Loi santé: les maternités ferment, des femmes et leurs bébés sont en danger

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Le mouvement de restructuration des maternités s’accélère : les petites ferment, l’activité des plus grosses ne cesse d’augmenter. En zone rurale, les pouvoirs publics usent d’arguments de sécurité pour justifier le dangereux abandon de femmes enceintes. 

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À un rythme ahurissant, les maternités ferment : – 39 % depuis 1995. En 2016, il n’y avait plus que 517 maternités en France. Et c’est sans compter la dernière salve de fermetures en 2017 et 2018 : Le Blanc (Indre), Die (Drôme), Saint-Claude (Jura), Creil (Oise), Bernay (Eure) ou Decazeville (Aveyron).

En 2019 s’annoncent Thann (Alsace) ou Sarlat (Dordogne). Elles seraient « dangereuses », affirment de concert la ministre de la santé Agnès Buzyn et les autorités médicales. Les médecins manquent, le nombre d’accouchements serait insuffisant. Mais ces arguments d’autorité ne suffisent plus. Un imposant collectif de maternités fermées ou en danger s’est constitué les 22 et 23 mars dernier au Blanc, lors d’états généraux des maternités. Une centaine de personnes ont échangé, ce qui a abouti à l’écriture d’un manifeste, « Pour la renaissance des maternités condamnées ».

Ils y dénoncent la « négation des droits constitutionnels d’égalité d’accès aux soins ; la mise en danger des mères et de leur enfant ; les faux arguments sécuritaires déployés par le gouvernement et ses experts ; la logique centralisatrice et économique qui amène à fermer des services de première nécessité ». Leur combat sera mené sur « tous les fronts », promettent-ils – « juridique », « politique », « scientifique » et « citoyen » –, dans une démarche de « démocratie directe ».

C’est donc au Blanc que s’est tenu le véritable débat sur le projet de loi santé d’Agnès Buzyn. Car en première lecture à l’Assemblée, il a donné lieu à quelques protestations polies, surtout sur son article 8, qui crée des hôpitaux de proximité. À l’avenir, il devrait y avoir 500 à 600 hôpitaux de proximité, qui ne comprendront ni maternité ni chirurgie.

« Ce gouvernement est balèze en communication, souligne Hélène Derrien, la présidente de la Coordination des collectifs de défense des hôpitaux et maternités de proximité. Ils parlent, comme nous, d’hôpitaux de proximité. Mais les leurs sont des dispensaires. »

De tels petits hôpitaux, qui comprennent des services de médecine, de gériatrie, de soins de suite, éventuellement d’urgences, il en existe aujourd’hui 243, selon une étude de la Direction générale de l’offre de soins. Autant devraient, dans un avenir proche, perdre leur maternité ou leur chirurgie, et se voir déclassés en hôpitaux de proximité.

Ces décisions seront prises par ordonnance, précise l’article 8 du projet de loi, sans aucune concertation avec les élus ou la population. « Pour nous, c’est un déménagement du territoire », s’indigne Annick Gombert, maire du Blanc. Elle a derrière elle dix ans de combat contre les restructurations hospitalières, « cette machinerie administrative sur laquelle aucun politique ne semble avoir de prise ».

Menacée depuis plus de vingt ans, la maternité du Blanc a fermé en juin. Et l’inquiétude grandit concernant sa chirurgie : perte de la chirurgie ophtalmologique, la plus dynamique, soupçons de fermeture partielle et de déménagement du bloc à Châteauroux.

Jean-Paul Guy, néphrologue à la retraite de l’hôpital de Saint-Claude, qui a perdu coup sur coup sa maternité et sa chirurgie, décrit la cascade de fermetures : « Cela commence par la maternité. Puis la chirurgie devient ambulatoire : on n’y fait plus que de petites opérations programmées. Puisqu’il n’y a plus besoin d’anesthésistes 24 heures sur 24, les urgences se trouvent menacées, etc. »

À ce rythme, sur la carte sanitaire, de sérieux trous apparaissent : selon les travaux réalisés pour Le Monde par le géographe de la santé Emmanuel Vigneron, en 2019, 716 000 femmes en âge de procréer habitent à plus de 45 minutes d’une maternité. Au Blanc, le 24 mars, a été inauguré un monument « à nos territoires abandonnés, aux enfants qui ne naîtront pas ».

