France

Derrière la comédie Clavier, le bétonnage de la Corse et les affaires des Rocca-Serra

Le limogeage d'un haut responsable policier est la partie la plus visible de ce qu'il est convenu d'appeler l'Affaire Clavier. Au-delà du «fait du prince», cette histoire corse illustre aussi les dérives de l'immobilier résidentiel de luxe sur l'île de Beauté. Au cœur de la construction du complexe touristique où réside l'ami acteur du président Sarkozy, on trouve le président de l'Assemblée de Corse, Camille de Rocca-Serra.

EINCIYAN

3 septembre 2008 à 19h16

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Rarement coup médiatique aura eu un tel impact en Corse. L'occupation du jardin de Christian Clavier, le 30 août dans un complexe touristique de Porto-Vecchio : plus fort que le plastiquage d'une énième villa sur l'île de Beauté ! L'effet de souffle a d'abord provoqué le limogeage immédiat d'un «grand flic», Dominique Rossi, coordinateur local des services de sécurité intérieure. La démonstration a été faite que l'on ne touche pas impunément à la propriété privée d'un ami personnel du président Sarkozy.

Tous médias confondus, le «fait du prince» a été logiquement dénoncé. Des syndicats de policiers à la gauche politique, la protestation a gagné. A juste titre, d'autant que le premier ministre François Fillon a cru balayer les critiques en affirmant que le gouvernement n'avait «pas de compte à rendre» quand il décide de déplacer un haut fonctionnaire.

Mais une autre dimension de l'affaire a été injustement occultée : l'intrusion de militants nationalistes dans le domaine résidentiel de Porto-Vecchio visait, plus sérieusement, le président de l'Assemblée de Corse, Camille de Rocca-Serra. L'homme fort de la Corse-du-Sud, député UMP, présente aussi une surprenante particularité: il est le promoteur de l'opération immobilière qui a permis à Christian Clavier, et à une soixantaine de richissimes propriétaires, de s'installer dans ces luxueux lotissements de Punta d'Oro.

L'ancien maire de Porto-Vecchio, héritier d'une dynastie politique familiale, mènerait-il une double vie de promoteur immobilier ? «Non, il faut en finir avec cette légende, je suis seulement un lotisseur et je ne m'en suis jamais caché. Là comme ailleurs, je n'avance pas masqué. Depuis 20 ans, j'ai eu la chance, comme d'autres, de pouvoir mettre en valeur un patrimoine dormant constitué de friches et de maquis. J'ai loti et vendu des terres familiales», s'est défendu M. de Rocca-Serra, interrogé en 2006 sur un site d'information corse.

A Porto-Vecchio, Gérard Bonchristiani n'est pas de cet avis. Président de l'association pour le libre accès aux plages, cet ancien militant communiste est un de ceux qui veulent défendre le littoral de l'île de Beauté. «La famille Rocca-Serra a d'abord vendu les terrains de Punta d'Oro aux frères Fraise, qui ont fait fortune dans le commerce alimentaire en Afrique. Deux lotissements y ont été construits, le premier en 1988 et le second en 1998. En violation complète de la loi Littoral qui avait été votée en 1986, puisque ce sont quasiment des lotissements les pieds dans l'eau et qu'ils ont été construits sur des espaces vierges.»

Or, ces années-là, la municipalité de Porto-Vecchio était dirigée par les anciens propriétaires des terrains, Jean-Paul de Rocca-Serra (maire de 1950 à 1997) et son fils Camille (maire de 1997 à 2004).

«Sous le règne de Jean-Paul de Rocca-Serra, c'était l'anarchie la plus totale sur le plan de l'urbanisme. Cela a continué après. L'Etat est aussi à blâmer, qui a oublié de faire respecter la légalité», ajoute M. Bonchristiani. «A Porto-Vecchio, au moins 40% du linéaire côtier s'est fait en dehors de la loi Littoral depuis une vingtaine d'années», évalue le militant associatif. Trop récente pour attaquer le programme immobilier de Punta d'Oro, son organisation a récemment eu gain de cause devant le Conseil d'Etat en obtenant l'annulation d'un permis de construire pour un ensemble immobilier bâti à 150 mètres de Punta d'Oro.

"Des terrains ancestraux et séculaires"

Pour en savoir plus sur les activités immobilières de Camille de Rocca-Serra, nous avons voulu questionner directement le député. «Injoignable», nous a répondu son entourage parlementaire, à Paris et en Corse. A l'assemblée territoriale, sa collaboratrice nous a assuré toutefois que l'opération Punta d'Oro ne relève «pas de la spéculation immobilière, car elle concerne des terrains ancestraux et séculaires». Camille de Rocca-Serra et son père ont simplement revendu ces terrains à chacun des occupants du domaine, par lots, et à un prix qui ne nous a pas été précisé par cette même source.

«Camille de Rocca-Serra n'est plus propriétaire du lotissement, qui appartient à une association syndicale dont il est simplement l'un des co-propriétaires », nous a encore expliqué la collaboratrice du président de l'Assemblée de Corse. «L'opération a été réalisée en totale conformité avec la loi Littoral, Camille de Rocca-Serra peut l'attester. Pas une seule maison ne se trouve dans la zone des cent mètres» (qui est inconstructible, à partir du rivage, selon cette loi de 1986).

Les défenseurs de la nature corse ne prennent évidemment pas de telles assurances pour argent comptant. Camille de Rocca-Serra est l'un des partisans déclarés d'une adaptation de cette loi Littoral, dans un sens qui permettrait de favoriser le développement touristique.

N'avait-il pas affirmé, en 2006, que «le passage de 12% à 20% de domaine constructible sur la zone littorale offrirait une vraie bouffée d'air» ? Ne prône-t-il pas ouvertement un tourisme de luxe, qu'il oppose au tourisme de masse ? Le président de l'assemblée territoriale n'est-il pas aujourd'hui le concepteur du Plan d'aménagement et de développement durable de la Corse (le Padduc) qui a été adopté par le conseil exécutif de l'île à la fin juillet et qui doit être discuté cet automne par l'Assemblée de Corse ?

Parmi la centaine de manifestants anti-Padduc qui s'étaient rassemblés devant la mairie de Porto-Vecchio, le 30 août, se trouvait Vincente Cucchi. Elle préside l'Association bonifacienne comprendre et défendre l'environnement (ABCDE), qui attaque notamment les permis de construire litigieux, «sans faire de discrimination entre les Corses et les autres». Vincente Cucchi n'a pas suivi la cinquantaine de militants nationalistes qui ont prolongé la manifestation jusqu'au domaine de Punta d'Oro et au jardin de Christian Clavier.

Comme eux, la présidente d'ABCDE considère cependant que le Padduc «est un grand danger pour la Corse car il privilégie le tout-tourisme, l'économie résidentielle et une spéculation immobilière accrue». En septembre, son association suivra de près, au tribunal administratif de Bastia, l'action juridique qu'elle a intentée contre le projet immobilier du publicitaire Jacques Séguéla sur la presqu'île de Cala Longa, près de Bonifacio, toujours dans cette Corse-du-Sud qui reste le principal pôle touristique insulaire. Un dossier parmi d'autres...

Avis aux bétonneurs ! Les défenseurs de l'île de Beauté sont mobilisés. Dans les mois qui viennent, si tout va bien, le conseil municipal de Porto-Vecchio devrait enfin adopter le plan de gestion des sols (son Plan local d'urbanisme) qui fait défaut à la troisième agglomération de l'île, depuis plus de vingt ans...

EINCIYAN


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