Compter les manifestants? L’expérience continue

Une cinquantaine de médias a fait un premier bilan du comptage indépendant des manifestations inauguré le 22 mars. L’occasion d’observer les critiques légitimes de cette initiative, et d’y répondre.

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Le 22 mars, un collectif de médias – dont Mediapart – a organisé un comptage du nombre de manifestants des deux cortèges parisiens, et en a annoncé conjointement le résultat. Ce décompte a été le premier affichage concret d'une démarche initiée il y a plusieurs mois, après une série de tests en octobre et en novembre (lire nos précédents articles ici et ici). Son résultat, et les débats qu'il a déclenchés, montre bien l’intérêt de notre démarche singulière, mais aussi les améliorations à y apporter.

« Notre » décompte a été plus élevé que celui de la police sur la manifestation de la fonction publique (34 600 personnes, contre 32 500), mais en dessous pour ce qui concerne les cheminots (13 100 au lieu de 16 500). Pour ces deux cortèges, les organisateurs ont annoncé un chiffre plus important (40 000, et « plus de 25 000 »). Mais l'écart entre ce chiffre et celui de la police, dans un rapport de 1 à 1,5, a été bien plus mesuré que cela a pu être le cas dans un passé récent, où les syndicats ont pu annoncer des chiffres trois, quatre ou cinq fois supérieurs à ceux de la police.

L'ordinateur connecté au capteur vidéo, et muni d'un logiciel permettant de compter toute personne franchissant le rayon vert. © Dan Israel L'ordinateur connecté au capteur vidéo, et muni d'un logiciel permettant de compter toute personne franchissant le rayon vert. © Dan Israel

L’expérience a toutefois passablement agacé Pierre Rimbert du Monde diplomatique (lire ici), Sofia Chikirou de Le Média (voir ici), ou encore Manuel Bompard de La France insoumise (FI). Ce dernier liste sur son blog une série d’éléments qui disqualifieraient la méthode, comme la volonté d’obtenir un chiffre indépendant de ceux de la police et des organisateurs. Ces remarques sont légitimes, et nous nous les sommes posées, depuis maintenant plus de trois mois que nous échangeons régulièrement entre journalistes sur la fiabilité du décompte.

Manuel Bompard conclut son billet d’un conseil à bon entendeur : « Si le “collectif de médias” veut effectivement mieux informer les citoyens, il devrait souligner les limites de son dispositif plutôt que de parader sans aucune prudence avec LE chiffre de la manifestation. »

Nous avons déjà raconté à nos lecteurs la genèse et l’évolution de cette initiative, de ses contraintes et de ses failles, de sa méthodologie discutable mais justement discutée. Après un nouveau débriefing avec les représentants des médias participants, le vendredi 29 mars, nous poursuivons volontiers le récit de notre réflexion autour de la définition d’un chiffre, qui ne résume évidemment pas à lui seul une mobilisation (en attestent nos derniers articles sur la manifestation du 22 mars à Paris, et à Tarbes). En espérant que l’ancien directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon nous reconnaisse l’honnêteté et la sincérité, plutôt qu’une conspiration du « parti médiatique » destinée à briser le mouvement social.

Pour répondre, donc, à Manuel Bompard et à ses critiques précises :

  • Sur l’indépendance de l’entreprise Occurrence, avec qui le « collectif de médias » a choisi de travailler :

Que les collaborateurs de ce cabinet de sondages (non politiques), spécialisé également dans le décompte de foules, puissent exprimer sur Twitter des opinions politiques à titre personnel ne nous inquiète pas. Il est même préférable qu'ils avancent à visage démasqué. Et si les opinions exprimées avaient été plus de gauche que macroniennes, cela n’aurait pas perturbé davantage l’avancée de nos discussions. Pour être totalement transparent, le président d’Occurrence, Assaël Adary, nous avait annoncé lors de notre première rencontre « avoir une seule fois tweeté pour féliciter Aurore Bergé » (députée En Marche, auparavant conseillère de divers impétrants de droite), car c’était « une amie ».

