Affaire Rugy: un été d’intox

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  • François de Rugy a-t-il été « blanchi » sur les dîners à l’Assemblée ?

C'est le point de départ de l'affaire : les fameux dîners organisés, sur fonds publics, à l’hôtel Lassay, lorsque François de Rugy était président de l'Assemblée nationale. Il l'a dit et répété cet été : il été « blanchi » et Mediapart a été « démenti ».

Sur BFM TV, le 29 juillet, l'ancien ministre de l'écologie a déclaré avec aplomb que le rapport de l’Assemblée nationale avait « dit noir sur blanc que les dîners à l’Assemblée étaient des dîners professionnels, qui rentraient dans le cadre de l’exercice de [ses] fonctions ». « Tous les dîners sur lesquels Mediapart m'avait attaqué sont des dîners qui étaient dans le cadre de mes fonctions de l'Assemblée nationale », a-t-il aussi assuré sur France 2, le 23 juillet.

C’est tout simplement faux. Bien que très complaisant parce que réalisé par son ancien subordonné, le rapport de l’Assemblée a tout de même épinglé trois des douze dîners mis en cause : le repas de Noël de 2017, la soirée de la Saint-Valentin 2018, et un troisième dîner sans « thème de discussion ». En cause, d’après le rapport : le « caractère familial ou amical » de ces dîners et leur coût « excessif » ; François de Rugy s'est d'ailleurs engagé à les rembourser…

L'ancien ministre s’est montré particulièrement mal à l’aise pour défendre la soirée de la Saint-Valentin 2018, payée par le contribuable. Ce qui l’a amené à proférer un nouveau mensonge, sur BFM TV. Il a affirmé avoir dîné à l'Assemblée ce soir-là, car il se trouvait « entre deux séances » parlementaires, « l’après-midi, le soir ». Sauf que c’est faux, comme l’a démontré l’AFP. Ce 14 février 2018, la séance a été levée à 19 h 20, et il a lui quitté le perchoir à 16 h 10, selon le compte-rendu de séance.

Et qu’en est-il des neuf autres dîners mis en cause ? Le rapport de l’Assemblée nationale a estimé qu’ils ne posaient « pas de difficulté particulière » et « ne sauraient être qualifiés de privés ». Nos enquêtes ont montré précisément le contraire. Photos des soirées, profil des invités, témoignages de participants, aveux de Séverine de Rugy elle-même : tous nos éléments démontrent que, contrairement aux affirmations des époux Rugy, non seulement il n'y avait ni « thématique », ni compte-rendu dans ces soirées, mais par ailleurs elles regroupaient un « cercle amical ».

Plusieurs participants à ces dîners interrogés par Mediapart ont reconnu être des connaissances de l'épouse de l'ex-ministre (lire les détails dans nos enquêtes ici et ). Séverine de Rugy elle-même n’a-t-elle pas déclaré (sur son compte Facebook, puis dans Le Point et Paris Match) que les photos des dîners publiées par Mediapart provenaient… d’« amies » présentes, « des amitiés vieilles de plus de quinze ans » ? 

En quoi discuter circulation dans Paris avec le patron des Bains Douches et immigration avec un journaliste de « Télématin » rentre-t-il dans le cadre des fonctions du président de l'Assemblée ?

Mieux : l'éditorialiste Jean-Michel Aphatie, dont la femme est une proche de Séverine de Rugy, a confirmé avoir participé à l'un de ces dîners et a indiqué à plusieurs reprises que ceux-ci n'avaient rien de professionnel…

Le président de l'Assemblée nationale a lui aussi conscience que ces dîners étaient problématiques : dans la foulée du rapport, Richard Ferrand a annoncé la création d'un groupe de travail pour renforcer « les règles et procédures budgétaires de la Présidence ».

  • Les travaux qu’il a faits au ministère étaient-ils justifiés ?

