Au Mans, après l’affaire Benalla: «Macron prouve juste qu’il est un homme de pouvoir comme les autres»

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Cherchant à minimiser l’affaire Benalla, la secrétaire d’État Marlène Schiappa avait affirmé que le sujet n’intéresse pas « les gens ». Mediapart a arpenté sa ville du Mans, des beaux quartiers à une base de loisirs plus populaire. Beaucoup se disent blasés de la politique, de l’« ancien » comme du « Nouveau monde ».

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Le Mans (Sarthe), de notre envoyée spéciale.– « Les macronistes du coin ? Ils sont tous partis à La Baule ! » Difficile, en effet, de croiser des badauds en ce jeudi matin d’août dans le centre-ville aisé du Mans. Les prospectus accumulés sur les pas de porte de la rue Prémartine en témoignent : les habitants du quartier sont partis en vacances. Seul Alain, bob sur la tête, repeint patiemment ses hauts volets en blanc. Le prof de lettres à la retraite avertit, un poil ironique : « Tout le monde est parti sur la côte. La bourgeoisie classique : un pied-à-terre à Paris, un autre sur le bord de mer ! »

Sa maison donne sur le Jardin des plantes, centre du « Triangle d’or » du Mans. Ici, les façades des mancelles – les maisons typiques de la région – cachent de spacieux jardins. Alain désigne du bout du pinceau le portail de son voisin : « On ne le voit pas de la rue, mais il a 1 000 mètres carrés, quand même. » Sa maison à lui est plus modeste, mais tout de même confortable.

Ces propriétaires heureux sont le cœur de l’électoral macroniste du Mans. À quelques mètres de chez lui, au numéro 170 de la rue, se trouve l’un des bureaux de vote dans lequel Emmanuel Macron a fait ses meilleurs scores du département en 2017. Dans le quartier, le patron d’En Marche! a atteint les 30 à 35 % des votes au premier tour de la présidentielle (contre 20 % en moyenne sur le département, la Sarthe, qui lui a préféré l’enfant du pays François Fillon).

Rue Prémartine, dans le quartier du Mans où Emmanuel Macron a fait ses meilleurs scores en 2017. © Justine Brabant Rue Prémartine, dans le quartier du Mans où Emmanuel Macron a fait ses meilleurs scores en 2017. © Justine Brabant

Alain en était. Comme nombre de ses voisins, cet ancien soixante-huitard a voté pour l’ancien banquier d’affaires. « Parce que je suis agacé par le côté sclérosé de la société française », assure le jeune retraité, qui se revendique « libéral, mais à l’ancienne ». Depuis quelques semaines, il suit l’affaire Benalla, surtout à la télé – il est un fidèle de l’émission de France 5 « C dans l’air ». L’épisode ne l’a pas fait regretter son vote : « Macron prouve juste qu’il est un homme de pouvoir comme les autres. Il a pris la grosse tête, il a ses courtisans et ses secrets. L’affaire des écoutes de l’Élysée sous Mitterrand, ça n’était pas autre chose. Mais pour moi, ce qui importe, ce sont les mesures qu’il a prises et leurs effets. » Et pour le moment, Alain en convient, ces mesures lui sont plutôt favorables : « Avec la suppression de l’ISF et le reste, oui, franchement : ces gens me font gagner beaucoup d’argent ! »

De ces semaines de rebondissements et de révélations, le retraité retient autant « l’erreur » de Macron vis-à-vis de Benalla que « le cirque » des « politiques qui essaient d’en tirer profit ». S’il n’accuse pas directement les journalistes d’en avoir trop fait et d’être déconnectés des préoccupations des « vrais Français », les figures locales de La République en marche (LREM), elles, ne s’en privent pas.

