Les reportages bidonnés du « Monsieur sécurité » de Michèle Tabarot

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La secrétaire générale de l'UMP, Michèle Tabarot, a fait de la police municipale de sa ville du Cannet un véritable fer de lance. Pour vanter son action, son « Monsieur sécurité » et chef de la police municipale a mis en scène de faux témoins, dont certains de ses policiers, dans de nombreux reportages diffusés notamment sur TF1.

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À quoi sert la police municipale au Cannet (Alpes-Maritimes) ? Dans la ville de la numéro deux de l'UMP, plusieurs policiers municipaux expliquent à Mediapart avoir été sollicités par leur chef pour « bidonner » de nombreux reportages, notamment sur TF1, depuis la fin des années 1990, premier mandat de Michèle Tabarot. L'objectif : « promouvoir la politique de Michèle Tabarot », selon l'un d'eux.

Dans ces reportages, que Mediapart a retrouvés, plusieurs agents jouent les faux témoins pour vanter l'action de la police municipale. Cet usage détourné de leur mission de « police administrative » et « judiciaire », était mis au service des objectifs de communication de la maire.

Au Cannet, ils sont surnommés les « cow-boys ». Les 90 agents de la police municipale sont un véritable pilier de la gestion de Michèle Tabarot. Dans cette commune de 42 000 habitants, la députée et maire UMP ne lésine pas sur les moyens en matière de sécurité : 3,7 millions d’euros alloués à la police municipale, des effectifs de policiers multipliés par trois entre son arrivée en 1995 et 2007, une centaine de caméras de vidéosurveillance.

À la tête de cette police municipale omniprésente, on trouve Alain Cherqui, un personnage décrit jusque dans les rangs de la majorité comme très « autoritaire ». Devenu l'homme de confiance de Michèle Tabarot, il a par la suite été promu par la maire directeur adjoint des services en charge de la sécurité et directeur de la Palestre, la salle de spectacles de la ville.

Son action est régulièrement vantée dans le magazine municipal – parfois sur 6 pages –, mais aussi dans l’édition locale de Nice-Matin (exemples ici, là, ou encore là)« Plein d'énergie et d'enthousiasme, comme à son habitude, (Alain Cherqui) amène dans ses bagages plus que la sécurisation des lieux, même si elle reste un objectif primordial », pouvait-on ainsi lire dans le quotidien, le 18 janvier 2011. « Pour faire connaître mon action, je passe par Nice-Matin », avait d'ailleurs expliqué à Mediapart Alain Cherqui, au printemps 2013.

Les numéros de mars-avril 2010 et octobre-novembre 2011 du magazine municipal Les numéros de mars-avril 2010 et octobre-novembre 2011 du magazine municipal

Mais à un mois des élections municipales, le « Monsieur sécurité » de Michèle Tabarot a voulu frapper plus fort. Le 18 février, il a annoncé la création du premier « police drive » de France, un guichet ouvert 24h/24 à côté du commissariat pour dénoncer des incidents en restant installé dans sa voiture. Les travaux sont encore en cours et la date d’inauguration indéterminée, mais l’effet est réussi. L’annonce a été relayée sur quasiment tous les sites d’information, radios et chaînes de télévision nationales. À l’AFP, Alain Cherqui affirme que l'idée plaît « énormément ». En revanche, comme l'a révélé Bakchich.info, le ministère de l'intérieur comme la préfecture des Alpes Maritimes ont peu goûté le procédé, qui semble contrevenir aux textes encadrant la police municipale, et notamment la signalétique des commissariats.

Alain Cherqui, directeur de la police municipale, sur BFM-TV le 20 février. Alain Cherqui, directeur de la police municipale, sur BFM-TV le 20 février.

Le 20 février, dans son journal de 13 heures, TF1 consacrait un reportage à ce « projet original qui verra bientôt le jour ». On y voit le patron de la police municipale vanter le concept et des habitants expliquer que c’est « une super idée », c’est « rapide », « innovant »« Comme je suis une femme seule, si je suis poursuivie, je viens directement ici », explique une femme, au volant de son Austin.

