Alex du Prel, un journaliste d'investigation sous les cocotiers

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Pour le cinquième volet de notre série sur les années Flosse à Tahiti, un petit détour par Moorea. C'est au cœur de cette île paradisiaque qu'Alex du Prel, journaliste pour le moins atypique, publie chaque mois Tahiti-Pacifique Magazine, un hebdomadaire insolent qui a dénoncé de nombreuses dérives du “système Flosse”.
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Tahiti, de notre envoyé spécial

Un sourire engageant aux lèvres, il apparaît sur la piste qui mène à son “domaine”, au bout de la route des Ananas, au cœur de la vallée de Pao Pao, sur l’île de Moorea. L’homme, taillé comme un bûcheron, est précédé par une cohorte de cabots, que sa fille l’a convaincu de recueillir.

La Polynésie est pleine de ces chiens errants, que les fonctionnaires métropolitains adoptent… puis abandonnent lorsqu’ils quittent le Pacifique. Les bâtards sont manifestement intrigués qu’un “Popaa” (littéralement les “peaux brûlées”, c’est-à-dire les Blancs) se risque sur ce terrain plutôt hostile. De fait, la végétation alentour évoque la jungle. Les cris d’oiseaux laissent deviner une faune mystérieuse.

Français, Alex W. du Prel ne l’est en fait que pour partie, puisqu’il est aussi américain par son père. Sa mère, elle, était allemande. Lui se sent surtout tahitien. Clin d’œil du destin, c’est en 1975, l’année de la sortie du Sauvage, le film de Jean-Paul Rappeneau mettant en scène un Français (Yves Montand) ayant tout plaqué pour vivre sur une île déserte, que cet homme de 66 ans au physique de baroudeur, qui se qualifie lui-même de «révolté» et d’«anomalie», est tombé amoureux de la Polynésie. Il a décidé de s’y installer, au terme d’une traversée de plus de deux mois entre Panama et Tahiti, sur un voilier qu’il avait lui-même construit.

A l’époque, du Prel était géomètre. L’un de ses innombrables métiers. Il a aussi été serveur, traducteur, ou encore fort des Halles à Paris. Il a encore construit des hôtels, puis des raffineries… Et même été acteur à Hollywood…

Et, comme tout semble ramener au cinéma avec cet incroyable personnage, il a géré, entre 1986 et 1988, une île privée sur l’atoll de Tetiaora. Son propriétaire? Une star, ou plutôt un mythe, un homme qu’il qualifie d’«ingérable et attachant», avec qui il s’était lié d’amitié: un certain Marlon Brando. «Pendant deux ans et demi, j’étais le manager de son atoll. Je crois que j’ai été le dernier à lui parler, juste avant sa mort (en 2004). Il me payait bien. J’allais chercher son courrier.»

Brando, entre caprices et parano

Alex du Prel se souvient: «Marlon recevait des paquets de Federal Express dans lesquels il y avait toujours deux ou trois scripts. Je me souviens que dans sa chambre trônait une énorme poubelle en plastique. On lui proposait des films à trois millions de dollars le cachet, pour seulement trois semaines de tournage. Généralement, il prenait le scénario, lisait trois ou quatre pages, avant de gueuler: That’s bullshit! (c’est de la merde !). Il essayait de le déchirer, puis le jetait dans sa grosse poubelle et me disait: J’ai ma fierté! Il était comme ça, Brando. Parfois, il m’appelait à trois heures du matin pour des motifs futiles. Une fois, il m’avait même passé un savon, menaçant de me virer, si je rachetais de la glace, dont il était fou : il venait d’engloutir les huit litres qu’il avait trouvés dans le frigo! Au bout d’un moment, j’en ai eu marre…»

A l’évocation de l’inoubliable interprète du colonel Kurtz dans Apocalypse Now, les anecdotes affluent. «Un jour, on prenait un verre au bar. De l’autre côté, il y avait un jeune couple d’Italiens en voyage de noces. La fille était sublime. Marlon m’a dit: Tu vas voir ce que c’est la célébrité, dès qu’elle croisera mon regard, elle va me draguer. Je l’ai regardé, interloqué, et je n’ai pas pu m’empêcher de lui lancer: Marlon, tu t’es pas vu? A cette époque, je pense qu’il faisait dans les 200 kilos, il était difforme, vraiment repoussant. Sauf que quelques minutes plus tard, dès que la fille l’a reconnu, elle lui a lancé des clins d’œil, pris des poses langoureuses. J’étais stupéfait… »