Fin 2018, François de Rugy a fait réaliser, sur fonds publics, pour près de 65 000 euros de travaux dans son appartement de fonction au ministère de l’écologie. Il a fait refaire des peintures, des moquettes et parquets, des salles de bains, et installer des rangements à hauteur de 17 000 euros, comme nous l’avons révélé

Le 23 juillet, après la publication de l'enquête administrative diligentée par Matignon sur ces travaux, le ministre a claironné, sur France 2, qu’il avait été « blanchi ». C’est factuellement faux.

Si le rapport estime que « les règles de la commande publique ont été globalement respectées » (ce que Mediapart n’a jamais contesté), il pointe, noir sur blanc, le coût trop élevé de certaines prestations à cause des « choix de finitions » faits par le ministre. C’est le cas du fameux dressing géant (15 437 euros), mais aussi de la peinture des moulures (16 261 euros), une facture jugée « très conséquente » par la rapporteure.

S’agissant du dressing par exemple, le rapport impute son coût exorbitant à « la qualité des matériaux utilisés » et à « l’agencement, réalisé sur mesure ». Il s’étonne que la commande ait été passée « avec une relative urgence » et estime que la facture aurait pu être moins salée si l’on avait opté «  par exemple » pour « un degré de finition moindre ».

L'enquête du gouvernement confirme que c'est, de loin, le plus onéreux des quatre candidats qui a été choisi. Cette prestation a coûté plus de deux fois plus cher que la meilleure offre proposée :

Les tarifs proposés par les quatre candidats pour la fabrication du dressing. © Extrait du rapport diligenté par Matignon sur les travaux Les tarifs proposés par les quatre candidats pour la fabrication du dressing. © Extrait du rapport diligenté par Matignon sur les travaux

D’ailleurs, au-delà même du dressing, ce ne sont jamais les entreprises les moins chères qui ont été choisies, à l’exception de la rénovation des sols.

Le rapport va plus loin : il révèle que certains travaux réclamés par François de Rugy ont été retoqués par les services du ministère ou ont dû être revus « à la baisse » : notamment des « rideaux » et des « éléments de rangement sur mesure et de décoration » pour la chambre principale, le salon, les salles de bains.

Pour justifier ces dépenses importantes, dans un appartement pourtant occupé de manière éphémère, François de Rugy a livré deux arguments. D’abord l’« usure de l’appartement » – un élément repris dans le rapport, qui explique que le « relatif état d’usure des revêtements dans certaines pièces […] pouvait justifier la réalisation de travaux », mais minimisé par un artisan interrogé par Mediapart et des photos des lieux que nous avions publiées.

Le ministère a fini par avancer un autre argument : le besoin de rangement dans un appartement occupé par cinq personnes. « Ils [les agents du ministère de l’écologie auditionnés – ndlr] soulignent également le manque de capacités de rangement dans ce type de logement ancien, alors même que la famille du nouveau ministre est constituée de cinq personnes », peut-on lire dans le rapport du gouvernement, qui précise que le couple n'accueille qu’« occasionnellement » les trois enfants. 

Cette affirmation a été relayée par la plupart des médias. Pourtant, elle est fausse. Les deux enfants nés du premier mariage du ministre, dont la mère a la garde, ne venaient quasiment jamais à Paris, selon nos informations. Le dressing était donc essentiellement destiné à François et Séverine de Rugy.

Curieusement, le rapport ne se prononce pas sur le fait que François de Rugy a respecté ou non la circulaire du 24 mai 2017 du premier ministre, qui demande de « limiter l’usage des deniers publics au strict accomplissement de la mission ministérielle ».

Le premier ministre lui-même a en tout cas reconnu qu’il y avait un problème puisqu’il a décidé, fin juillet, d’édicter une nouvelle circulaire encadrant les travaux dans les logements de fonction. Les ministres devront désormais obtenir l’aval de Matignon pour les travaux supérieurs à 20 000 euros. 

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Mise à jour : nous avons reçu ce mardi 3 septembre au matin une plainte de François de Rugy. Il s'agit d'une citation directe devant le tribunal correctionnel de Paris en diffamation publique. François de Rugy n'attaque qu'un seul des articles que nous avons publiés, celui sur son logement à vocation sociale. Les explications sur ce sujet sont à lire dans notre article publié ce jour.