Reportage de TF1 sur le " Police Drive " © Mediapart
Des propos soufflés par Alain Cherqui, affirme cette automobiliste, retrouvée par Mediapart. « Je passais au niveau du police drive, j'ai ralenti pour voir, M. Cherqui m'a fait signe de venir. Il m'a dit : “Vous pouvez faire une démonstration ? Vous reculez, vous ré-avancez, et vous appuyez sur le bouton” », explique Corinne Maréchal. « Les caméras étaient plus loin à ce moment-là. Il m'a dit : “Vous êtes une femme seule. Vous voyez, c'est une bonne idée, ça apporte un plus au Cannet.” Je devais montrer que c'était très bien », raconte-t-elle. « J'ai fait ce qu'il m'a dit car la police, c'est la police. À aucun moment il ne m'a pas dit que c'était pour TF1. C'est après que j'ai demandé à la journaliste : “Mais je ne vais pas passer à la télé ?” »

Les journalistes de TF1 n'ont pas assisté à cette conversation avec M. Cherqui, d'après le responsable du bureau de Nice de la chaîne, Vincent Capus, qui a consulté les rushes de ce micro-trottoir. « Notre journaliste a posé ses questions. Après, le personnage (Alain Cherqui), il est comme il est. Effectivement, il briefait les gens pour dire comment ça marchait. C'est quelqu'un qui crie tout le temps, notre journaliste l'a constaté », ajoute-t-il.

Interrogé sur sa proximité avec les témoins du reportage, Alain Cherqui nous répond : « C’était des amis à moi qui sont venus, on avait mangé un couscous juste avant, et c'est le con de ma mère qui est venu, pourquoi vous ne dites pas ça ? Des amis à moi ? Connasse, va ! » crie-t-il en raccrochant.

Pourtant, d'après plusieurs policiers municipaux, leur chef est allé bien plus loin. Quatre d'entre eux affirment à Mediapart, preuves à l'appui, que de nombreux reportages, en majorité sur TF1, ont été « bidonnés » ces quinze dernières années. Ils y ont eux-mêmes pris part.

L'un des policiers qui participait à leur organisation, « à la demande du patron »raconte : « On passait des coups de téléphone, et tout sujet était bon : sur la surveillance dans les bus, le “téléphone GPS”, les contrôles routiers, les quads, les scooters, les campagnes anti-alcool. Chaque reportage était bidonné. On se mettait en civil dans un véhicule, on jouait les conducteurs énervés ou alcoolisés, on appelait un ami pour faire le motard en excès de vitesse, etc. Sur certaines chaînes (France 3, M6), c'était à l'insu des journalistes, ils n'y voyaient que du feu. »

Cet agent note que ces reportages sont souvent réalisés « aux alentours d’élections ou d’événements politiques »« Alain Cherqui met en scène la police municipale pour promouvoir la politique de Michèle Tabarot. Le but est clairement électoraliste. Il faut faire du “Tabarot, Tabarot, Tabarot”. C'est un service public utilisé à des fins politiques », estime-t-il.

Reportage sur les quads de la police municipale du Cannet, diffusé sur TF1 le 5 août 2003. Reportage sur les quads de la police municipale du Cannet, diffusé sur TF1 le 5 août 2003.

Ancien policier municipal du Cannet muté dans les Hauts-de-Seine, Bruno Mercier se souvient, lui, d'avoir « assisté à un tournage TF1 où l’on faisait une campagne sur les contrôles alcoolémie »« On me voit en arrière-plan procéder à un contrôle éthylotest. Dans une fausse interview, un motard déclare qu’il trouve ce contrôle intéressant et vante l’initiative du Cannet. » Il s'agissait en réalité d'un « policier municipal » qui œuvrait « sur demande du chef de service » et « avec la complicité du journaliste de TF1 », assure-t-il.

« Tout était simulé. Le lendemain, on en parlait avec les collègues au bureau, on en rigolait », rapporte un autre policier en détaillant plusieurs reportages. « Les rôles étaient distribués, relate un quatrième policier, qui y a participé il y a quelques années. C’est “Toi tu fais le récalcitrant”, “Toi le policier”, ou bien on faisait la logistique, en bloquant la route si nécessaire. À l’époque des élections, cela se faisait beaucoup. »

« Parfois, on retrouve le même témoin dans plusieurs reportages »

« Régulièrement, Alain Cherqui sort une nouveauté (quads, scooters électriques, portables GPS, etc.) et il en fait la publicité », explique l'un des agents. Dans ces reportages vidéo – en majorité sur TF1, mais pas seulement –, qui vantent l'action de la police, il apparaît en effet souvent.

Alain Cherqui apparaît dans de nombreux reportages sur TF1 (ici en 2002, 2003 et 2008) Alain Cherqui apparaît dans de nombreux reportages sur TF1 (ici en 2002, 2003 et 2008)

Sur les images, Mediapart a pu identifier plusieurs policiers municipaux en civil jouant les témoins. En voici quelques exemples.

