Gérard Prêcheur: «On m’a demandé de prendre au moins 50% de vrais Français»

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Figure du football français, et directeur de l’Institut national du football (INF) de Clairefontaine à l’époque de l’affaire des quotas, Gérard Prêcheur a accepté de revenir pour la première fois en détail sur ce qu’il avait vécu en 2011. L'argument de la binationalité était selon lui un prétexte.

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Trois Ligues des champions, championnat de France, Coupe de France : Gérard Prêcheur est parmi les entraîneurs français un des plus titrés – il a tout gagné avec l’Olympique lyonnais féminines. Mais avant cela, il avait exercé de très hautes responsabilités au sein de la Fédération française. Et il était notamment le directeur de l’Institut national du football (INF), ce pôle qui a formé les meilleurs joueurs de France, de Thierry Henry à Kylian Mbappé. À l’époque de l’affaire des quotas, il était donc aux premières loges. Et pour la première fois, il raconte dans le détail ce qui s’est passé. Comment le directeur technique national lui a demandé de sélectionner « au moins 50 % de vrais Français », alors que tous les adolescents recrutés à Clairefontaine étaient bien évidemment français, nés en France. Certains avaient seulement des origines étrangères.

Dans le livre qu’ils publient, Stéphane Beaud et Gérard Noiriel critiquent la lecture raciale que Mediapart et d’autres auraient faite de l’affaire dite des quotas dans le football français. Vous étiez aux premières loges. Qu’en pensez-vous ?

Il y a des enregistrements incontestables. Et il y a ce que j’ai vu, entendu, vécu. Lors d’un séminaire de la DTN, à Ouistreham, la binationalité était au cœur des débats (le fait qu’un joueur, s’il a des ascendants d’un autre pays, peut décider de jouer pour le pays de ses ancêtres).

Érick Mombaerts (alors membre de la DTN) a montré les photos de sélection de jeunes en précisant que la grande majorité, environ 80 % d’après lui, étaient des joueurs de couleur, ce qui apparemment posait des problèmes à certaines personnes. Il faisait un lien entre la couleur de peau et la double nationalité.

Je pensais à l’époque, et je pense toujours, que la binationalité n’est pas un problème. Elle était un prétexte. Je ne connaissais pas et je ne connais toujours pas un seul joueur qui, dès lors qu’il avait la possibilité de jouer en équipe de France, déclinait l’invitation pour aller jouer dans un autre pays.

C’est seulement quand un joueur sentait qu’il ne pouvait évoluer en équipe de France qu’il acceptait de jouer dans un autre pays. Donc, ce n’était pas une vraie problématique. Mais c’était ce qui était évoqué.

Pourquoi parlez-vous de prétexte ?

Le fait qu’il y ait autant de joueurs de couleur, ça posait problème. Il y a eu des propos lors du séminaire. Des propos qui dénigraient les joueurs de couleur. On était plusieurs à être vraiment mal à l’aise. Après, j’ai cru que ça s’était calmé. Mais ça n’a pas été du tout le cas puisque quelques mois plus tard, au printemps 2011, François Blaquart, le directeur technique national, est venu nous confier le projet qui avait été préparé lors d’une réunion avec mes techniciens. Le DTN a exprimé le souhait que dans le concours on recrute « au minimum 50 % de vrais Français ». Cette phrase m’a marqué. « Des vrais Français. » On lui a demandé ce que ça signifiait. Tous les jeunes étaient français. Il a dit : « Pas plus de 50 % de joueurs ayant une possible binationalité sportive. » Et donc des joueurs qui n’étaient pas d’origine africaine, c’est principalement ceux-là qui bénéficiaient de la double nationalité.

On lui a demandé comment faire. C’était impossible sur la forme. Et inadmissible sur le fond. On a compris qu’il fallait se baser sur la couleur de peau même si cela n’a pas été dit comme cela.

D’autres ont eu les mêmes consignes ?

Je ne sais pas. C’était difficile de s’exprimer à l’époque. Nous étions salariés. Mais après la visite de Blaquart, on a évoqué ce projet entre nous, j’ai exprimé mon désaccord. Le lendemain, j’ai envoyé un mail au directeur technique national pour lui dire qu’en tant que directeur de l’INF je ne pouvais pas répondre favorablement à sa demande et que je ne pouvais pas prendre en compte sa requête : les origines d’un joueur ne devaient pas entrer en ligne de compte dans le concours. Quelques jours plus tard, l’affaire a éclaté dans les médias, et j’ai été contacté par le ministère.

Pourquoi ?

Dans un enregistrement que je ne connaissais pas, on entendait Blaquart dire, pour mettre en place les quotas : « Je vois avec Gérard, je m’en occupe. Il n’y aura pas de problème. » Ça pouvait laisser à penser que j’étais d’accord. J’ai donc été convoqué. Heureusement que j’avais envoyé ce mail.

Stéphane Beaud estime que la réflexion au sein de la DTN portait plus sur une forme d’« engagement » qu’il aurait fallu attendre des jeunes.

Ça n’a jamais été l’objectif du pôle espoirs de l’INF. Ça ne peut pas être un objectif. Mon objectif en tant que directeur de pôle, c’est de permettre à ceux qui entrent dans nos écoles de s’exprimer, de s’épanouir, sur un plan scolaire, sur un plan éducatif et sur le plan sportif. Plus de 99 % des joueurs de cet âge dans nos structures ne seront pas des pros. Et parmi les pros, il y en aura encore beaucoup moins qui joueront en équipe de France. Ces propos ne sont donc pas du tout appropriés à la population des 12-15 ans. Pas du tout adaptés à la réalité. Ce terme d’engagement n’est donc pas approprié.

Mais alors pourquoi tout cela a-t-il selon vous été envisagé ?

Je n’ai pas de doute sur le fait que parmi les dirigeants du football français et européen (car en Italie c’est peut-être encore pire), il y a beaucoup de personnes qui pensent qu’il y a trop de Noirs dans le football. Ce qui est gênant, c’est quand ce sont des personnes qui ont un pouvoir décisionnaire.

Regardez : combien de présidents de district, de ligue, de couleur noire ? Combien d’arbitres, d’entraîneurs de haut niveau qui sont noirs aujourd’hui ?

On n’aurait pas pris une telle décision sur les quotas s’il n’y avait eu que le problème de la binationalité. Ce n’est pas possible. Donc il y avait une autre motivation. C’était le fait qu’il y avait trop de Noirs dans les sélections françaises.

Qu’avez-vous pensé de la réaction des institutions ?

La fédération et le ministère ont validé le fait que Blaquart reste directeur technique national. Quand il est devenu président, Noël Le Graët a fait ce choix à la fois extrêmement surprenant et profondément injuste au vu du projet qu’il avait conduit.

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