  • Les représentants locaux de LREM relativisent

La première d’entre elles, la secrétaire d’État Marlène Schiappa – qui s’est construite politiquement au Mans, aux côtés de l’ancien maire Jean-Claude Boulard, et y est toujours conseillère municipale – a dégainé la première, à la fin juillet : « Les gens, que ce soit au marché, dans les parcs pour enfants, dans la rue, […] ce n’est pas un sujet qui les intéresse. »

Un fidèle de Schiappa, l’ancien référent LREM (et candidat aux législatives) dans la Sarthe Willy Colin, va plus loin : « Tout ça est entretenu par la presse ! », assure le Marcheur – qui est lui-même journaliste dans une locale de France 3. « Tout cela est monté en épingle, on en fait un feuilleton, ça devient “Plus belle la vie !”, alors que les Sarthois ont d’autres problèmes : la canicule et ses conséquences pour les agriculteurs, les déserts médicaux… » « Un petit microcosme a voulu en faire une affaire d’État, abonde la députée LREM Pascale Fontenel-Personne, mais dans ma circonscription, les gens sont plutôt préoccupés par la canicule et les 80 km/h. »

Dans un kiosque du Mans, le 1er août 2018. © Justine Brabant Dans un kiosque du Mans, le 1er août 2018. © Justine Brabant
« Le feuilleton a peut-être assez duré », s’agace de concert une autre figure macroniste locale, l’ancien procureur du Mans Christian Elek. « Ce qui préoccupe les Manceaux et les Sarthois ? Très honnêtement, c’est les vacances. »

  • Vu de Coco plage, les médias en « font trop »

En vacances, les touristes de Coco plage le sont, assurément. À 50 km au nord du Mans, au bout d’une longue ligne de bitume embouteillée de tracteurs, le plan d’eau bordé de forêt attire, pour une journée ou une semaine, les Sarthois en mal de fraîcheur. L’une de ses rives a été transformée en plage de sable. Sur les coups de 11 heures, les premiers parasols y fleurissent ; à 16 heures, l’eau est bondée d’enfants chevauchant des bouées en forme de licorne et de part de pizza. L’espace d’un été, la commune de Sillé-le-Guillaume, où se trouve la base – « qui, sinon, fleure un peu la naphtaline », concède Willy Colin, l’un de ses habitants – devient un pôle touristique régional.

C’est qu’« il n’y a pas que la plage à Coco plage », explique Katy, avant d’énumérer la liste des activités qui occupent son fils de 8 ans : balades à vélo, accrobranche et même un « laser game » dans la forêt. Pour l’instant, la quinqua, qui a planté sa tente dans l’un des deux campings de la forêt, commence la journée par une balade dans les bois. Elle est aide-soignante dans un établissement pour personnes handicapées des environs de Tours, mais vient passer ses vacances à Coco plage tous les ans. Elle aussi a voté Emmanuel Macron, « les deux tours », « parce qu’il était jeune et qu’il fallait mettre un bon coup de pied dans la fourmilière ».

L’affaire Benalla ? « Pardon de le dire “cash”, mais ça m’a gavée »

Contrairement à Alain, elle a peu à gagner personnellement de la présidence Macron : « Ça fait 13 ans que je fais ce métier, je travaille un week-end sur trois, et je gagne 1 500 euros net. Macron n’y a pas changé grand-chose. » Son compagnon, éleveur laitier, émarge à 1 200 euros mensuels. Elle marque une pause, puis ajoute doucement : « On subit un peu. Mais on se dit qu’on n’est pas les pires : dans les maisons de retraite, les aides-soignants travaillent un week-end sur deux. » Pour adoucir son quotidien, elle aimerait bien qu’Emmanuel Macron « fasse quelque chose pour le secteur de la santé. Il faudrait qu’on soit mieux payés ». La vacancière marque une pause et ajoute : « Mais pas 2 000 euros non plus, hein ! »

Sur la plage de Sillé-le-Guillaume, dite "Coco plage", dans la Sarthe, le 2 août 2018. © Justine Brabant Sur la plage de Sillé-le-Guillaume, dite "Coco plage", dans la Sarthe, le 2 août 2018. © Justine Brabant
Pour le reste, elle est satisfaite des 13 premiers mois de mandat de son favori : « Parfois, il faut passer des choses dures pour que ça aille mieux. C’est pour ça que je l’ai élu. Parce qu’il fallait que ça change », martèle l’aide-soignante, qui avait voté Sarkozy à la présidentielle précédente « pour les mêmes raisons ».

L’affaire Benalla ? Elle a vu les vidéos du 1er mai « sur BFM », mais n’a pas suivi la suite : « Au bout d’un moment, pardon de le dire “cash”, mais ça m’a gavée. » Elle aussi regrette autant les agissements du conseiller élyséen que le traitement qu’en ont fait la presse et l’opposition : « Il s’en passe de bien pires dans les entreprises. La vérité, c’est que c’est une histoire montée pour lui faire du tort », s’élève-t-elle, dénonçant les politiques qui « en font des gorges chaudes, de Le Pen à Mélenchon ».