Reportage de TF1 sur la police municipale du Cannet © Mediapart
Dans un reportage diffusé au journal de 20 heures de TF1 le 5 août 2003 et consacré aux nouveaux quads de la police municipale du Cannet pour « mieux lutter contre la délinquance », un policier municipal (en noir avec des lunettes) interprète un promeneur sermonné parce qu'il fume dans « une zone boisée à risque ». En 2001, il figurait dans un autre reportage… comme policier.

À gauche (en noir, avec des lunettes), un policier municipal joue un promeneur sermonné une cigarette à la main. À gauche (en noir, avec des lunettes), un policier municipal joue un promeneur sermonné une cigarette à la main.

Dans un sujet sur les nouveaux portables de géolocalisation, diffusé au 20 heures de TF1, le 1er novembre 2002 (voir les extraits dans notre vidéo plus haut), deux adjoints de l'époque d'Alain Cherqui, Claude Russo et Jacques Leroux, simulent un accrochage avec des policiers municipaux :

À droite, avec des lunettes, le bras droit de l'époque du directeur de la police municipale, dans un reportage de TF1 en 2002. À droite, avec des lunettes, le bras droit de l'époque du directeur de la police municipale, dans un reportage de TF1 en 2002.

À gauche, en noir, un autre membre de la police municipale à l'époque, dans le même reportage. À gauche, en noir, un autre membre de la police municipale à l'époque, dans le même reportage.

Le premier apparaît aux côtés de M. Cherqui comme policier municipal dans un article de Nice-Matin, en 2012 :

Le second figure également comme policier dans un reportage diffusé au 13 heures de TF1, le 26 juin 2001, et consacré aux pouvoirs accrus des policiers municipaux :

Jacques Leroux apparaît comme policier municipal dans un autre reportage de TF1, le 26 juin 2001. Jacques Leroux apparaît comme policier municipal dans un autre reportage de TF1, le 26 juin 2001.

Dans le sujet sur les portables de géolocalisation, le journaliste agrémente la mise en scène de la police par une interview de Philippe Tabarot, frère et collaborateur de Michèle Tabarot, présenté comme le « responsable de la sécurité » de la mairie. « Face à des délinquants toujours plus violents, les municipalités se doivent de faire des efforts pour leurs administrés et pour leurs agents », explique le conseiller, en vantant ce nouveau « procédé ».

Philippe Tabarot dans le reportage de TF1 sur les "téléphones GPS", le 1er novembre 2002. Philippe Tabarot dans le reportage de TF1 sur les "téléphones GPS", le 1er novembre 2002.

« Parfois, on retrouve le même témoin dans plusieurs reportages », affirme un policier. C'est le cas de René d'Asta. Cet ami d'Alain Cherqui, agent immobilier au Cannet, figure dans au moins deux reportages différents de TF1. Dans le premier, diffusé le 9 janvier 1998, il soutient la police municipale contre le projet de loi de désarmement ; dans le second, sur les patrouilles de nuit, le 12 février 2002, il se présente comme victime d'une tentative de cambriolage (voir notre vidéo plus haut).

René d'Asta lors d'un micro-trottoir de TF1, diffusé le 9 janvier 1998. René d'Asta lors d'un micro-trottoir de TF1, diffusé le 9 janvier 1998.

René d'Asta, présenté comme victime d'une tentative de cambriolage, dans un reportage de TF1 le 12 février 2002. René d'Asta, présenté comme victime d'une tentative de cambriolage, dans un reportage de TF1 le 12 février 2002.

« Toutes les nuits, c’est au total trois patrouilles qui sillonnent cette ville. (…) Ici, la donne a changé en cinq ans puisque aujourd’hui sur cette même période, on a constaté 30 % de faits délictueux en moins (…) une situation possible grâce à une présence policière accrue »explique le journaliste dans le sujet.

« Il y avait eu une tentative de vol en bas de chez moi car le chien avait aboyé, j'avais vu deux gars partir en courant », assure René d'Asta à Mediapart. « On avait simulé une intervention chez lui après un cambriolage pour montrer l’efficacité de la patrouille de nuit », se souvient de son côté un policier municipal. « C'était un montage, c'est un très bon ami de Cherqui, on se servait de lui pour cela », précise un autre.

Dans les archives de TF1, on trouve des dizaines de reportages sur Le Cannet et sa police municipale, parfois deux consécutifs en deux mois, y compris les plus étonnants. Comme ce reportage de 2008 sur les « comportements très accidentogènes » des « livreurs de pizzas », que les policiers cannetans ont « décidé de traquer », explique le présentateur du 13 heures.

