« Vous voyez où on vit ? » : au bureau n° 7 d’Aubervilliers, voter est un privilège

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Plongée dans un bureau de vote où environ trois électeurs sur quatre ne se sont pas déplacés les 20 et 27 juin dernier, pour les élections régionales et départementales. Une abstention qui raconte l’évolution sociologique, les désillusions et les difficultés d’un quartier populaire à deux pas de Paris.

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Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).– En même temps qu’il monte l’escalier en colimaçon d’une barre HLM en piteux état, Anthony Daguet balaie du regard le document qu’il a entre les mains. « 349, non… 350, non… Ah, 351 ! » Ce soir-là, le chef de file du Parti communiste d’Aubervilliers s’est donné une mission périlleuse : aller convaincre, un à un, les abstentionnistes du premier tour d’aller voter au second. « Le truc, c’est d’avoir le sourire et de ne surtout pas engueuler les gens, assure-t-il. On essaie d’expliquer comment le département et la région peuvent les aider au quotidien. »

Pas une mince affaire, répondent les chiffres. Malgré les porte-à-porte, les tractages et les boîtages de l’entre-deux tours, l’abstention n’a pas sensiblement baissé entre les deux tours du scrutin départemental : 76,6 % d’abstention au premier, 74,5 % au second. Le résultat, lui non plus, n’a pas bougé. La maire (UDI) Karine Franclet, élue l’an dernier, est arrivée en tête des deux tours et a remporté le scrutin face au binôme de gauche où figurait Anthony Daguet. 

Dans la troisième commune la plus peuplée de Seine-Saint-Denis, les élections se jouent en petit comité. L’Insee recense 87 000 habitants à Aubervilliers (la mairie en compte 4 000 de plus). Près d’un habitant majeur sur deux ne figure même pas sur les listes électorales – faute de droit de vote, souvent, dans une ville qui compte une centaine de nationalités différentes. Reste un peu moins de 30 000 électeurs..., dont 7 600 sont allés voter le 27 juin. Une misère démocratique. 

Anthony Daguet (PCF) lors d'un porte-à-porte à Aubervilliers, le 24 juin 2021. © IR Anthony Daguet (PCF) lors d'un porte-à-porte à Aubervilliers, le 24 juin 2021. © IR

Ce jeudi soir d’entre-deux tours, les militants communistes ont choisi de faire campagne dans le quartier Émile-Dubois. Le bureau de vote numéro 7, tout proche de là, est un traditionnel bastion de gauche : Jean-Luc Mélenchon y a récolté 41 % des voix en 2017. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts de l’abstention. Et des voix se sont égarées. 729 votants à la présidentielle, 284 aujourd’hui. 

Entre les deux, un gouffre que les acteurs locaux ne parviennent pas toujours à expliquer. Évidemment, il y a les causes conjoncturelles qui se lisent partout sur le territoire national : la crise sanitaire, le désintérêt classique pour les scrutins régionaux et départementaux… Mais il y a aussi tout le reste. Tout ce que l’on ne comprend qu’en mettant, derrière ces chiffres, des visages et des histoires. 

Il y a cette dame, par exemple. Quand les militants communistes pénètrent son hall, elle discute dans les escaliers avec sa voisine de palier. Anthony Daguet les interrompt, se présente, évoque le scrutin à venir. La réponse fuse. « Je ne vote pas cette année. » Pas une once d’hésitation ou de culpabilité. « Vous voyez où on vit ? » Les parties communes sont sales, la peinture est décrépite, les enfants jouent dans le hall faute de mieux. 

Elle raconte un bout de sa vie à son interlocuteur. Ici, ils vivent à six dans un trois pièces. Le plus grand, la petite vingtaine, passe une tête dans l’entrebâillement de la porte. Elle a déposé un dossier à l’office HLM de la ville pour obtenir un logement plus grand. La réponse n’est toujours pas arrivée…, neuf ans après. « Ça n’encourage pas à aller voter, non ? » 

Des histoires (et des colères) comme celle-ci, les grands ensembles d’Aubervilliers en abritent à la pelle. Au bureau de vote numéro 7, 497 des électeurs inscrits habitent dans une des tours ou des barres de la cité Émile-Dubois. Seulement 59 sont allés voter (les chiffres retenus sont ceux du premier tour). Dans le reste du secteur du bureau de vote, essentiellement composé de pavillons, la participation est deux fois plus forte. 

