Pourquoi des jeunes habitants d'un quartier populaire s'en prendraient-ils aux seuls équipements qui pourraient leur être « utiles » ?

Le sociologue Denis Merklen s'est penché sur cette question dans un livre, Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ?, paru en 2013 aux éditions Presses de l'ENSSIB (à lire aussi l'entretien réalisé par la revue Vacarme). Ce professeur à l’université Sorbonne Nouvelle rappelle qu'environ 70 bibliothèques ont été incendiées en France entre 1996 et 2013. Les attaques de ce type sont, selon lui, éminemment politiques dans la mesure où elles traduisent le conflit opposant les habitants à ce qui leur reste comme interlocuteur là où ils vivent : l'État. L'incapacité du marché du travail à leur fournir du travail – et donc des salaires – fait que les personnes se retournent contre les structures représentant l'institution publique, elle-même perçue en déclin.

Lors des émeutes de 2005, des bâtiments publics, parmi lesquels des gymnases, des crèches, des centres sociaux et des bibliothèques ont brûlé. Comment expliquez-vous que des lieux « utiles » aux habitants aient été pris pour cible ? Sur le moment, les chercheurs en sciences sociales avaient semblé embarrassés pour interpréter ces événements. Y voit-on plus clair dix ans après ?

Les violences visant des établissements publics ne sont pas apparues pour la première fois en 2005. Mais leur interprétation a changé après les émeutes qui ont eu lieu en France cette année-là, sûrement comme conséquence de l’ampleur de la mobilisation. Auparavant, elles étaient perçues comme des actes irrationnels, nihilistes, on parlait alors de « violences urbaines » et pas encore d’émeutes. Pourquoi s’attaquer à une école maternelle ou à un gymnase ? Pourquoi les bénéficiaires détruisaient-ils ce qui leur était destiné ? Ce n’était pas compréhensible. La plupart des lectures en faisaient la manifestation d’un déficit, voire d’une absence de socialisation politique. Ces visions ont été abandonnées. Aujourd’hui, les chercheurs en sciences sociales – sociologues, politistes, anthropologues – sont d’accord pour y voir au contraire un geste éminemment politique. Pourquoi cela ? Parce que les personnes vivant dans les quartiers populaires, plus que les autres, sont en contact permanent avec des institutions publiques pour résoudre les problèmes de leur vie quotidienne. S’en prendre à elles est une manière de signifier ce face-à-face. Ce n’est pas un déficit de politisation, mais un changement dans la politicité populaire – c’est-à-dire de la manière de faire de la politique par les catégories populaires – par la territorialisation des conflits sociaux.

En raison de la situation catastrophique du marché du travail, beaucoup d’habitants ne peuvent plus compter sur leur salaire. Les services publics sont leur seul recours pour leurs besoins les plus élémentaires, liés à l’éducation, à la santé, au transport, au logement, à l’énergie et à la culture. Quasiment tous les aspects de leur vie quotidienne sont entre les mains d’institutions publiques. C’est une situation paradoxale car cela tient aussi à la solidité et à la pénétration de notre État social qui assure tant bien que mal des filets solides de protection. Mais la situation sociale provoquée par l’érosion du marché du travail rend ces dispositifs inefficaces et insuffisants. Dans ce cadre, le conflit se cristallise avec ceux qui sont perçus comme détenant le pouvoir sur les institutions, c’est-à-dire le personnel politique. Les classes sociales ne s’opposent pas ici les unes aux autres comme dans une situation de marché où l’État social serait absent. Dans les quartiers, l’État n’apparaît pas dans son rôle de médiateur entre des patrons et des employés qui voudraient obtenir des augmentations salariales et pouvoir ainsi faire face à leurs difficultés par le salaire. L’État, ce sont les mairies, les collectivités territoriales et les institutions publiques comme l’école ou la police qui apparaissent en première ligne. C’est la raison pour laquelle ces institutions sont la cible d’attaques. Les émeutiers manifestent le conflit dans lequel ils sont pris quotidiennement. Aux guichets des administrations, lieu principal des interactions, les exclusions et les difficultés d’accès prennent la forme d’un mépris fortement ressenti. Les violences ne visent pas la destruction en soi des équipements collectifs, elles ont un caractère symbolique : elles disent quelque chose qu’il s’agit de déchiffrer.

Que ce soient les crèches, les gymnases ou les bibliothèques, ces lieux publics sont généralement perçus comme des lieux de savoir, d’apprentissage, bref d’émancipation. En même temps, ce sont des lieux où des rapports de domination s’exercent, avec la présence de « sachants » et d’« encadrants ». N’est-ce pas aussi cela qui est visé lors des émeutes ?

Ces institutions sont sans doute bienveillantes, mais leur rapport aux habitants peut être complexe voire paradoxal. Prenons le cas des bibliothèques. Elles constituent des espaces de liberté et d’autonomie permettant d’échapper à beaucoup de jeunes, des filles notamment, mais pas exclusivement, au contrôle masculin, religieux ou familial. Elles offrent des alternatives solides à l’emprise des industries culturelles sur les représentations du monde. Gratuites, ouvertes à tous, elles offrent une voie d’accès à la cité, à la citoyenneté. En même temps, elles sont considérées par beaucoup d’autres personnes comme un outil imposé de l’extérieur venu leur rappeler leur différence avec le reste de la société. En légitimant un mode de sociabilité au détriment d’un autre, en valorisant un rapport au livre et à la lecture, elles contribuent au traçage de frontières sociales car elles sont orientées par un projet d’émancipation individuel qui ne sait plus que faire du collectif. Elles exigent alors du lecteur qu’il se sépare de son groupe d’appartenance.

Une autre évolution est à prendre en compte : ces lieux se sont fortement professionnalisés. C’est une évolution inéluctable. La constitution des collections et leur mise à disposition du public dans un monde de l’édition de plus en plus vaste et complexe : ce savoir suppose une grande technicité. Les bibliothécaires font face à des bouleversements technologiques importants et, en même temps, les habitants ne veulent pas être considérés comme de simples « usagers ». Ils veulent participer, avoir leur mot à dire sur les budgets, les collections, les emplois, etc. Avec les autres institutions, les ambivalences sont les mêmes : les populations veulent à la fois être prises en charge et participer. Cela peut conduire à des mésententes. Un autre exemple est celui de l’école. Pour certains, elle représente une force d’intégration, pour d’autres un vecteur d’exclusion. Les habitants attendent de l’école qu’elle conduise chacun à une vie digne. Mais cette institution ne dispose pas des clefs du marché du travail. Le processus de désindustrialisation renforce cette difficulté : la force de travail pure, le « muscle », ne vaut plus rien. L’enseignant, s’il échoue à emmener un enfant au bac, risque d’être considéré comme responsable de son avenir. Notre système politique ne cesse de répéter qu’il n’y a point de salut en dehors de l’éducation. Mais que faire de tous ceux, nombreux, qui ne peuvent pas se maintenir suffisamment longtemps à l’école ? Comment ne pas être en conflit violent avec l’école alors que le discours public assure qu’il n’y a pas d’avenir pour ceux qui sortent de l’école, ou s’y voient écartés ? Avec la police, c’est pire : certains jeunes ont l’impression d’être face à un « système » dans lequel les policiers ne sont là que pour leur compliquer plutôt que pour leur faciliter la vie.

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