À Mediapart, un journaliste local de la chaîne reconnaît les « nombreux reportages au Cannet, environ une fois par an, sur les contrôles anti-alcool, anti-bruit, les quads, etc. Les communes organisent des opérations, les journalistes des radios et télés arrivent, on interviewe les gens, on ne vérifie pas leur carte d'identité. La télé, ça va vite, vous avez 1 h 30 et vous rentrez monter le sujet, parfois vous faites deux sujets par jour, c'est de l'abattage ». Il confirme le caractère « sulfureux » d'Alain Cherqui, qu'il qualifie lui aussi d'« autoritaire ».

Jusqu'en 2008, une partie de ces reportages était signée Gabriel Natta, chef du bureau de TF1 (créé avec le groupe Nice-Matin) à Nice pendant vingt ans. Désormais à la retraite, il a créé sa société de production de films institutionnels et réalise des sujets “tourisme” pour plusieurs communes, dont Le Cannet (à voir ici). Contacté, il explique qu'il « ne souhaite pas être cité » et qu'il a fait « (son) travail en bonne foi et bonne conscience ».

Film de communication institutionnelle réalisé sur le Cannet par l'ex-journaliste Gabriel Natta. © Catpure d'écran du site de la mairie du Cannet. Film de communication institutionnelle réalisé sur le Cannet par l'ex-journaliste Gabriel Natta. © Catpure d'écran du site de la mairie du Cannet.

TF1, qui s’est déjà fait épingler pour des bidonnages (exemples ici et ), se contente d'expliquer, via son service de presse, qu'elle n'a « jamais reçu la moindre plainte, information, retour sur une quelconque irrégularité sur les sujets consacrés à la police municipale du Cannet ».

La maire du Cannet était-elle au courant de ces mises en scène ou son « Monsieur sécurité » a-t-il fait du zèle ? « Il ne bouge pas une oreille sans Michèle Tabarot », souligne un policier. « Tous les policiers municipaux sont au courant. M. Cherqui informe toujours Michèle Tabarot de la diffusion », relève un autre, qui précise que ces « bidonnages » ont commencé « à la fin des années 1990, un peu après l'arrivée à la mairie de Mme Tabarot ».

Sollicitée, la secrétaire générale de l'UMP n'a pas donné suite, de même que son conseiller, Philippe Tabarot. Interrogée par Mediapart sur Alain Cherqui en janvier 2013, l'édile expliquait : « C'est un très bon chef de la police, il a gravi tous les échelons, il est reconnu très largement dans le département. »

Des élus de l’opposition se sont déjà posé des questions sur le rôle de la police municipale et son chef au Cannet. Dans Nice-Matin, le 17 février, Jean-Michel Bourdillon, conseiller municipal Front de gauche, fustigeait la « surexposition de la police municipale ».

Candidat dans la ville voisine de Cannes, Philippe Tabarot a lui aussi fait de la police municipale l'un de ses axes de campagne. Pour « ramener la sécurité à Cannes », il propose de « réorganiser complètement » cette police, avec un « vrai patron dont l'expérience fera autorité » et « cent policiers municipaux supplémentaires dans les rues dès les six premiers mois » du mandat.

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Trois des quatre agents cités n'ont accepté de témoigner que sous couvert d'anonymat, puisqu'ils travaillent encore dans la police municipale.

Nous avons sollicité Michèle Tabarot, et son conseiller Philippe Tabarot, à son cabinet en mairie et auprès de son attaché de presse, Romain Thomas. Nous avons également contacté le directeur général des services de la ville, Daniel Segatori. Nous n'avons obtenu aucune réponse.

Questionnée en juin 2013 sur le rôle de sa police municipale et le budget sécurité de la ville, Mme Tabarot avait précisé à Mediapart que « la part du budget de la ville consacrée à la sécurité représente 8 %, ce qui correspond à une situation normale par rapport aux autres villes comparables ».

Sollicité une seconde fois sur ces reportages de TF1, Alain Cherqui n'a pas répondu. Nous l'avions également interviewé sur la police municipale au printemps 2013.

Contacté, Claude Russo, qui travaille désormais pour le service technique de la mairie, n'a pas démenti sa participation à ces reportages comme témoin. Après nous avoir demandé d'aller « voir avec celui qui a fait tout cela », il a finalement expliqué qu'il y avait figuré de sa « propre initiative ».