Notre dossier : Florange, le conflit avec Mittal Analyse

Et si Montebourg n’avait pas tout perdu?

Le ministre prônait une nationalisation temporaire du site ArcelorMittal de Florange. Il a été désavoué par Jean-Marc Ayrault et a songé à démissionner. Mais dans les rangs de la majorité, son volontarisme est salué. Et beaucoup pensent que l’avenir pourrait lui donner raison.

Mathieu Magnaudeix et Lénaïg Bredoux

4 décembre 2012 à 08h11

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Il a été sèchement désavoué. Après avoir évoqué une « nationalisation temporaire » des hauts-fourneaux d’ArcelorMittal à Florange (Lorraine) et médiatisé son bras de fer avec le patron du groupe Lakshmi Mittal, Arnaud Montebourg a subi ce week-end un lourd revers. Vendredi, le premier ministre Jean-Marc Ayrault (qui ne l'apprécie guère) a officiellement jugé cette piste inopportune. Il a même fait savoir que le repreneur évoqué par son ministre du redressement productif n’était « pas crédible ».

« C’était un attentat politique de la part d’Ayrault, s’étouffe un proche de Montebourg. À court terme, pas la peine de se mentir, il a perdu. Il a pris un gros coup, ça va être dur dans les prochains mois. »

« Désormais, il va falloir faire le dos rond, confirme un conseiller du ministre du redressement productif (MRP). Le plus dur, ce n’est pas de perdre un arbitrage – Arnaud commence à en avoir l’habitude – mais voir remise en cause sa sincérité et être désavoué comme ça… » L’épisode a été si douloureux que, samedi, François Hollande a dû rattraper par le col son ministre du redressement productif qui menaçait de démissionner. « Il lui a fait une de ses habituelles séances de câlinothérapie... », ironise un proche d’Ayrault. « Sur la forme, il faut plutôt saluer le travail fait que le mépriser ! » estime Monique Bultel-Herment, secrétaire nationale du PS au numérique et proche de Montebourg.

Montebourg à Florange, le 28 septembre © Reuters

« S’il avait démissionné, Montebourg aurait accrédité l’idée que l’accord est mauvais. Or il ne veut pas affaiblir l’exécutif, fait-on remarquer à Bercy. En revanche, si Ayrault estime que le repreneur n’est pas crédible, et qu’il laisse son ministre affirmer le contraire devant l’Assemblée, pourquoi ne pas l’avoir démissionné ? » Tous ses amis se félicitent que le “MRP” (ministre du redressement productif) n’ait pas claqué la porte. Ils jurent qu’il est plus utile au gouvernement qu’à l’extérieur, où l’ancien député de Saône-et-Loire risquerait de disparaître des radars médiatiques et politiques.

« Il incarne une autre conception de la politique face au cercle de la raison et il a réussi à relégitimer une politique perçue comme archaïque, la nationalisation, explique Paul Alliès, compagnon de route du ministre depuis de nombreuses années. C'est pour cela qu'il ne faut pas démissionner : les batailles sont devant nous. Et puis pour aller où ? Deux ou trois batailles perdues ne suffisent pas à s'exonérer de la responsabilité collective. » Selon ce proche, Montebourg incarne aujourd’hui un « point d'ancrage de résistance à l'air du temps. Y compris par rapport au gouvernement, particulièrement par rapport à Jean-Marc Ayrault. »

Pendant la campagne, F. Hollande est venu plusieurs fois à Florange © Mathieu Magnaudeix

« C'est Arnaud comme je l'aime. Il a montré que l’État peut ne pas être un béni oui-oui des grands groupes financiers », applaudit la présidente de la commission des affaires sociales Catherine Lemorton, sympathisante du courant Montebourg. Et ce message, expliquent plusieurs de ses proches, est indispensable au président de la République. « Le management de Hollande à l’Élysée, c'est celui qu'il avait quand il était premier secrétaire du PS : il place les gens en concurrence et à la fin il compte les points, dit un jeune cadre socialiste. Mais si Montebourg sort, c’est sa majorité qui risque d’exploser. Il ne peut pas se permettre de ne gouverner qu’avec Ayrault et Bayrou ! »

Les partisans du “MRP” ne se privent d’ailleurs pas de rappeler qu’il a reçu les félicitations de Jean-Luc Mélenchon mais aussi du leader de la CFDT à Florange, Édouard Martin. Et que son discours sur Mittal a séduit bien au-delà des rangs de ses partisans.