  • Périphérie antisystème

Cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne jugent pas l’affaire importante : à en croire certains sondages forcément fragiles (fondés sur un échantillon d’environ un millier de personnes), un peu plus de 70 % des sympathisants LREM interrogés déclarent, malgré leur défiance vis-à-vis de la presse et de l’opposition, que l’affaire les a « choqués ». Mais un certain nombre de macronistes, à l’image de la vacancière de Coco plage, semblent préférer juger celui qu’ils ont élu sur sa politique. Et de ce point de vue, Macron reste celui qui « ose mettre un coup de pied dans la fourmilière ».

Tandis que Katia réajuste son sac à dos de sport pour terminer son tour en forêt, les plagistes continuent d’affluer, cabas à la main. Quelques ballons de volley fendent l’air, dans les odeurs mêlées de frites et de crème solaire. Sur la plage, on ne trouve pas que des Marcheurs, loin de là. « Dans le département, ces 30 dernières années, on a vu disparaître la traditionnelle coupure est-ouest (avec un est plutôt de gauche républicaine et un ouest de droite catholique), au profit d’une logique centre-périphérie », souligne Jérôme Fourquet, analyste politique à l’IFOP et surtout Sarthois d’origine. De fait, sur les cartes électorales, Sillé-le-Guillaume fait partie de cette périphérie qui boude Macron – lui préférant François Fillon et Marine Le Pen. Mais le sentiment de relégation ne conduit pas forcément à voter Bleu Marine. Il nourrit également la grande famille des abstentionnistes.

Sur la plage de Sillé-le-Guillaume, dite "Coco plage", dans la Sarthe, le 2 août 2018. © Justine Brabant Sur la plage de Sillé-le-Guillaume, dite "Coco plage", dans la Sarthe, le 2 août 2018. © Justine Brabant
À la terrasse du « Refuge du trappeur », le bar-restaurant qui donne sur la plage, Jean-Marie sirote un Coca avec ses deux enfants. Cet agent d’entretien des espaces verts, coupe en brosse et carrure costaude, est venu pour la journée depuis Saint-Rémy-de-Sillé, la commune voisine. Au téléphone avec sa femme, il organise la journée des petits – ce sera accrobranche à 14 heures et plage ensuite. Fils d’un maire filloniste, il a « collé des affiches pour Giscard », petit.

Et puis, « il y a trois ou quatre ans », il a eu une sorte de révélation. « J’ai commencé à regarder des trucs sur Internet. Et j’ai découvert cette histoire de “nouvel ordre mondial” [théorie conspirationniste qui postule l’existence d’un complot pluriséculaire pour dominer le monde – ndlr]. Je me suis dit : ça explique tout », assure le grand brun, d’une voix posée. « Je crois que les États-Unis dirigent tout, et qu’ils ont les moyens de faire taire ceux qui ne sont pas d’accord. » Il ne porte pas non plus les banquiers dans son cœur : « C’est eux aussi, le système. La seule logique de notre monde, c’est de regarder où est le pognon. Il n’y a plus que ça qui compte. Avec Macron, on a élu un banquier, ça n’est même plus caché », conclut-il en terminant son verre.

Alors il ne vote plus – à quoi bon ? Il se débrouille avec son mi-temps à « 896 euros net » et consacre quasiment tout son temps libre à la photo, sa passion, parce qu’il a « l’impression qu’au moins, ça donne du bonheur aux gens ».

« On a affaire à un pouvoir mérovingien »

  • Chez Stéphane Le Foll : « Macron et Benalla, il faut les mettre en cabane ! »

Au comptoir du « Derby », un bar-PMU du Mans, Stéphane Le Foll se rafraîchit aussi, mais pas au Coca : 11 heures, c’est l’heure de l’apéro, décrète-t-il en se faisant servir un verre de rosé. « Monsieur le maire » serre les mains des habitués. Voilà à peine un mois que l’ancien porte-parole de François Hollande a quitté son mandat de député pour reprendre celui de maire du Mans (à la suite de la mort de l’ancien maire, Jean-Claude Boulard), mais il semble déjà à l’aise dans ce nouveau costume. Le socialiste a donné rendez-vous dans un café de son quartier, le Pâtis-Saint-Lazare. La veille, il était sur une radio nationale pour donner son avis sur l’affaire Benalla – une « bataille pour la démocratie et l’équilibre des pouvoirs ».