Manuel Bompard écrit aussi qu’Occurrence « touche de l’argent de la direction de la SNCF » en même temps qu’il compte les manifestants contre la réforme du train. La SNCF a en effet été cliente de l’entreprise, mais plus depuis 2011. Assaël Adary nous précise cependant que son cabinet est actuellement en affaires avec Keolis, une filiale privée, franco-québécoise, de la SNCF (qui détient 70 % de la structure). Il ajoute aussi que son entreprise vient de décrocher un contrat avec Eurostat, l’organisme européen de référence en matière de statistiques. « Cela veut dire qu’on va être rémunéré par la Commission européenne », prévient-il.

On peut voir dans ces relations contractuelles diverses un conflit d’intérêts. Pour l’heure, cela ne nous semble pas incompatible avec l’honnêteté professionnelle. Tout comme le fait que les auteurs de ces lignes, journalistes du pôle social et co-directeur éditorial, qui ont suivi tous trois les discussions autour de cette initiative, sont adhérents au SNJ-CGT (comme indiqué dans nos déclarations d’intérêts). Dan Israel, en est même le délégué syndical à Mediapart.

  • Sur la transparence du décompte et les failles de la méthode :

Dès le départ, il a été évident collectivement que le décompte effectué devait être le plus transparent possible, et que les détails et clés de redressement pour compenser les marges d’erreur admises devaient être en « open source ». Les comptages des deux cortèges parisiens du 22 mars nous ont ainsi été communiqués par Assaël Adary, comme le seront les prochaines données pour les futures manifestations.

Les voici ci-dessous :

Données du décompte de la manifestation de la fonction publique du 22 mars par l'entreprise Occurrence pour le compte du « collectif de médias ».

Données du décompte de la manifestation des cheminots du 22 mars par l'entreprise Occurrence pour le compte du « collectif de médias ».

Nous avons aussi, et depuis le début, dit toutes les contraintes de la méthode retenue. Ainsi, lors de notre débriefing du 29 mars, nous avons constaté que la chambre d’hôtel retenue comme point de comptage pour le défilé des cheminots était trop éloignée du début de la manifestation, alors même que les tensions constatées entre la police et le carré de tête ont pu dissuader certains manifestants d'aller jusqu'à Bastille, point d'arrivée officiel. De la difficulté à trouver le jour même un observatoire idéal pour un parcours définitivement arrêté quelques heures avant qu'il démarre.

  • Sur la prétention à vouloir être « LE chiffre » :

Longtemps durant les discussions préparatoires et les tests effectués sur les cortèges contre les ordonnances sur le travail, nous avons défendu l’idée de n’annoncer qu’une fourchette tenant compte d’une inévitable marge d’erreur. Comme pour les sondages (que Mediapart ne commande ni ne commente), pour lesquels il serait préférable d’annoncer par exemple entre 26 et 30 % plutôt qu’un bien illusoire 28,5 %, il n’y a à nos yeux pas de chiffre pouvant refléter l’absolue vérité. Mais il existe bien une estimation réaliste. Nous préférons retenir un chiffre « autour de ». En l’occurrence, le 22 mars dernier, il y avait autour de 50 000 manifestants, et nous estimons avec quelques jours de recul qu'il était inutile de donner un chiffre à la centaine près.

À nos yeux, et c'est notre ligne depuis dix ans que nous existons, il nous a toujours paru préférable de « dé-fétichiser » le chiffre dans le traitement d’un mouvement social. Être en capacité de produire sa propre estimation, c’est ne pas dépendre des évaluations des uns et des autres, et d’un grand écart qui contribue à « binariser » une mobilisation. Cela permet aussi de mieux se concentrer sur l’essentiel. Il n’est aucunement question pour nous de réduire un mouvement à un banal décompte de ses participants. Nous essayons surtout de lui donner du sens : qui est présent dans le cortège ? D’où viennent les manifestants ? Sont-ils des militants aguerris ou des citoyens habituellement peu mobilisés ?, etc.

La une de Mediapart, le 22 mars 2018. La une de Mediapart, le 22 mars 2018.

Pour l’heure, avec les autres médias (du Figaro, à Libération en passant par Le Monde, toutes les principales radios et télévisions, ou le syndicat de la presse régionale), la réflexion se fait en marchant, chacun autour de la table dans un esprit constructif, en confrontant les points de vue et les exigences. Chacun a mis au pot pour pouvoir financer les prochains dispositifs, par exemple en doublant les points d’observation pour renforcer la fiabilité.

Prochaine expérience : la manifestation du 19 avril organisée par la CGT. Et première tentative, à cette occasion, d’un comptage dans une ville de province.

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