«On ne peut pas courir après les voyous à 60 ans!»

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Plusieurs milliers de policiers ont manifesté mercredi à Paris pour réclamer le maintien de leur régime de retraite anticipé, l’amélioration de leurs conditions de travail, et clamer leur mal-être face à une « haine du flic ».

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Des cars de tourisme garés le long du trottoir, des policiers en descendent avec, sur les épaules, des drapeaux à l’effigie d’Alliance, le syndicat majoritaire chez les gardiens de la paix classé à droite. À la main, des sandwichs.

La cohorte remonte le faubourg Saint-Antoine, dans le XIe arrondissement de Paris. À leur passage, un cadre s’écarte avec son vélo. Il chuchote : « Violences policières… » C’est justement contre ce désamour, entre autres, que les forces de l’ordre défilaient ce mercredi 2 octobre à l’appel d’une intersyndicale inédite depuis près de vingt ans.

La marche de la colère a réuni mercredi plusieurs milliers de policiers. © Matthieu Suc La marche de la colère a réuni mercredi plusieurs milliers de policiers. © Matthieu Suc

Les manifestants étaient 27 000 selon les organisateurs et 27 000 selon la police. Il n’y aura pas de polémique sur le comptage de cette « marche de la colère ». Pourtant, on aurait juré qu’ils étaient moins de 10 000. Dans le cortège, certains policiers s’évaluaient aux alentours de 5 000 et parlaient de collègues qui avaient été empêchés de manifester par des ordres de mission de dernière minute.

Quelle que soit la réalité du nombre, la manifestation est inédite depuis octobre 2001 et le meurtre de deux policiers au Plessis-Trévise, dans le Val-de-Marne, par un braqueur récidiviste. Il est rare en effet, dans une profession très corporatiste, de voir défiler gardiens de la paix, officiers et commissaires, côte à côte. « Il y a des sujets qui transcendent les grades et les corps », explique un commissaire de police judiciaire qui participait à sa quatrième manifestation en une quarantaine d’années.

Sur la place de la Bastille, chacun était rangé sous la bannière de son organisation syndicale. « Il y a un trottoir Alliance, un trottoir Unité SGP-FO, un trottoir UNSA-Police. L’un passe de la musique techno, l’autre fait défiler un cercueil. C’est nul, on est incapable de s’unir », critique Noam Anouar, un ancien des Renseignements généraux élu au sein du syndicat ultra minoritaire Vigi qui n’avait pas été autorisé aux côtés des autres syndicats.

Pour le reste, les revendications sont les mêmes, quels que soient le syndicat et le grade. « Il y a une accumulation de problèmes. Ça se cristallise à un moment pas forcément choisi. Le déclencheur d’aujourd’hui, c’est les retraites », résume un commissaire d’un service de renseignement.

Certaines préconisations du rapport Delevoye inquiètent en effet les syndicats. Si le principe de droit au départ anticipé est maintenu (dès 52 ans dans la police), il ne le serait plus pour tous les policiers, selon la dangerosité de leurs missions.

Le ministre de l’intérieur Christophe Castaner a assuré, le 17 septembre, qu’il défendrait « jusqu’au bout la spécificité du statut » des forces de l’ordre. Un brigadier venu de Nancy prévient : « On ne peut pas courir après les voyous à 60 ans ! »

À quelques mètres de lui, sous la bannière du Syndicat national des commissaires de la police nationale (SCPN-Unsa, majoritaire), le commissaire de PJ précité résume : « Il y a un sentiment d’injustice. Nous sommes d’accord pour l’effort sur les retraites, mais on souhaite qu’on prenne en compte la pénibilité de notre travail. Le policier travaille le week-end, la nuit, en décalé. Et cet effort doit être collectif, réparti sur l’ensemble des corps, gendarmerie comprise. » Les militaires du ministère de l’intérieur, éternels rivaux des policiers, auraient eux reçu l’assurance que l’on ne toucherait pas à leur propre régime de retraite.

Cinquante-deux policiers se sont donné la mort depuis le début de l’année. © Matthieu Suc Cinquante-deux policiers se sont donné la mort depuis le début de l’année. © Matthieu Suc
Le récurrent manque de moyens est aussi dans toutes les bouches. Un lieutenant travaillant en banlieue parisienne compte qu’au début de sa carrière – il y a moins de trois ans – ils étaient 55 dans son service là où ils sont désormais entre 40 et 45 « pour la même charge de travail ».

« On est malade de notre logistique, tempête le commissaire d’un service de renseignement. Par exemple, nos hommes doivent se partager un véhicule pour six. On commande 27 nouveaux véhicules pour leur permettre d’aller sur le terrain. Dans le courant de l’année, on nous annonce que finalement on en aura 12. À la fin de l’année, on nous en livre seulement 7… Où sont passés les autres ? Nous ne demandons pas des pouvoirs spéciaux. Simplement de ne plus bricoler pour assurer la sécurité des citoyens. »

Dans une ambiance bon enfant où retentissent des pétards, où se propagent des fumigènes – les policiers sont des manifestants comme les autres – au son de YMCA des Village People, un mannequin pendu à une corde, des cercueils en carton-pâte et des policières en tenue de deuil viennent rappeler le contexte pesant de la manifestation. Cinquante-deux policiers se sont donné la mort depuis le début de l’année. Le taux de suicide dans la police est supérieur de 36 % à celui de la population générale d’après un rapport sénatorial publié en juin 2018.

« Le problème des suicides n’est que, si j’ose dire, la partie haute du drame que vivent au quotidien les policiers, explique le commissaire de PJ. On a le sentiment qu’on ne nous pardonne rien. » Un brigadier-chef de Nancy se souvient avec nostalgie du début de sa carrière :  « Je suis devenu flic en 1987. Je travaillais aux Halles. À l’époque on était considéré… »

Là, les policiers interrogés évoquent tous le sentiment qu’on « ne leur pardonne rien » et que « les violences policières » sont dégainées à la moindre occasion. « Les “gilets jaunes”, ça joue beaucoup dans ma venue », explique un CRS lassé. « Les conditions du maintien de l’ordre sont systématiquement remises en question », tempête un officier de renseignement.

Justement, le reporter indépendant Gaspard Glanz, spécialisé dans la couverture des mouvements sociaux, s’accroche avec le cordon de tête assuré par les syndicats. Il est finalement interpellé par la police, sur un motif administratif fumeux. Il annoncera sur les réseaux sociaux vouloir déposer plainte pour détention arbitraire. 

En fin de cortège, quelques dizaines de gilets jaunes sont venus manifester. Ils réclament la libération de leurs camarades en prison. L’un d’eux crie sa haine du flic, leur adresse noms d’oiseaux et doigts d’honneur.

Une femme qui proteste est vivement tirée par le bras et chute au sol, se blessant au visage. Elle pisse le sang. Elle est prise en charge par ceux chargés d’assurer le maintien de l’ordre. En attendant l’arrivée des sapeurs-pompiers, elle désigne du doigt celui qui, parmi eux, l’a envoyée au sol sans ménagement. Ce n’est pas un policier. C’est un gendarme.

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