Pesticides: les agriculteurs bretons sous le joug du modèle coopératif

Par Aurélien Defer, Maud Gautier, Annabelle Georges, Dorian Girard, Sarah Hadrane, Antoine Irrien, Briac Julliand, Hugo Pigeon et Nicolas Pineau (IUT de Lannion)
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Une émancipation impossible ?

Malgré la crise qui touche le secteur, le modèle coopératif demeurerait toutefois indispensable aux producteurs. Selon Coop de France, trois quarts des agriculteurs français sont affiliés aux quelque 2 400 coopératives de l’Hexagone. La raison de cette collaboration est principalement financière : la coopérative garantit un salaire à ses adhérents en s’occupant de la transformation et de la vente des récoltes.

« Les agriculteurs n’ont pas le temps de vendre eux-mêmes leurs produits, analyse Xavier Coquil, chercheur à l’Inra. C’est une activité différente de leur métier, qui ne les intéresse pas et qu’ils n’ont pas envie d’exercer. À ce titre, les coopératives sont des institutions de sous-traitance indispensables. »

Affilié à D’aucy, un producteur bio morbihannais, qui a tenu à garder l’anonymat, explique la nécessité de travailler avec des coopératives : « Je vends aussi en circuits courts, mais le salaire que je touche est tellement instable que je ne peux pas en faire ma seule source de revenus. D’ailleurs, même si je vendais toutes mes récoltes par ce biais, je n’aurais pas assez d’argent pour vivre tous les mois. »

En France, les revenus des agriculteurs restent peu élevés. Selon des statistiques de la Mutualité sociale agricole, en 2017, ils gagnaient en moyenne 1 250 euros par mois. 30 % d’entre eux percevaient moins de 350 euros mensuels. Ces revenus fluctuent selon l’évolution des prix à la tonne des produits et selon les rendements.

Pour les légumes industriels, la spécialité de D’aucy, ces prix à la tonne sont fixés avant même la période des semis et sans que les agriculteurs aient leur mot à dire, explique Guy*, technicien agricole du groupe. « La coopérative négocie avec des industriels chargés de la transformation, qui ont fait de même avec la grande distribution. » Or chez D’aucy, l’industriel et la coopérative font partie de la même entité : le groupe se charge aussi bien de la production que de la transformation des récoltes.

« En partant de là, la coopérative fixe un prix de production pour l’agriculteur (une culture à 100 euros la tonne, par exemple), qui est payé en fonction de son rendement, ajoute le technicien. S’il produit 4 tonnes, il gagne 400 euros ; s’il produit 10 tonnes, il en gagne 1 000. » En cultures industrielles chez D’aucy, les agriculteurs sont payés une fois tous les 45 jours par la coopérative.

Le champ de petits pois de Bertrand Chevalier, agriculteur pour le groupe D’aucy à Noyal-Muzillac. © Sarah Hadrane Le champ de petits pois de Bertrand Chevalier, agriculteur pour le groupe D’aucy à Noyal-Muzillac. © Sarah Hadrane

Benoît Tréhin, l’agriculteur pour D’aucy, explique que le fonctionnement n’est pas le même pour les céréales. « Le changement du prix à la tonne peut être assez violent. L’an dernier, il y a des mois où j’ai vendu ma tonne de blé à 150 euros et d’autres où je l’ai vendue à 190 euros. Ce n’est pas anodin. »

Le recours aux produits phytosanitaires est perçu par les agriculteurs comme un moyen de s’assurer une récolte stable, ou du moins de réduire les risques de pertes liés aux maladies et à la météo. « Je ne dis pas que les pesticides sont une bonne chose, mais aujourd’hui je ne suis pas dans l’optique de faire sans », concède Benoît Tréhin, qui voit l’agriculture biologique comme un modèle « trop compliqué à gérer ».

La coopérative maîtrise donc une grande partie des tenants de la filière agricole, de la vente des productions à la négociation des prix, en passant par le conseil et la vente de produits phytosanitaires. Le constat d’agriculteurs enfermés dans ce modèle est flagrant : la dimension de sous-traitance des coopératives leur confère une place difficile à questionner. Rares sont les professionnels à ne pas être affiliés à l’une d’entre elles. « En travaillant avec D’aucy, on s’occupe juste des traitements, indique Bertrand Chevalier. C’est eux qui viennent récolter la production et on leur paye la prestation. »

La structure s’avère également nécessaire pour la transformation et la commercialisation des produits, souligne Benoît Tréhin : « Je travaille avec la coopérative Terrena parce qu’ils ont des abattoirs. Le jour où le marché ralentit, un agriculteur non affilié à celle-ci ne sera pas prioritaire pour l’abattage. Le but, c’est quand même de gagner sa croûte. »

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Un rôle indispensable auquel s’ajoute un fort ancrage territorial : dans le centre-Morbihan, les exploitations s’agrègent autour des usines de transformation et de production gérées par D’aucy. « C’est plus facile de faire du haricot dans cette zone car la coopérative ne fera pas 100 kilomètres pour récupérer sa production », souligne Erwan. Un moyen de réduire les dépenses liées au transport et de concentrer agriculteurs et coopérative au sein d’un territoire restreint, dans un système focalisé sur la rationalisation des coûts.

Tout laisse à penser que les agriculteurs n’ont pas les moyens de sortir du système des coopératives. Les raisons sont multiples et beaucoup d’agriculteurs défendent une vision pragmatique, à l’instar de Bertrand Chevalier : « De toute façon, dans le coin, en légumes, il n’y a que D’aucy et Triskalia. Avec la fusion, il n’y aura plus qu’une option. »

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* Les prénoms ont été modifiés.

Cette enquête en deux volets a été réalisée par neuf étudiants en licence professionnelle de journalisme spécialité web à l’IUT de Lannion (Côtes-d'Armor), qui ont eu accès en exclusivité à la base de données de l’Agence française pour la biodiversité. Ils ont été encadrés par David Prochasson, Laurence Dierickx, Philippe Gestin et Olivier Trédan, enseignants à l’IUT, et Donatien Huet, à Mediapart.