En Seine-et-Marne, un proche d'Ayrault part à la conquête du péri-urbain

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Conseiller spécial à Matignon, Olivier Faure est un proche de Jean-Marc Ayrault. Il est aussi un candidat en campagne dans le département de Seine-et-Marne où « plus on s’éloigne du RER, plus on vote FN ». Récit d’une journée dans les zones pavillonnaires.

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Jean-Marc Ayrault nommé premier ministre, il fut celui, mercredi 15 mai, qui le raccompagna jusqu’à sa voiture pour partir à l’Elysée composer le gouvernement avec François Hollande. Olivier Faure est un fidèle collaborateur du nouvel hôte de Matignon, dont il a été le secrétaire général à la présidence du groupe PS à l’assemblée cinq ans durant. Aujourd'hui « conseiller spécial » du premier ministre, il n’entend pas forcément rester dans l’ombre. Le voilà parti à l’assaut de la 11e circonscription de Seine-et-Marne, non loin de Melun, au bout du bout de la ligne D du RER francilien, à une grosse heure de Paris. Ce samedi 2 juin, Mediapart l'a suivi dans cette « France oubliée » entre marché, porte-à-porte et fête associative.

Olivier Faure, sur le marché de Savigny-le-Temple, le 2 juin 2012 © S.A Olivier Faure, sur le marché de Savigny-le-Temple, le 2 juin 2012 © S.A

« Olivier, c’est la génération Hollande, celle qui aime les gens... » Lisa, fille de militants socialistes chiliens emprisonnés sous Pinochet et militante du MJS à Paris, est venue donner un coup de main, mais aussi « découvrir » ce fameux « péri-urbain » dont on ne cesse de parler depuis que le FN a percé électoralement dans ces zones pavillonnaires de la deuxième couronne parisienne. En ce début d’après-midi, à la fête des associations d’un quartier de Savigny-le-Temple, Olivier Faure donne du temps au temps.

Il passe plus de trois heures sous le soleil à déambuler et discuter sur les différents stands. Sa principale difficulté, juge-t-il, est de parvenir à mobiliser l’électorat, alors qu’il redoute une abstention de plus de 60 %, dans un territoire où les retrouvailles collectives sont rares. « Le porte-à-porte prend beaucoup de temps, vu qu’il y a très peu d’habitat collectif, raconte-t-il. Le meilleur moyen de pouvoir parler et convaincre, ce sont les fêtes associatives ou scolaires, les vide-greniers et autres brocantes. Et il faut passer du temps, si on donne l’impression de courir les poignées de main, c’est contre-productif. » Il y a plus de 200 associations dans la ville. « Elles représentent le lien social qui fait que ça n’explose pas ici comme dans d’autres banlieues, explique-t-il. La ville est tenue, au bon sens du terme, malgré l’isolement de ces quartiers. »

Olivier Faure, à la fête des associations de Savigny-le-Temple, le 2 juin 2012 © S.A Olivier Faure, à la fête des associations de Savigny-le-Temple, le 2 juin 2012 © S.A

Pêche à la ligne, baby-foot, rock-Madison… Il n’hésite pas à assister à un spectacle de danse orientale, ou à longuement converser avec des responsables d’un club de cyclo. Ni à se mettre en scène avec ceux qui le lui proposent, et qui sont ravis de sa disponibilité et de sa curiosité. « La dernière fois, il a même même fait du vélo les yeux bandés… », soupire souriante Stéphanie, militante locale qui s’occupe de l’agenda de campagne de Faure. « C’est simple, il est tout le temps à la bourre », dit celle qui l’accompagne à bord de la « Faure Mobile », un véhicule utilitaire faisant office de QG de campagne ambulant. « Ça permet aux gens de savoir que je suis dans les parages, et comme ça ils peuvent venir me parler. »

Olivier Faure ne se départ jamais de son costard-cravate. « Si je me mets en jean et t-shirt, personne ne me reconnaît, ou alors personne n’ose me déranger, assume-t-il. Avec l’uniforme d’élu, les gens voient clairement que je suis en campagne, et que je suis disponible pour parler. » Il fait son candidat normal à son tour, entre écoute compassionnelle et traits d’humour pince-sans-rire (« Ça marche pour les électeurs, votre histoire de pêche à la mouche ? »). Durant plus d’une demi-heure, il discutera avec les bénévoles du secours populaire. Les sourires succèdent aux silences, sans que l’on parvienne à savoir si la placidité de Faure est due à sa sérénité ou à sa fatigue.

« Dimanche dernier, il est resté six heures à la brocante ! »

Olivier Faure est parachuté dans cette nouvelle circonscription, laissée à la gauche par le « redécoupage électoral Marleix », afin de renforcer à droite toutes les autres « circos » du département. Il y a six mois, il a finalement hérité de ce nouveau fief, au terme d’un imbroglio à rebondissement durant la négociation de l’accord avec les écologistes. L’hypothèse d’une candidature EELV imposée par Solférino, avant qu’il n’y soit après-coup mis fin, grâce à l'insistance de François Hollande, aurait pu laisser des traces chez les socialistes seine-et-marnais.