À Aubervilliers comme ailleurs, l’abstention est sociale et touche en particulier les plus pauvres. Évelyne Yonnet, ancienne sénatrice et élue locale socialiste, est venue battre le pavé pour soutenir le binôme de gauche. Sans beaucoup d’illusions sur la désillusion. « J’ai fait dix ans de permanence et ça a toujours été ça, raconte-t-elle. Les gens ont tellement de problèmes qu’ils pensent à eux et à leurs enfants avant tout. Leurs priorités, ce sont leur logement et leur travail. » 

Entre deux porte-à-porte, les militants tentent de positiver. « On a récupéré quelques voix ce soir », veut croire l’un d’entre eux. Et puis, il y a cette femme qui passe et qui demande : « Ah, il y a une élection ? » Elle connaît le candidat de gauche, alors elle papote. Avant de le couper : « Moi, je veux savoir : quand est-ce qu’on peut se garer ici ? » Face à elle, un parking plein à craquer sur lequel les nids-de-poule pullulent et les gamins jouent au ballon. 

Les enfants du quartier prêtent à peine attention au cortège de militants qui parcourt le quartier ce soir-là. La politique n’est pas franchement un sujet ici et elle ne le devient pas subitement lorsque arrive l’âge de voter. « Les jeunes sont complètement désintéressés par la politique, note Lacina, 30 ans, directeur de la maison de jeunes du quartier. Beaucoup ne se retrouvent pas dans les candidats qui se présentent, ne connaissent pas le système politique ou les institutions… » 

Le petit contingent de votants est bien plus âgé en moyenne que la population du quartier. Dans les rues qui composent l’électorat du bureau numéro 7, les 18-34 ans représentent 35,2 % des inscrits. Dans les enveloppes glissées dans l’urne, ils ne sont plus que 15,1 %. Autrement dit, le poids démographique de la jeunesse est deux fois plus important que son poids électoral. 

Rayane, du haut de ses 20 ans, est donc une espère rare. Le jeune homme fait partie (comme sa sœur) des 12 électeurs de moins de 25 ans du quartier. « Ma mère m’a dit que si je n’y allais pas, je ne dormais pas à la maison le soir même », se marre-t-il. L’aspirant ingénieur – il est en quatrième année – aurait pourtant bien rejoint le contingent des abstentionnistes. « Quand je regarde les listes, ça ne me donne vraiment pas envie, reconnaît-il. Je ne me sens jamais représenté. Du coup, je me dis que le seul moyen d’améliorer ma vie, c’est d’aller à l’école et de travailler. » 

Au sein même des familles, les habitudes se perdent. David, 47 ans, habite le quartier depuis toujours. Lui vote à chaque fois qu’il le peut parce qu’il « considère que c’est un devoir ». Ses deux enfants, 19 et 22 ans, n’y sont pourtant pas allés dimanche. « Je savais qu’il y avait des élections, avoue pourtant Jason, le plus jeune des deux. Mais le fait de ne pas connaître les enjeux ni les programmes des différents candidats m’empêchait en quelque sorte d’aller voter. Je ne me voyais pas donner ma voix à quelqu’un dont j’ignorais en grande partie les idées. » 

Combinés, les facteurs de l’âge et du lieu d’habitation dressent une sorte de profil type de l’abstentionniste. Dans les HLM rattachées au bureau de vote, ils sont 194 électeurs potentiels âgés de 18 à 34 ans. Seulement dix d’entre eux ont mis un bulletin dans l’urne. Une abstention de près de 95 % qui donne le tournis. 