Brando dans "Les révoltés du Bounty" Brando dans "Les révoltés du Bounty"

Ou cette autre fois, où les deux hommes discutaient sur la plage, devant la propriété de l’acteur américain, tombé sous le charme de la Polynésie à l'occasion du tournage des Révoltés du Bounty (1962): «A un moment, la conversation est venue sur les services secrets. L’air préoccupé, Marlon m’a dit: Rentrons, allons plutôt parler dans ma chambre. Une fois arrivé, je lui ai demandé ce qui n’allait pas. Là, complètement parano, il m’a dit que la CIA et la NSA avaient, grâce à leurs satellites, les moyens de lire sur les lèvres!»

Aujourd’hui, Alex «W» («J’ai ajouté cette lettre pour que l’on retienne mon nom») du Prel revendique deux activités, ou plutôt deux passions. En remontant la piste menant à une petite cabane en bois, située en contrebas de sa maison, il désigne fièrement d’un coup de menton deux vieilles Jeeps de l’armée. «C’est ma passion, j’en dégote qui sont complètement rouillées, et je les répare, en les démontant pièce par pièce. Certaines doivent être changées, je les commande sur Internet

«C’est moi qui ai révélé l’affaire du financement de l’hôtel particulier de Flosse»

La chaleur est particulièrement étouffante en ce début d’après-midi, alors Alex W. du Prel ouvre la porte de son antre, cette vieille cabane dans laquelle un antique climatiseur diffuse un air plus ou moins frais. «Notre maison, ma femme et moi, est un peu plus haut. Ici, c’est mon royaume, c’est là que j’écris mes articles et publie mon journal

Car voilà, Alex W. du Prel est aussi journaliste. Surtout journaliste. Et pas n’importe lequel. Au fil de ses enquêtes, il est devenu le principal contempteur du “système Flosse”. Depuis près de vingt ans, il ferraille avec “le Vieux” par articles interposés, multipliant dans ses colonnes les révélations dérangeantes.

Certes, son style n’est guère orthodoxe. Le contradictoire, la nuance n’ont pas forcément leur place dans l’hebdomadaire qu’il a créé, déjà condamné à plusieurs reprises pour diffamation. Du Prel s’en moque. L’essentiel est ailleurs.

«C’est moi qui ai révélé l’affaire du financement de l’hôtel particulier de Flosse à Paris, rue du Ranelagh. Moi aussi qui ai écrit le premier des articles sur l’histoire du compte japonais prétendument attribué à Chirac», glisse-t-il. Prétendument ? «Ce n’est pas que je n’y crois pas, c’est juste qu’il n’y a pas d’éléments de preuve», rétorque-t-il, en cliquant sur un ordinateur antédiluvien. Difficile de croire que c’est sur cette vieille machine, dans cette pièce minuscule, qu’est conçu Tahiti-Pacifique Magazine.

Et pourtant, c’est bien dans ce capharnaüm invraisemblable, où des piles de documents reposent en équilibre précaire sur des chaises défoncées ou des meubles branlants, que naît, chaque mois, cette publication qui énervait tant Gaston Flosse du temps de sa splendeur (1991-2004). A Tahiti-Pacifique, c’est bien simple, il n’y a qu’un salarié: du Prel lui-même, qui écrit tous les articles, fait les photos – mais aussi les dessins! –, la mise en page, assure la distribution… Logique, pour cet authentique homme Protée.

«Je tire en moyenne à 6.200 exemplaires, explique-t-il fièrement. Ils sont vendus en kiosque, mais aussi par abonnement, notamment en France où j’ai 1200 fidèles. Et puis, je passe aussi des pubs. Au total, cela me rapporte l’équivalent de 2.500 euros par mois.» On s’en doute, l’argent n’est pas la motivation première de ce curieux personnage. «Je me suis lancé dans cette aventure pour dénoncer les dérives de l’autonomie, qui risque de transformer le paradis tahitien en enfer, celui de la société de consommation qui a déjà ravagé l’Hexagone.»

