En Avesnois (2): Erick et Quentin, la passion du maroilles, la haine du racisme

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Deuxième volet de notre reportage dans l’Avesnois, ce territoire du département du Nord proche de la frontière belge. Rencontre avec Érick et Quentin, père et fils à la tête d’une petite entreprise de transformation du fromage qui fait leur bonheur. Le père demeure socialiste, le fils observe Macron et tous deux s’inquiètent du FN.

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Dans le département du Nord, à la frontière avec l'Aisne et la Belgique, l'Avesnois ne ressemble en rien au bassin minier voisin. L'agriculture y occupe la plus grande partie de l'espace. Là se côtoient producteurs de lait, de pommes bio, constructeurs de maisons en bois, hôtellerie de luxe, artisanat… et chômage de masse. Durant une semaine, Mediapart donne la parole à ses habitants. Retrouvez sous l'onglet Prolonger plus d'informations sur ce territoire.

  • Érick et Quentin Leleux, fabricants de tartes au maroilles à Maroilles

À Maroilles, patrie du fromage du même nom, symbole gastronomique du Nord, on ne peut pas louper la boutique d’Érick Leleux. En arrivant du Quesnoy par la D959, en direction de la capitale de l’arrondissement, Avesnes-sur-Helpe, son magasin est juste à l’entrée du village, sur la gauche, avec une caricature du visage du propriétaire s’affichant sur la moitié de la devanture.

Enfant de la région, Érick est un bon vivant, optimiste et rigolard. « Quand j’étais jeune, je répétais toujours pour rigoler que je ne survivrais pas à mes 50 ans. Et devinez quoi, une semaine avant mes 49 ans, j’ai fait deux infarctus ! », plaisante-t-il. Mais aujourd’hui, à 55 ans, « je suis encore là ! ». Et pas question de lever le pied. « Je suis robuste. Je veux continuer à faire grimper l’entreprise. À la retraite, je serais trop malheureux. »

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Né à Louvroil, Érick commence à travailler dans le fromage à l’âge de 26 ans, comme chef de cuisine dans une entreprise fabriquant du maroilles et des tartes au maroilles. C’est en 1991 qu’il lance sa propre entreprise, France Terroir. « On achète le maroilles et on le transforme pour faire des tartes. Depuis quelques années, on fait aussi des croque-monsieur qui marchent très bien. Du coup, on s’est mis à fabriquer du pain. Aujourd’hui, on propose une vingtaine de sortes de pains différents », détaille Érick.

Les ventes se font majoritairement hors du magasin, lors de déplacements. « On va dans les salons gastronomiques, les fêtes médiévales… et on vend sur place, un peu partout en France : en région parisienne, en Normandie, dans les Ardennes. En fait, c’est dans notre magasin que l’on vend le moins. » Rien qu’à Maroilles, les occasions sont pourtant nombreuses : l’Enfer vert de Maroilles, une randonnée de VTT rassemblant environ 4 000 participants au mois d’avril ; le 1er Mai, où la ville accueille également une course à pied, les 20 km de Maroilles ; et au mois d’août, la Fête de la flamiche.

Depuis le mois de juin, la boutique a également ouvert son site internet. « Ça, c’est le projet de mon fils, mon petit dernier et associé, Quentin », explique fièrement Érick qui a au total cinq enfants. « Eh oui, le maroilles, ça nourrit », dit-il en rigolant. Depuis l’année dernière, le benjamin de la famille Leleux, âgé de 23 ans, a donc rejoint son père à la tête de l’entreprise après avoir obtenu un DUT techniques de commercialisation à la faculté de Valenciennes.

Et les affaires familiales marchent plutôt bien. « Ça va de mieux en mieux, mais ça a mis du temps, se rappelle Érick. J’ai plusieurs fois frôlé le dépôt de bilan et failli tout perdre. Je pense que je connais tous les huissiers de la région ! Mais je ne reviendrais en arrière pour rien au monde. » Surtout que le secteur du maroilles ne semble pas connaître la crise. « La crise ? Nous n’avons jamais aussi bien travaillé », nous dit Érick, la mine réjouie.

Comme beaucoup de produits régionaux, le maroilles a bénéficié, lors de la sortie du film en 2008, d’un effet Bienvenue chez les Ch’tis qui se fait encore sentir. « Ça a démocratisé le maroilles, ça l’a remis sur le devant de la scène. La semaine de la sortie du film, je faisais justement un salon à Bergues, là où il a été tourné, et j’ai fait 50 euros de plus par rapport à d’habitude. Dans les mois qui ont suivi, les producteurs de maroilles n’arrivaient plus à suivre la demande. »