Dans les parcs naturels de la Brenne, du Haut-Jura ou du Vercors, autour du Blanc, de Saint-Claude ou de Die, les femmes enceintes vivent très loin d’une maternité : à 45 minutes, 1 heure, voire 2 heures de route sur les hauts plateaux du Jura.

Au Blanc, a été inauguré un monument « à nos territoires abandonnés ». © CCC/Mediapart Au Blanc, a été inauguré un monument « à nos territoires abandonnés ». © CCC/Mediapart
« La sécurité dont ils parlent, ce n’est pas la nôtre, c’est la leur », a déclaré Anne Ruffet-Sciard, du Comité de défense des usagers de l’hôpital du Blanc, en ouverture des états généraux.

Habiter loin d’une maternité est en effet un risque avéré. En France, il y a en moyenne 3,1 accouchements pour 1 000 qui se déroulent en dehors de l’hôpital, parmi les femmes qui habitent à moins de 5 kilomètres de la maternité. Mais lorsque les femmes habitent à plus de 45 kilomètres, le risque d’accouchement inopiné – à domicile, sur le bord de la route – est de 11,59 pour 1 000, selon une étude de l’Inserm publiée en 2011.

« Ils savent très bien qu’il va y avoir des accidents, mais ils pensent que le nombre de cas sera trop faible pour que cela se voie. C’est la part du feu », analyse l’ancienne pédiatre de la maternité du Blanc, aujourd’hui en retraite, Hélène Yaouanc-Lapalle.

Un atelier de travail, au cours des états généraux des maternités au Blanc. Au centre, Philippe Leeuwenberg, le président du collectif de défense de la maternité de Die. © CCC/Mediapart Un atelier de travail, au cours des états généraux des maternités au Blanc. Au centre, Philippe Leeuwenberg, le président du collectif de défense de la maternité de Die. © CCC/Mediapart

Seulement, cela commence à se voir. Le 19 mars, au Blanc, une femme a accouché d’un petit Anatole dans son salon, avec l’aide de son mari. Le couple s’était rendu la veille à la maternité de Poitiers, à une heure de route, pour un début de travail, mais il a été renvoyé, car l’accouchement n’a pas paru imminent aux équipes. En décembre, une mère en début de travail a préféré attendre un peu chez elle, sa petite fille est née aux urgences du Blanc.

À Saint-Claude, la maternité a fermé en avril ; en septembre, une femme a accouché aux urgences, une autre dans l’ambulance qui la conduisait à Lons-le-Saunier, à une heure de route. « Selon l’Agence régionale de santé, cela s’est parfaitement bien passé, raconte Jean-Paul Guy, médecin néphrologue, en retraite de l’hôpital de Saint-Claude. En réalité, le bébé dans l’ambulance avait une circulaire du cordon ombilical. Par chance, dans l’ambulance, il y avait une sage-femme libérale, volontaire chez les pompiers. »

À Die, la maternité a fermé le 31 décembre 2017. En février, une femme a donné naissance à son enfant dans sa voiture, sans drame. Le pire est arrivé quelques jours plus tard. Le petit Aimé est mort in utero. Sa mère a couché par écrit son terrible vécu : l’attente pendant plusieurs heures, les pompiers et les urgentistes impuissants, le voyage en hélicoptère, sanglée alors que le travail avait commencé.

Elle savait très bien ce qui leur arrivait : un décollement du placenta suivi d’une hémorragie, à huit mois de grossesse. Elle avait connu la même complication pour son deuxième enfant, né bien vivant à la maternité de Die quatre ans plus tôt.

« Ce qui s’est passé était leur angoisse depuis huit mois. Ce qui est arrivé, nous l’avions prédit l’an dernier, enrage Philippe Leeuwenberg, le président du collectif de défense de la maternité. L’hélicoptère était en Ardèche, pour un AVC, il a mis trois heures à venir. Ils ne lui ont laissé aucune chance. » Une enquête administrative est en cours, la famille a l’intention de porter plainte.

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