«Les journalistes me refilaient les infos qu’ils ne pouvaient pas passer»

En creux, l’aventure de Tahiti-Pacifique révèle les renoncements de la presse locale sous Gaston Flosse, les deux quotidiens tahitiens, La Dépêche et Les Nouvelles, détenus par le groupe Hersant, s’étant abstenus pendant longtemps d’émettre la moindre critique à l’encontre de l’homme fort de l’île. «Du coup, les journalistes me refilaient les infos qu’ils ne pouvaient pas passer», s’esclaffe du Prel.

«En revanche, c’était plus compliqué avec les annonceurs, qui subissaient des pressions, y compris de Flosse directement. Mais comme certains d’entre eux voulaient quand même m’aider, il est arrivé plusieurs fois qu’ils me payent des pubs… en m’intimant l’ordre de ne pas les passer, pour ne pas contrarier Flosse!», se rappelle du Prel.

Les pressions, filatures, menaces et autres intimidations, Alex W. du Prel en a lui-même connu un certain nombre. L’enquête judiciaire sur les dérives du Groupement d’intervention de la Polynésie (GIP) a par exemple établi qu’il était l’une des cibles de choix du Service d’études et de documentation (SED), une cellule de “renseignement” au service exclusif de Flosse, qui l’avait placé sous surveillance.

Il est vrai que Tahiti-Pacifique a consacré de nombreux articles aux méthodes du GIP et du SED… «Malheureusement pour eux, ils n’ont rien trouvé contre moi, et pour cause : je ne me drogue pas, je n’ai pas de maîtresse, ni même d’emprunt... Mais, surtout, les pauvres n’ont jamais réussi à trouver mes contacts!», jubile du Prel.

Effectivement, à en croire Tatiana, une ancienne du SED interrogée par les gendarmes en août 2007, les fins limiers dépêchés par les serviteurs zélés de Gaston Flosse ont fait chou blanc: «On devait découvrir les identités des personnes qui donnaient des infos à du Prel. Nous n’avons jamais pu découvrir les identités.»

Flosse désormais écarté du pouvoir et pourchassé par les juges, du Prel n’en poursuit pas moins son combat, qui dans son esprit va bien au-delà du vieux sénateur. «Comme la gangrène, c’est toute la classe politique qui est touchée. De toute façon, contrairement à ce qu’ont cru ses partisans, moi je ne me suis pas battu contre Flosse, mais contre les magouilles en général», conclut cet improbable investigateur aux accents rousseauistes, qui se pose désormais en gardien du temple polynésien.

«Toute ma jeunesse, j’ai rêvé d’un endroit où l’on pourrait vivre en harmonie… Et puis, tous ces gens sont venus. Ils ont bousillé le dernier endroit vivable au monde», déplore-t-il. A la recherche de son paradis perdu, Alex du Prel n’exclut pas de le retrouver en explorant une nouvelle voie. Une de plus. «Si je trouve un repreneur, je lui cède mon journal. Moi, j’ai besoin de changer pour ne pas m’encroûter. Journaliste, c’est mon quarantième métier, je vais bien m’en trouver un quarante et unième, j’ai déjà quelques projets», prévient-il en raccompagnant son hôte, escorté de ses chiens.

Sur le ferry ramenant à Papeete, escorté par une escouade de dauphins, on s’aperçoit qu’on a oublié de demander à ce drôle de journaliste s’il a jamais eu la carte de presse. On a bien fait car, en fait, cela n’a franchement aucune importance.

 

Demain, «JPK», un fantôme encombrant (6/6)

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Cette série d'articles est le fruit d'une longue enquête, incluant notamment un reportage en Polynésie effectué entre novembre et décembre 2009. Afin de «ne pas interférer» dans les différentes procédures judiciaires, M. Flosse n'a pas souhaité s'exprimer.