À la recherche de la gauche

Entre la fabrication des tartes, des pains et des croque-monsieur, ainsi que les nombreux déplacements, cela fait évidemment beaucoup d’heures de travail, week-ends compris. « Par rapport au travail fourni, on pourrait dire que financièrement, ça ne vaut pas trop le coup. Mais, moi, ce n’est pas ce que je recherche. Quand je me lève le matin, je me sens tout simplement bien. Et quand ça ne va pas bien, je pense à ceux qui sont en train d’attendre le bus pour aller à l’usine. Et je me dis que j’ai beaucoup de chance. » Son but ? « Construire quelque chose auquel je crois. Et j’ai envie de le transmettre à l’un de mes enfants. Or, il se trouve qu’il y en a un qui est décidé, lance Érick en regardant Quentin. Le sang jeune, ça fait du bien. J’espère juste qu’il a fini d’en chier. »

Érick est également intarissable sur sa région. « J’ai travaillé dans différentes régions, à Paris, sur la Côte d’Azur. C’est là-bas, en quittant ma région, que je suis devenu chauvin. Aujourd’hui, je suis bien chez moi. J’aime cette région, ses habitants, leur simplicité, leur chaleur. Dans certaines régions, il faut 3, 4 ou 5 ans pour être accepté. Pas ici. Bienvenue chez les Ch’tis était un peu caricatural. Mais ça, ce n’est pas un mythe. »

Et c’est vrai que la vie à Maroilles, ville de 1 417 habitants, est assez tranquille. « Beaucoup de gens d’ici travaillent à l’usine : à MCA ou Vallourec. Mais même à Maroilles, il y a tout de même pas mal d’entreprises. » Ici, « le maire n’a pas réellement de parti », explique Érick. « Dans le temps, le PS se présentait, mais maintenant il n’y a plus qu’une liste. »

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Il y a « un peu » de délinquance, « mais qui vient plus de l’extérieur », raconte Érick. Ou une petite délinquance locale liée à des poches de pauvreté et à la consommation d’alcool. « J’avais des amis qui, dès 15-16 ans, achetaient des packs de bières pour aller les boire l’après-midi derrière le moulin, se souvient Quentin. Ce sont des gens qui n’avaient pas la possibilité de se déplacer hors de la ville, d’avoir des activités en dehors de Maroilles. »

L’isolement peut rapidement devenir un réel problème lorsque l’on vit au cœur du parc naturel de l’Avesnois, surtout lorsqu’on est jeune. « Ça s’est amélioré », souligne Quentin, et désormais il y a quelques bars et boîtes de nuit où sortir. Mais cela implique systématiquement d’avoir une voiture. « On sortait plus sur Valenciennes, ou en Belgique. Lorsque l’on veut boire un verre dans un bar sympa, c’est mort, on est obligé de prendre la voiture. Moi j’ai eu de la chance, j’ai eu mon permis à 18 ans », raconte Quentin. « Avant ça, je l’ai toujours conduit où il voulait quand il le fallait », ajoute son père.

Ici aussi, la menace terroriste, on y pense. « Oui, ça pourrait arriver n’importe où. Mais non, je n’ai pas peur. Ma plus grande crainte, c’était l’annulation des foires », explique Érick. « Moi j’y pense quand même », ajoute Quentin. « Je voyage pas mal : j’étais à Édimbourg il y a 2, 3 mois. J’avais aussi pris l’avion à Bruxelles une semaine après les attaques contre la ville de mars dernier… Avec ma copine, j’avoue qu’on n’est pas sereins. » « Et un de mes autres fils a passé son nouvel an à Berlin au moment de l’attaque », se souvient le père.

Sur le plan politique, Érick est un fidèle du Parti socialiste. « J’ai toujours été de gauche. Mon père était communiste, mais moi je n’ai jamais aimé ça », raconte-t-il. En vrai légitimiste, il a voté François Hollande en 2012, même s’il aurait peut-être préféré un autre candidat. « Peut-être que Hollande n’était pas vraiment destiné à être président de la République, reconnaît-il. Mais il a été désigné par son parti et a été élu. J’aurais également voté pour DSK, mais il a été démoli par la droite et par la gauche. J’ai également beaucoup regretté Jospin. Et j’ai voté Chirac, un pansement au cœur. »

Sans surprise, Érick défend bec et ongles le bilan de la majorité. À part peut-être le débat sur la déchéance de nationalité. « J’ai du mal à me prononcer sur ça. C’était ridicule », admet-il. Mais il était par exemple pour l’usage du 49-3 contre les frondeurs. « Je trouve d’ailleurs très dommage que Valls ait proposé de le retirer. » L’une des principales réussites de François Hollande reste le mariage pour tous. « J’ai un fils homo et en couple, explique Érick. J’aime mon fils, j’aime mon beau-fils et je suis content qu’ils aient la possibilité de vivre une vie de couple heureuse. »

Quentin, lui, est « plutôt Macron ». « Et deux de mes autres fils sont sarkozystes ! », lance Érick. « Mais ça se passe bien à la maison. » « Pour moi, [Macron] est un centriste, à la droite de la gauche, reprend Quentin. C’est du sang neuf, quelqu’un d’encore inconnu il y a quelques années. Mais en même temps il a un passé, de bonnes bases économiques et financières. Il sait ce que c’est le travail. Je pense qu’il ferait un bon président. » « Macron a été un ministre de gauche. Il aurait dû se présenter aux primaires, objecte son père. J’aurais alors peut-être pu voter pour lui. Mais il s’est mis hors la loi du parti. Et il est peut-être encore un peu trop jeune. »