« Ça veut tout dire, résume Mohamed, 35 ans, dont une quinzaine passés à faire du social et de l’animation à Émile-Dubois. Les jeunes ne se sentent ni mêlés ni impliqués dans le jeu politique. Ils ont l’impression qu’on les prend pour des idiots : la veille des élections, des gens qu’ils n’ont jamais vu de leur vie viennent leur distribuer des tracts en promettant de changer les choses. Et après chaque élection, leur bâtiment continue à sentir la pisse… Pour eux, voter ne changera rien à leur quotidien. » 

Un quotidien souvent miné par les difficultés sociales. À Aubervilliers, un locataire sur deux vit sous le seuil de pauvreté ; près de la moitié des adultes n’a aucun diplôme ; un tiers des jeunes est au chômage. Pas question, pour autant, de peindre le tableau en noir. « Les jeunes ne votent pas mais ça ne veut pas dire qu’ils ne s’impliquent pas, souligne Mohamed. Ici, le quartier vit toute l’année ! Les habitants et les associations organisent des événements, des fêtes, des initiatives… Tout ça, c’est de la politique aussi. » 

Yannis, 31 ans, s’est déplacé à l’école maternelle Angela-Davis qui abrite le bureau de vote. Une habitude de longue date qui doit beaucoup à sa mère, une militante reconnue du tissu associatif local, qui « [leur] a inculqué que le vote était un devoir plus qu’un droit ». Autour de lui, pourtant, rares sont ses amis à l’accompagner les dimanches de scrutin. « J’ai des potes dont les parents ne parlent pas français ou dont la maman n’a jamais travaillé, explique-t-il. Or, l’éducation familiale joue beaucoup dans le processus de politisation. » 

Comme Mohamed, Yannis refuse pourtant le tableau d’une jeunesse populaire désintéressée de l’intérêt commun. « Il faut sortir du dogme absolu du vote, plaide-t-il. On peut s’impliquer différemment, via le sport ou l’associatif par exemple. En fait, dans nos quartiers, on fait tous un peu de politique. » À Émile-Dubois, par exemple, une bande de jeunes adultes propose depuis quelques mois des cours de sport gratuits où filles et garçons se pressent. Une buvette tenue par des habitants a aussi vu le jour au milieu de la cité. 

Une des barres HLM du quartier Émile-Dubois, à Aubervilliers. © IR Une des barres HLM du quartier Émile-Dubois, à Aubervilliers. © IR

Les formes de mobilisation divergent. Mais la question reste en suspens de la représentativité d’élus locaux désignés par une infime minorité des habitants. L’analyse des listes d’émargement permet justement d’appréhender la sociologie de cette minorité. Elle indique par exemple que les plus de 65 ans pèsent plus lourd dans l’urne (25,9 %) que dans la population (19,8 %).

Hormis les plus âgés, les scrutins mobilisent toujours une clientèle électorale composée de citoyens liés de près ou de loin à la vie politique locale. Fethi Chouder, lui-même candidat suppléant et ancien élu (Gauche démocratique et sociale) à la jeunesse, a voté dans ce bureau de vote. « Qui vote aujourd’hui ? Essentiellement des gens proches des partis politiques locaux ou des services publics locaux, note-t-il. Beaucoup votent par proximité avec des gens ou des partis qu’ils apprécient. » 

À ces deux publics habituels des dimanches d’élection vient s’ajouter, dans ce quartier, une troisième catégorie. Chaque année, plusieurs milliers de personnes s’installent à Aubervilliers. Souvent dans des pavillons, souvent poussées en petite couronne par l’augmentation du prix des loyers à Paris. Autour du quartier historique et de ses barres HLM, plusieurs rues pavillonnaires viennent aujourd’hui composer une grande partie de l’électorat local. 

C’est Julien, développeur dans une start-up en vogue ; Damien et Alexandre, qui se sont installés en couple dans un petit pavillon ; Suzanne, chercheuse, et Erwan, cadre en entreprise ; Aurélien, journaliste culturel dans un magazine parisien ; Adeline, chargée de mission dans un ministère… Et pléthore de journalistes, d’artistes ou de professionnels du cinéma – trentenaires pour la plupart. 