« Montrer que l'État peut quelque chose »

Florange, avril 2012. © MM

Opposée comme ses camarades d’Europe Écologie-Les Verts sur bien des dossiers au “productiviste” Montebourg, Barbara Pompili, coprésidente du groupe écologiste à l’Assemblée, salue cette fois son « volontarisme ». « On est réservé sur l’accord, explique-t-elle. Mais avec cette possibilité d’une nationalisation, Mittal a toujours une épée de Damoclès au-dessus de la tête. » Chef de file du groupe Front de gauche à l’Assemblée nationale, André Chassaigne salue lui aussi l’effort, même s’il juge le résultat  « extrêmement décevant ».

« Montebourg a fait avancer dans la tête des salariés et des Français une perspective de changement stratégique sur le développement industriel, c'était très fort, dit le député communiste. Il y a eu de l'espoir. Mais les salariés ont l'impression qu'on les a baladés, ils se sentent trompés, sans compter que cela renforce cette idée que les politiques font des promesses qu'ils ne tiennent pas. Par ses choix, ce gouvernement se condamne à aller de désillusions en désillusions. »

À l’aile gauche du PS, le député Jérôme Guedj regrette qu’« après un choc de confiance pour les entreprises, on ne provoque pas un choc de confiance pour le peuple de gauche ». Pour lui, il y a un « bon côté » dans la « défaite » du week-end, « c’est de se dire que pendant le congrès du PS, quand on en parlait, certains nous regardaient avec circonspection, voire mépris ». Et de savourer, malgré tout : « En très peu de temps, la notion de nationalisation s’est déringardisée et a été soutenue largement, c’est déjà une victoire culturelle et idéologique. Voir l’hémicycle ovationner un ministre parlant de nationalisation, ou le premier ministre utiliser le terme de “rapport de forces” dans ses communiqués, ça montre enfin qu’il n’y a pas de fatalité ! »

À l'Assemblée, 82 députés socialistes et écologistes ont signé la semaine dernière une tribune saluant la « fermeté » du ministre et soutenant sa proposition de nationalisation temporaire. Les péripéties du week-end ne les ont pas fait changer d’avis.

Député de l'Indre, ex-strausskahnien et tenant de la “gauche populaire”, Laurent Baumel déplore ainsi qu’en rejetant la solution Montebourg, le gouvernement ait « manqué une occasion de montrer que l'État est aux postes de commande ». « Il y avait un enjeu symbolique : prendre le contrepied de la formule de Jospin en 2000, montrer que, parfois, l’État peut quelque chose, dit-il. Les gens auraient été heureux et fiers si le gouvernement avait pris cette décision. Au lieu de cela, on a préféré ne pas effrayer les investisseurs étrangers. »

Pour son acolyte de la “gauche populaire”, le député Philippe Doucet, « c’est bien parce qu’Arnaud Montebourg a noué un rapport de force avec Mittal » qu’ont été « arrachés » au géant mondial de l’acier l’engagement de ne pas faire de plan social et celui d’investir 180 millions d’euros à Florange dans les prochaines années. « Les classes populaires doivent savoir qu'elles peuvent être entendues, défendues, même si au bout du compte on aboutit à un compromis, ajoute Doucet. La défense des intérêts de la France et de l’Europe face à un capitalisme mondialisé a été remise dans le débat et dans la confrontation idéologique. »

Philippe Doucet rappelle d’ailleurs que cette proposition fait déjà partie du logiciel socialiste, et pas que de la première gauche. « Dominique Strauss-Kahn en avait fait un de ses thèmes de campagne de primaire en 2006 », se remémore-t-il. « À l’époque, le principe de nationalisation avait été mis en avant par les plus libéraux du PS, renchérit le député de l’Hérault Sébastien Denaja, proche de Ségolène Royal. Le voilà heureusement réincorporé au logiciel des interventions de la puissance publique, et nous devons le conserver dans notre arsenal. » Le “MRP” a d’ailleurs obtenu de Hollande de pouvoir l’évoquer à nouveau samedi soir sur TF1, histoire de montrer que la nationalisation n’est pas définitivement écartée.

Recours ?

Ayrault et Montebourg (en arrière-plan) © Reuters

Élu de Saône-et-Loire, le député Thomas Thévenoud salue lui aussi l’affirmation « d’une marque et d’une ligne Montebourg : on a un ministre qui se bat pour stopper l'hémorragie industrielle et il envisage tous les possibles, y compris ceux historiquement écartés par la gauche depuis 20 ans. Il ne s’interdit pas une rupture avec un discours politique à gauche qui se contente de parler de régulation ».