L’ancien ministre de l’agriculture n’a pas toujours été si offensif vis-à-vis de La République en marche, objectent certains collègues élus de la Sarthe. « Jusqu’à ce qu’il soit candidat au premier secrétariat du PS, Stéphane Le Foll était le premier Marcheur du Mans – un Marcheur certes taiseux à côté de Marlène [Schiappa], Marcheuse plus tonitruante », ironise l’écolo Alexis Braud, conseiller municipal d’Allones (au sud du Mans) et ancien du bureau exécutif d’EELV.

Au bar PMU "Le Derby", au Mans, Stéphane Le Foll salue une habituée. © Justine Brabant Au bar PMU "Le Derby", au Mans, Stéphane Le Foll salue une habituée. © Justine Brabant
Mais au bar-PMU « Le Derby », Le Foll a retrouvé des accents plus combattifs contre la présidence, cette « autorité qui se donne en spectacle » et ses collaborateurs – Benalla en tête –, « qui se sentent investis de cette toute-puissance ». Un retraité du quartier vient le saluer. Le Pâtis-Saint-Lazare est habité par nombre d’anciens de l’usine Renault. « Ça vote ouvrier, ça peut basculer très vite », diagnostique Le Foll, évoquant les bons scores de Le Pen lors d’élections récentes. Celui qui s’approche pour lui serrer la main est un ancien des abattoirs. Avec « monsieur le maire », le tutoiement est de rigueur et les salutations, viriles.

« Alors, Stéphane, tu ne me salues plus ?
— Ah, je ne t’avais pas vu, tu étais au fond ! »
La conversation vire rapidement à la politique.
« Dis, toi, tu en penses quoi de l’affaire Benalla-Macron, toi ?
— Eux ? Mais il faudrait les envoyer en cabane tous les deux, ces fumiers ! » s’exclame le retraité, avant d’ajouter, en faisant mine d’ajuster la visée d’un fusil imaginaire : « Tu sais quoi, moi, je les… Tu vois ? Je leur tire dessus ! »

On a à peine le temps de lui demander pour qui il a voté – « Ah ça ! Je ne vous le dirai pas. Mais c’était la première fois que je votais ça… » – que le septuagénaire tourne les talons. Dénoncer les « affaires », Benalla en tête, sans donner de munitions aux tenants du « tous pourris » : la tâche est ardue. Le Foll le mesure : « Il faut être extrêmement attentif à la manière dont on s’exprime. Trouver une manière de s’opposer, garder sa sérénité, dénoncer sans hurler. »

  • « Un pouvoir mérovingien »

Les élus socialistes – en plus de Le Foll, à la tête de la ville et la métropole, le PS conserve deux députés dans la Sarthe – s’emploient, comme lui, à travailler le terrain. Marietta Karamanli, à la fois députée de la 2e circonscription et membre de la commission des lois de l’Assemblée, a été amenée à discuter de l’affaire Benalla avec ses électeurs.

« Au début, effectivement, les gens nous lançaient : “Vous n’avez pas autre chose à faire ? Il y a des sujets plus importants !” Et c’est vrai : les gens sont préoccupés par l’emploi, la sécurité, le logement et la santé, concède-t-elle. Mais quand on fait le travail d’explication et qu’on ramène les choses sur le fond, ça marche. Ça les intéresse. » L’enseignante de profession a trouvé là un rôle sur mesure : « Le fond, c’est qu’on a affaire à un pouvoir mérovingien. Un pouvoir centralisé, familial, qui s’appuie sur des vassaux. Je peux en parler d’autant mieux que j’enseigne ça à mes étudiants à la fac… »

Au bord de l’étang de Coco plage, Jean-Marie reprend lui aussi la comparaison médiévale, à sa manière : « Ce pouvoir se fout du peuple. Mais vous savez, le peuple asservi, ça n’est pas nouveau. On nous dit qu’on a aboli l’esclavage. Mais quand on gagne 896 euros net par mois, comme moi, et que l’autre type [Benalla] a tous ces privilèges, vous pensez vraiment qu’on l’a aboli, l’esclavage ? »

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