Pour beaucoup, Aubervilliers est un choix par défaut. « On ne pouvait pas se prendre un immense appart sur Paris donc on s’est installés avec deux amis en colocation dans une immense maison à Aubervilliers », raconte par exemple Aurélien. Comme beaucoup, le néo-Albertivillarien a ses amis, son travail et ses attaches de l’autre côté du périphérique. « On est très contents de là où on vit mais c’est vrai qu’il est assez triste que ce quartier n’ait aucune vie sociale », souligne-t-il. 

Le contraste est saisissant entre les petites maisons de sa rue et les grandes barres HLM qui lui font face. Forcément, les liens sont minimes. Et la sociabilité va rarement au-delà du voisinage immédiat. « Certains dépriment. Ils ont acheté il y a 10 ans, on leur promettait le nouveau Montreuil, glisse l’un d’eux. Dommage que la ville n’exploite pas vraiment son potentiel. Aujourd’hui, ils veulent partir. Et aucun n’a ses enfants dans les écoles ou les collèges du coin. » 

Sur le plan électoral, ces habitants – même de passage – votent plus que les autres. Par habitude, par devoir, parce que leur politisation est plus marquée aussi. C’est ce qui explique en partie le basculement de la ville à droite en 2020 ; une première depuis la fin de la guerre. « Je pense que ce basculement est une bonne chose, raconte par exemple Ivan, qui habite une ancienne maison d’ouvriers depuis sept ans. Le système précédent s’essoufflait dans le copinage. » 

Chef monteur à la télévision, le trentenaire s’est « attaché » à une ville qu’il avait rejointe parce qu’elle était « la moins chère de la petite couronne ». Au point de s’y impliquer, dans des associations de parents d’élèves puis à la buvette du marché du coin. Julien, arrivé plus récemment, avoue avoir trouvé « un peu étrange » qu’une ville « aussi jeune, populaire et multiculturelle passe à droite »

La réponse à cette énigme réside en fait dans l’abstention. La ville qui vote n’est pas si jeune, populaire et multiculturelle que la ville qui vit. Une difficulté à laquelle est confronté le personnel politique local. « Cette abstention est terrible, elle nous interroge tous, note par exemple Fethi Chouder. C’est un désaveu légitime d’une certaine vision de la démocratie. » Et l’ancien élu de citer l’exemple du projet de rénovation urbaine du quartier, qui va le remodeler en profondeur. « Beaucoup d’habitants de ce quartier ont la sensation de ne pas avoir été suffisamment associés à ces transformations. Tout ça nourrit ici une certaine méfiance vis-à-vis du politique. » 

Une partie de la solution serait donc démocratique. « La démocratie ne doit pas être un processus discontinu, affirme-t-il. Il ne faut pas seulement demander aux gens d’aller voter. Il faut rénover la démocratie, leur permettre par exemple de révoquer leurs élus par référendum. »

Fouad, lui, plaide d’abord l’efficacité des politiques publiques. Éducateur sportif auprès des jeunes du quartier, ce citoyen de 36 ans est allé voter aux scrutins du mois de juin. « Mais je comprends ceux qui n’y vont pas. Le bâtiment HLM où habite mon père a les murs qui s'effrittent, les jeunes restent dehors jusqu’au début de la nuit, la police ne passe plus quand on l’appelle, énumère-t-il. Les gens n’aiment plus autant l’endroit où ils habitent. » Moins de services publics et moins de qualité de vie égalent plus d’abstention, en somme. 

Mais cet enfant du quartier soulève un deuxième point. Ce qui l’a motivé à se déplacer au premier tour, c’est aussi la volonté d’exprimer la voix de son père. « Il aimerait tellement pouvoir voter et s’exprimer… Malheureusement, il n’est pas français et il n’a pas le droit de vote. Me déplacer, c’est aussi une façon de faire entendre sa voix. » Selon le dernier recensement de l’Insee, Aubervilliers compte 35 000 ressortissants étrangers. 

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