« Montebourg prouve qu’une prise de contrôle public d’une entreprise ou d’un site industriel n'est pas une utopie, juge le député Olivier Dussopt, proche de Martine Aubry et Benoît Hamon. Il y a deux ans, si on avait mis la nationalisation temporaire dans notre programme, certains nous auraient traités de fous. Cette fois, même des élus de droite (Henri Guaino, Jean-Louis Borloo ou l’ancien ministre de l’économie Thierry Breton, ndlr) ont expliqué que c’était possible. » Pour cet élu d'Ardèche, « cela montre que la dureté de la crise implique de nouvelles solutions. Et que nous devons avoir des attitudes plus audacieuses. »

Il rappelle ainsi que début 2012, François Hollande avait signé une proposition de loi obligeant un groupe à céder des sites industriels rentables. Il s’était engagé à la faire voter une fois élu, mais la loi a été renvoyée à la négociation entre partenaires sociaux et n’est toujours pas adoptée.

L’affaire Florange ne serait donc qu’un avant-goût d’autres batailles. « Malheureusement il y aura d'autres cas de ce genre, et dans cette lutte la nationalisation temporaire reste un outil pratique », dit Philippe Doucet. « Toute la question est de savoir si Ayrault a adressé une fin de non-recevoir ou si une porte est aujourd’hui entrebâillée, estime à la gauche du parti Jérôme Guedj. À “l’État ne peut pas tout”, on veut instaurer “l’État veut pouvoir”. Il faut continuer à porter des débats sur l’interventionnisme de la puissance publique. Par exemple sur l’interdiction des licenciements boursiers, qui concerne en ce moment les salariés de Sanofi… »

Ces louanges ne valent pas pour autant conversion unanime à une vaste politique de nationalisations, loin de là. « Ce n’est pas simple car nationaliser c’est utiliser l’argent du contribuable, et il faut alors fixer des règles d’intervention précises. Devrait-on par exemple nationaliser Sanofi qui est en train de licencier à Toulouse ? » s’interroge Catherine Lemorton, présidente de la commission des affaires sociales de l’Assemblée.

« Une nationalisation ne se met pas en place en cinq minutes, abonde François Brottes, qui dirige la commission des affaires économiques. Et cette procédure pourrait ensuite faire jurisprudence, être réclamée par des centaines de sites. » Par ailleurs, selon l’entourage du premier ministre, « la mise en œuvre opérationnelle est extrêmement lourde ». Faire voter la loi permettant la nationalisation d’un site industriel (encore plus d'une partie d'un site industriel comme dans le cas de Florange) aurait pris des mois, sans compter les possibles recours juridiques.

Proche de Jean-Marc Ayrault, le député Christophe Castaner estime ainsi que la nationalisation doit rester une « arme nucléaire, dont la force de dissuasion réside dans le fait qu’elle n’est pas utilisée ». Même si « on ne peut pas l’exclure tout à fait pour préserver un outil industriel ». Mais comme ses camarades, il se réjouit qu’Arnaud Montebourg n’ait finalement pas claqué la porte. « Les primaires socialistes l’ont montré : Hollande-Ayrault d’un côté et Montebourg de l’autre représentent deux lignes différentes. Il n’en reste que pas moins que Montebourg va au front et prend des claques. Et le jour où il n’y aura que des sociaux-démocrates bon teint au gouvernement comme Ayrault ou moi, je m’inquiéterai ! »

« Je suis heureux qu'Arnaud reste au gouvernement, plaide aussi Régis Juanico, à l’aile gauche du PS. Il a été utile pour faire pencher la séquence et il le sera encore dans d’autres dossiers. » Pour Thomas Thévenoud, le ministre est même politiquement indispensable aux sociaux-démocrates Hollande et Ayrault, adeptes du compromis permanent : « Hollande a besoin de lui, du courage qu’il incarne, de sa résonance dans l’opinion même si parfois certains pensent qu’il en fait trop. » « La vraie question en ce moment, c’est quelle autorité politique on déploie face aux hauts fonctionnaires, estime un conseiller ministériel. Arnaud a fait en sorte que son administration, pourtant rétive à l’origine, travaille sur le dossier Florange. Ayrault, c’est l’inverse. C’est comme si c’était le premier ministre qui bossait pour ses hauts fonctionnaires… »

Malgré la claque du week-end, les amis de Montebourg sont d’ailleurs persuadés que la stratégie de leur poulain finira par payer. « Dans deux ou trois ans, quand Florange reviendra sur le devant de la scène parce que Mittal n'aura pas tenu ses promesses, on se souviendra de Montebourg et de son combat culturel sur la nationalisation sur lequel il a construit un large consensus. L'histoire lui donnera raison sur la longueur du quinquennat », veut croire un de ses proches. « L’objectif, c’est de pousser jusqu’au bout les contradictions au sein du gouvernement », estime un ami du ministre. Qui le voit déjà en recours pour, un jour, remplacer Ayrault. Celui-là même qui, samedi, l’a publiquement désavoué.

Mathieu Magnaudeix et Lénaïg Bredoux


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