Deux figures PS locales étaient déjà décidées à se lancer en dissidence : Line Magne, première adjointe de Moissy-Cramayel, et Dominique Carotine, adjoint à la vie associative de Savigny. Finalement, tous deux se sont rapidement rangés derrière Faure, comme la maire de Savigny-le-Temple, qui est sa suppléante. Non-cumulard et n’entendant pas le devenir, il rassure les locaux tout à leurs ambitions municipales et cantonales, dans un département de conquête où tous les députés étaient jusqu’alors UMP.

A 42 ans, Olivier Faure a été conseiller de Martine Aubry au ministère du travail puis chef de cabinet de François Hollande à la tête du parti avant de rejoindre Jean-Marc Ayrault à l’Assemblée. Candidat en 2007 dans une autre circonscription du département face à l'UMP Chantal Brunel (il a été battu avec 49 % des voix), il part aujourd'hui favori pour revenir dans un hémicycle qu’il connaît bien, cette fois dans le rôle du député. Il annonce vouloir y défendre la cause de ce fameux « péri-urbain » où le vote FN dépasse souvent la moyenne nationale, entre abandon des services publics et souffrance d’une petite classe moyenne laborieuse et incomprise.

Olivier Faure et sa «Faure mobile», le 2 juin 2012 © S.A Olivier Faure et sa «Faure mobile», le 2 juin 2012 © S.A

Faure n’a pas fait l’ENA, mais a un diplôme universitaire de troisième cycle, en droit et science politique. Depuis six mois, il mène une campagne effrénée, malgré la campagne présidentielle où il a fait partie du premier cercle de la Hollandie. « S’il avait été moins présent, ça ne se serait pas aussi bien passé, dit Stéphanie, la militante qui gère son agenda. Depuis qu’il est à Matignon, il vient quasiment toutes les fins d’après-midi, et dix heures par jour tous les week-ends. » Son souci principal est de mobiliser. « Les gens en ont marre des élections, et ne sont même pas au courant qu’il y a une législative, L’accueil est souvent très bon, mais il faut surtout que tout ce monde aille voter », explique un militant de Moissy-Cramayel. Un taux de 60 % d’abstention est redouté dimanche, dans cette circonscription où Hollande a obtenu 36 % au premier tour de la présidentielle, Sarkozy 26 %, le Front national 17 % et le Front de gauche 15 %.

Sur le petit marché de Savigny-sur-Temple, essentiellement consacré à la fripe (« pour la nourriture, tout le monde va au supermarché », soupire-t-on) et où le profil sociologique n’est pas franchement “petit blanc” mais au contraire très bigarré, le message est simple : « Il faut donner la possibilité à Hollande de gouverner. Sinon, tout s’arrête et la droite revient. » Faure accepte sans hésiter une réunion proposée avec des jeunes, et la cale immédiatement dans son agenda. Suscite une rencontre avec les apiculteurs de la zone en discutant avec le marchand de miel. Vante à un petit patron la volonté promise par Hollande de taxer moins les TPE et les PME par rapport aux grandes entreprises. A chaque fois, il laisse à son interlocuteur sa carte de visite avec un numéro de portable et une adresse mail : « N’hésitez pas à m’appeler ou à m’écrire si vous avez une question. »

Olivier Faure, sur le marché de Savigny-le-Temple, le 2 juin 2012 © S.A Olivier Faure, sur le marché de Savigny-le-Temple, le 2 juin 2012 © S.A

Les électeurs rencontrés ne discutent pas vraiment des enjeux nationaux des législatives. Les promesses d’égalité homme/femme, d’écart de salaire maximum ou de réduction du train de vie des ministres ne les passionnent pas, même si la symbolique est appréciée. « Ici, c’est surtout les trottoirs qui ne sont pas assez propres », dit un militant du parti radical de gauche. Certains interpellent toutefois le candidat, et la critique de l’assistanat et l’insécurité reviennent régulièrement. Faure répond emploi et service public. Promet qu’il se battra pour la future gare TGV ou pour la rénovation de l’hôpital de Melun, comme pour honorer les promesses non tenues de Sarkozy en matière de renforcement d’effectifs policiers dans la zone. « Il faut doubler le nombre de policiers, mais s’il y a des agressions, ce n’est pas le Bronx non plus. Il faut aussi mieux encadrer les jeunes pour les empêcher de basculer dans la délinquance », plaide-t-il.

