Pesticides: les agriculteurs bretons sous le joug du modèle coopératif

Par Aurélien Defer, Maud Gautier, Annabelle Georges, Dorian Girard, Sarah Hadrane, Antoine Irrien, Briac Julliand, Hugo Pigeon et Nicolas Pineau (IUT de Lannion)
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Un modèle à bout de souffle mais qui résiste

Depuis ses débuts, le modèle agricole breton a subi de nombreuses crises structurelles. À l’image des grandes difficultés financières rencontrées par les sociétés Doux, Tilly-Sabco ou Marine Harvest, D’aucy connaît une situation économique de plus en plus instable. Entre 2013 et 2018, le groupe a vu son chiffre d’affaires s’affaisser de 2 à 1,2 milliard d’euros.

En 2014, D’aucy initie un processus de fusion avec Triskalia, également touché par cette crise financière. Le groupe finistérien a accusé une chute de 18 % de son chiffre d’affaires entre 2014 et 2018, à la suite de la crise de la filière porcine dans la région en 2013 et de celle du lait, en 2016. Implanté sur tout le territoire breton, il était auparavant un concurrent direct de D’aucy dans le secteur des coopératives agricoles polyvalentes.

Baptisée « Eureden », la structure rassemblera à partir de décembre 2020 plus de 25 000 agriculteurs, soit un tiers des actifs agricoles bretons. Elle envisage de totaliser 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires d’ici à 2025.

Serge Le Bartz, président du groupe D’aucy, se satisfait de cette opération : « La fusion permettra d’être plus compétitif sur le marché et aux agriculteurs de dégager un revenu supérieur. » En réalité, la création d’Eureden est surtout un moyen d’assurer la survie des deux coopératives.

L'usine Triskalia de Plouagat. © Sarah Hadrane L'usine Triskalia de Plouagat. © Sarah Hadrane

  • La Région au secours de l’agroalimentaire

L’objectif est d’éviter à tout prix la faillite. La chute de ces deux géants de l’agroalimentaire pourrait ébranler une économie régionale qui emploie, selon l’Insee, plus de 55 000 personnes en Bretagne. Dans un secteur de plus en plus concurrentiel, l’intérêt de la Région est donc de soutenir un modèle déjà en place.

« Cette fusion entre D’aucy et Triskalia diminue les risques de voir ces entreprises phagocytées par les grands groupes nationaux que sont Agrial et Terrena », argue Olivier Allain, vice-président de la Région en charge de l’agriculture.

La Bretagne est entrée en janvier 2019 au capital de D’aucy à hauteur d’un investissement de cinq millions d’euros (2,72 % du capital total du groupe). « La Région n’a pas vocation à devenir actionnaire de toutes les entreprises de Bretagne, mais il fallait montrer que nous étions aux côtés de D’aucy et de ses agriculteurs », justifie Loïg Chesnais-Girard, président socialiste du conseil régional.

Les coopératives disposent de relations privilégiées avec les élus locaux et les membres du gouvernement. François Allard-Huver, maître de conférences en communication stratégique et digitale à l’université de Lorraine, les a observées lors de ses différentes recherches sur les acteurs de l’agroalimentaire. « Les coopératives ont une importance dans le fonctionnement de la vie économique. Vous ne pouvez pas vous débarrasser d’un acteur qui amène de l’emploi. »

  • Conseil et vente : un divorce enfin prononcé

Construit sur un équilibre entre coopératives, agriculteurs, techniciens agricoles et distribution, ce modèle agricole pourrait sérieusement se fissurer. Le 24 avril, après des mois de négociations, le Conseil des ministres a signé quatre ordonnances dans le cadre de la loi Agriculture et alimentation (Egalim).

L’un des objectifs est la réduction de la consommation des pesticides, qui n’a pas été effective malgré les différents plans Écophyto. Pire, selon un communiqué du ministère de l’agriculture daté de juillet 2018, « l'utilisation des produits phytopharmaceutiques a globalement augmenté depuis le lancement du plan Écophyto en 2009 [+ 22 % entre 2008 et 2015, selon le service régional du ministère de l’agriculture pour l’Île-de-France – ndlr] ».

Afin d’inverser cette tendance, les activités de vente et de conseil sur les produits phytosanitaires seront séparées à partir de 2021. En 2017, Emmanuel Macron justifiait cette promesse de campagne par la volonté de changer profondément de système. « Sur beaucoup de produits phytosanitaires, il y a encore une vente liée, ce qui fait que le conseil n’est pas indépendant. »

D'après le ministère de l'agriculture et de l'alimentation, cette loi éviterait les conflits d'intérêts en donnant aux agriculteurs accès à des conseils moins attachés à la vente de pesticides.

Avec l’entrée en vigueur de ce texte, les entreprises agricoles comme D’aucy et Triskalia ne pourront plus avoir la double casquette de vente et de conseil. Le capital d’une entreprise de conseil ne pourra pas être détenu à plus de 32 % par des personnes exerçant une activité de vente, et inversement. Un choix crucial s’imposera : soit les entreprises s’occuperont uniquement du conseil sur les produits phytosanitaires aux agriculteurs, soit elles ne se chargeront plus que de la vente.

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L’agriculteur risque désormais de devoir payer le conseil comme un service à part entière, alors qu’il était auparavant compris dans un « pack avec la vente », explique Hugues, le technicien agricole de Triskalia. Benoît Tréhin redoute quant à lui des prestations plus élevées. Une situation encore difficile à cerner pour les exploitants comme Bertrand Chevalier, affilié au groupe D’aucy à Noyal-Muzillac : « On ne sait pas du tout où on va, c’est le flou complet. »

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Les entreprises agricoles, qui ont moins de deux ans pour se préparer à cette nouvelle organisation, s’interrogent.

« La loi est la loi, on va s’aligner sur la réglementation, affirme Serge Le Bartz. Il faut simplement nous laisser le temps de la mettre en œuvre mais évidemment, ça va être compliqué. »

Vincent Magdelaine, directeur général de Coop de France, partage cette crainte. « Quand on fait disparaître une branche d'activité dans une entreprise, on est obligé de supprimer des emplois. »

Même son de cloche à Triskalia où Pierre Antonny, directeur de l’agrofourniture et du végétal, admet que « la moitié des effectifs parmi les 400 salariés et 150 techniciens pourraient être réorientés ».

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* Les prénoms ont été modifiés.

Cette enquête en deux volets a été réalisée par neuf étudiants en licence professionnelle de journalisme spécialité web à l’IUT de Lannion (Côtes-d'Armor), qui ont eu accès en exclusivité à la base de données de l’Agence française pour la biodiversité. Ils ont été encadrés par David Prochasson, Laurence Dierickx, Philippe Gestin et Olivier Trédan, enseignants à l’IUT, et Donatien Huet, à Mediapart.