Mais le jeune homme, qui participera pour la première fois à un scrutin présidentiel, reconnaît être « encore en période de recherche ». « Vous m’auriez proposé Juppé à droite, j’aurais pu y réfléchir. » Même s’il ne voterait pas pour lui, Quentin aime bien aussi Mélenchon. « Je ne partage pas mais j’aime bien le mec. Lui au moins, on a l’impression qu’il ne cache rien. » « Pour moi, Mélenchon, c’est un clown », tranche son père.

D’abord, la lutte contre la corruption

En fait, le jeune entrepreneur est, comme beaucoup, en recherche de rupture et d’honnêteté. Il dit par exemple avoir été fortement marqué par l’affaire Cahuzac. « Un bon président devrait déjà lutter contre la corruption et être transparent, juge-t-il. Il faut arrêter de faire de la politique telle qu’elle est faite depuis des décennies. On peut faire autrement. Il faut changer les choses. » « Là-dessus, nous sommes d’accord, acquiesce son père. Il y a un ras-le-bol de la classe politique actuelle. Aucun président n’a réussi à apporter aux gens ce qu’ils veulent. »

Tous les deux s’accordent également sur la menace que représente le Front national dans l’arrondissement. « Ici, les villages ont tendance à être portés sur les extrêmes », explique Érick. En 2012, Marine Le Pen était arrivée en deuxième position avec 25,20 % des voix, tout juste un point derrière Nicolas Sarkozy. Aux élections régionales, la candidate du FN était arrivée en tête du premier tour avec 45,12 % des voix. « Marine Le Pen est même déjà venue visiter une ferme à Maroilles durant la campagne pour les élections européennes de 2009, se rappelle Érick. Nous n’avons pas de population immigrée. Du coup, je ne comprends pas. » Le vote frontiste reste encore un sujet tabou à Maroilles. « Les gens préfèrent ne pas en parler. Ils sont très discrets sur le sujet. Et quand ils en parlent, ils sont incapables d’aller plus loin que quelques idées simples comme “faut sortir de l’euro, faut foutre les étrangers dehors”. Mais ils vous expliquent qu’ils ne sont pas racistes. »

Érick juge totalement « probable » une victoire du FN. « Si ça arrive, on aura une guerre civile, ou un nouveau Mai-68 », estime de son côté Quentin qui est cependant plus sceptique que son père. « C’est beaucoup moins probable qu’il y a quelques années selon moi. Si l’élection avait eu lieu l’année dernière, pendant la médiatisation de la crise des migrants, là, oui, elle serait passée. » La question des migrants est justement l’un des sujets qui mobilisent Érick. « Je trouve absolument scandaleuse la manière dont on les traite. Notamment quand je vois le déferlement de haine sur Facebook. Si j’avais eu des appartements au-dessus de mon magasin, j’en aurais accueilli. »

Son autre regret, c’est l’écologie. « Je suis contre l’écologie politique, précise-t-il. Mais je fais partie d’une génération qui a été un peu aveugle sur ces questions. C’est l’un des trucs que je me reproche : je ne m’en suis pas occupé assez. Pourtant, je suis le premier à avoir porté le badge “Non au nucléaire”. Mais les projets étaient mal présentés et je ne me suis pas encore assez intéressé. »

En résumé, père et fils mènent la belle vie dans l’entreprise familiale à Maroilles. « Oui, je suis confiant dans l’avenir, confirme Quentin. D’une manière globale, les choses vont assez bien pour moi : j’ai 23 ans, un bac +2 et je suis associé dans une société qui fait 200 000 euros de chiffre d’affaires par an. Et avec ma copine, nous sommes en train d’acheter une maison. » « Plus j’avance dans mon boulot, plus je suis heureux, confie de son côté son père. Et ça, c’est grâce à mes clients. C’est un boulot très gratifiant. Quand ça marche, ça veut dire que les gens sont contents, et ils vous le disent. »

En fait, pour 2017, Érick n’aurait qu’un seul souhait : un président capable de « réconcilier les Français pour essayer de les rendre un peu moins racistes. Le problème, ce n’est pas seulement Marine Le Pen. C’est aussi qu’on laisse trop les gens être racistes : on ne discute plus assez, on entretient trop les non-dits. Il faudrait organiser une fête des voisins géante pour que tout le monde se retrouve et échange. »

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Les entretiens de ce reportage ont été réalisés entre le mercredi 19 et le vendredi 27 janvier (soit avant l’affaire Fillon).
Les données économiques sont tirées des statistiques du « comparateur de territoire » de l’Insee.
Pour plus d’informations, lire l’étude de l’Insee « Une approche de la qualité de vie dans les Hauts-de-France », publiée le 8 novembre 2016.