Face à un passant qui juge « anormal de payer 5 euros pour la cantine, quand d’autres payent 5 centimes le repas », il rétorque du tac-au-tac : « Enfin, on ne va pas pénaliser des enfants en les empêchant de manger ! » Puis il écoute attentivement les récits d’agression au cutter à la sortie du RER, devant un commissariat ayant fermé ses portes à 17 h 30. « J’entends très souvent ce sentiment d’appartenir à une classe moyenne en souffrance alors que d’autres souffrent autant mais sans travailler, dit le candidat. Cette classe moyenne n’est pas payée en retour de ses efforts, doit faire beaucoup de transports pour aller travailler, car il n’y a pas assez d’emplois à proximité, ou même pour se soigner ou se cultiver. J’essaie de dévier le problème non pas vers ceux qui vivent mal, mais sur l’égalité des chances. »

« Plus on s’éloigne du RER, plus on vote à droite »

La fin d’après-midi est consacrée à un porte-à-porte dans un quartier pavillonnaire de Moissy, charmant village fin XIXe devenu ville moyenne, concentrant huit quartiers composés très majoritairement d’habitats individuels. La traversée dans les allées fleuries et les petits jardins aux odeurs de barbecue ne laisse guère imaginer l'implantation du vote Front national.

« Plus on s’éloigne du RER, plus on vote à droite, explique Faure. La France des propriétaires de Sarkozy en 2007, c’était assez bien vu, car il s’adressait à un électorat abandonné. » Tout en distribuant des tracts par-dessus les clôtures ou à travers les grillages, Line Magne, première adjointe de la ville, explique que « des erreurs d’urbanisme faites il y a vingt ou trente ans font aujourd’hui des ravages ». Elle dit : « De charmants chemins de travers s’avèrent être des coupe-gorges la nuit tombée. Quelques agressions font vite grandir le sentiment d’insécurité. Alors qu’il n’y en a pas beaucoup. » Nicolas, un quadra policier et secrétaire de la section PS, note qu’en revanche, « il y a une arrivée du trafic de drogue, on croise souvent de belles voitures immatriculées 93 (Seine-Saint-Denis - ndlr), et une augmentation d’attaques de commerçants ».

Malgré l’instauration de la vidéo-surveillance, le sentiment d'insécurité se propage. « Il y a une école au centre de chaque quartier, qui reste ouverte le soir si les gens veulent se retrouver, explique Line Magne. Mais c’est compliqué. On a essayé de créer des petits centres commerciaux, mais ils ne fonctionnent pas, les gens préfèrent aller dans les hypermarchés géants tout proches. Vous voyez là, on a fait un grand terrain de foot. Mais ça provoque des plaintes de voisinages aux beaux jours, les parties s’éternisant tard dans la soirée… »

Olivier Faure en porte à porte à Moissy-Cramayel, le 2 juin 2012 © S.A Olivier Faure en porte à porte à Moissy-Cramayel, le 2 juin 2012 © S.A

Contrairement aux idées reçues, la mixité sociale et ethnique est forte ici, et ce serait presque une des causes du problème. Le logement social atteint les 40 % sur l’ensemble de la commune. D’ailleurs, un rééquilibrage vers plus d’accès à la propriété est dans les plans de la municipalité, qui aimerait arriver à un taux de 25 %. S’il n’y a aucune tour, on retrouve des logements sociaux vieillissant assez mal, au milieu des petits pavillons coquets. « Les gens qui s’installent ici pensent s’en être sortis, vivre un peu à la campagne, au calme, estime Olivier Faure. Mais ils se retrouvent loin de Paris, font souvent quatre heures de transports pour aller travailler, et retrouvent malgré tout des HLM dans leur environnement. »

Quand le candidat socialiste se présente à la porte, il tente de discuter autant que possible avec un électorat pas des plus acquis à sa cause. « On apprend beaucoup, on a des échanges parfois poignants sur la solitude, dit-il. Une fois, on a parlé avec une femme seule vivant avec ses chiens et ayant peur de tout le quartier, notamment des jeunes. Alors, on était allé voir les jeunes en question et on a discuté encore. » Il tient beaucoup à ce « rôle de médiation » et entend continuer à l’occuper une fois élu.  

Olivier Faure en porte à porte à Moissy-Cramayel, le 2 juin 2012 © S.A Olivier Faure en porte à porte à Moissy-Cramayel, le 2 juin 2012 © S.A
Ce coup-ci, c’est un maçon retraité qui ouvre, et qui se réjouit à l’idée de parler politique. Provocateur et difficilement saisissable, il ne retient pas ses coups. « J’ai rien contre les gens qui foutent rien, je ne suis pas pour une dictature, mais il faut forcer les gens, merde ! Et c’est pas contre les immigrés que je dis ça, car heureusement qu’ils sont là pour bosser ! Mais ici, les gens ne se parlent pas, et ils se cultivent au supermarché (…) Et vous, vous allez être député, c’est bien vous êtes jeune, vous allez connaître les magouilles. »

Olivier Faure digère, sourit en coin, acquiesce parfois, montre sa désapprobation aussi. Puis réplique : «Ne soyez pas caricatural ! Je comprends une partie de ce que vous dites, mais il ne sert à rien de généraliser. La grande majorité des gens se bat pour avoir du boulot. D’accord il faut rétablir de l’autorité, combattre les fraudes, mais il faut aussi accompagner. » Une fois la porte fermée, il juge avoir fait face à « un emblème de la porosité idéologique en cours ici, qui a pu voter PS comme FN… ». A Olivier Faure de le faire basculer de son côté dans les années à venir.

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J'ai suivi Olivier Faure durant neuf heures, ce samedi 2 juin.