Ce qui a été dit en 1994 devant la commission d'enquête parlementaire

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Lors de la commission d'enquête parlementaire sur le Crédit lyonnais, en 1994, de nombreux témoins ou acteurs de l'affaire avaient – déjà – évoqué l'affaire Bernard Tapie. Mediapart a sélectionné quelques extraits de ces témoignages de l'époque.
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Lors de la commission d'enquête parlementaire sur le Crédit lyonnais, en 1994, de nombreux témoins ou acteurs de l'affaire avaient – déjà – évoqué l'affaire Bernard Tapie. Mediapart a sélectionné quelques extraits de ces témoignages de l'époque.

 

Jean Peyrelevade (à l'époque PDG du Crédit lyonnais) - 10 mai 1994:

 

«Le premier est le dossier Tapie. Il intéresse médiatiquement beaucoup de gens mais j'en dirai peu de choses, d'autant plus que nous sommes actuellement sous une procédure judiciaire de plus en plus active puisque Mr Michel Gallot (président de la SDBO) a été mis aujourd'hui en examen.»

 

«Le dossier Tapie est un dossier historique. Il est un très vieux client de la SDBO. Il y avait déjà un encours de l'ordre de 300 millions de francs à l'époque où Mr Deflassieux était président du groupe. Celui-ci est passé entre 400 et 450 millions de francs sous Mr Lévêque. Il a atteint 1,4 milliards de francs sous Mr Haberer.» (p 21)

 

«S'agissant d'Adidas, je suis incapable de vous répondre car Adidas n'étant pas un de mes soucis aujourd'hui, je n'ai pas regardé le dossier. Mais je crois qu'Adidas va finir par se redresser et je pense que le Crédit Lyonnais va retrouver son argent. Je n'ai pas de temps à perdre sur des dossiers qui marchent bien. Je ne sais donc pas dans quelles conditions a été approuvé le financement d'Adidas. Je ne sais pas comment a fonctionné le conseil.» (p 26)

 

Question du rapporteur : «Lors de la vente d'Adidas, l'année dernière, le Crédit Lyonnais a-t-il financé les acquéreurs?»

 

Réponse: «En ce qui concerne Adidas, je le répète, n'étant pas entré dans le détail, je ne suis pas capable de vous répondre de manière précise. Néanmoins vous me permettrez de rappeler un souvenir. Vous m'aviez agressé à l'époque où j'étais président de l'UAP et vous m'aviez accusé de participer à une entreprise inspirée par des raisons politiques. Je vous avais répondu que nous étions en situation de portage pour le compte du Crédit Lyonnais. Cette réalité s'étend, à ma connaissance, à l'ensemble des actionnaires d'Adidas, AGF mis à part. Donc, en fait, c'est le Crédit Lyonnais qui était le propriétaire d'Adidas. Il avait racheté Adidas à Mr Tapie.
Les détails, je ne les connais pas aujourd'hui mais comme je pense que nous allons vendre mieux que nous avons acheté, cette affaire aura, je l'espère, une heureuse issue.»
(p 37)

 

Jean-Yves Haberer (ex-PDG du Crédit lyonnais) - 11 mai 1994

 

«Je n'ai pas géré les dossiers de Mr Tapie. Pour moi, le problème n'a jamais existé car, de mon temps, il n'y avait pas de raison d'avoir des provisions sur le groupe Tapie. Je n'en dirai pas plus car on toucherait au secret d'un client ; je dirai simplement qu'il n'y avait pas de problème.»

 

«La question suivante sur le repreneur d'Adidas, je ne suis pas sûr de pouvoir y répondre ici (...). Vu par les créanciers d'Adidas, Robert-Louis Dreyfus est un « manager » et d'ailleurs les effets de cet excellent management se sont manifestés aussitôt : il a si bien pris les rênes de cette entreprise que, vous le savez comme moi, Mme Gilberte Beaux, investisseur privé, a déjà réalisé sa plus-value et que les autres, à leur tour, la réaliseront.»

 

«Pour la question sur Adidas, j'invoque le secret bancaire, il s'agit d'un client dénommé.»

 

«A supposer que je le sache, ce qui n'est pas le cas, j'invoque le secret bancaire, il s'agit de clients dénommés.»

 

«Les partenaires en cause ne se limitaient pas au client que vous dites et à la banque que vous dites, il y avait d'autres personnes impliquées mais dont je ne veux pas dire les noms car cela relève du secret bancaire [...].» (p 83).

 

François Gille (ex-Directeur général du Crédit lyonnais)- 9 juin 1994

 

« Alors, pourquoi Mr Tapie ? Parce que la SDBO voyait venir, dans le dossier Tapie, la perspective d'échéances qui ne seraient pas payées et qu'il a été décidé au niveau du groupe que ce dossier quand même sensible pour de multiples raisons ferait l'objet d'une gestion distincte de celle de la SDBO.» (p 616)

 

« S'agissant de Mr Tapie, je dirai que pour moi c'est le problème de l'autonomie des trois ou quatre filiales que j'ai citées. A ma connaissance, les engagements Tapie relevaient de la seule décision de la SDBO en vertu de l'autonomie de la décision initiale. Je parle de l'histoire. Le fait que Mr Tapie ait été un client de la SDBO est un phénomène SDBO. Parce que je n'en ai pas été témoin, j'ignore ce qui s'est passé en 1991 ou 1992 mais la longue histoire de la relation est quand même une relation SDBO-Tapie dans le cadre de l'autonomie de la SDBO. J'ai donc tendance à dire -je ne veux surtout pas diaboliser qui que ce soit- que cette histoire qui nous vaut certes des pertes importantes n'aurait peut-être pas évolué comme elle a évolué si était intervenu dès l'origine un contrôle groupe sur la SDBO, contrôle mis en place depuis la mi-93.» (p 620)

 

«Monsieur le Rapporteur, je ne peux pas savoir s'il y a eu une lettre d'un ministre à Mr Haberer. Je n'ai pas initié cette opération de rachat d'Adidas mais j'ai eu à en connaître et je l'ai approuvée. Je n'ai pas eu seul le pouvoir de décision mais je l'ai approuvée pour ma part car j'ai considéré que c'était la meilleure chose que nous pouvions faire. Mr Tapie ne gérait pas. Il est apparu, peu à peu, que ce n'était pas un bon gestionnaire. Sortir Adidas de la gestion Tapie constituait l'urgence, c'était la meilleure chose que l'on pouvait faire. Cette opération a été voulue, à mon avis par le Crédit Lyonnais, mais je ne sais faire la preuve négative qu'il n'y a pas eu une lettre. En tout cas, pour ce qui est de ma petite part qui a été de viser cette opération -je suis intervenu au niveau des financements à mettre en place s'agissant d'ingénierie un peu spéciale- cette opération a été voulue, a été comprise par moi comme voulue, volontaire, afin de sortir Adidas du contrôle et de la gestion de Mr Tapie et pour en confier la gestion un homme capable de la redresser effectivement, ce qui je crois est en train de se faire. » (p 621).

La défense du patron de la SDBO

 

Michel Gallot (ex-président de la SDBO)- 15 juin 1994

 

«Si vous le permettez, Monsieur le président, je voudrais commencer par dire que cette affaire était extraordinaire dans le sens où Mr Tapie avait acheté Adidas pour une somme extraordinairement faible par rapport à la valeur potentielle de la société. Lorsque ce dossier fut fait, tous ceux qui en avaient connaissance ont pensé qu'il y avait une très grosse plus-value à faire et que tous les problèmes qui pouvaient se poser un jour à Mr Tapie n'existeraient pas. Il l'a vraiment acheté sur une base incroyablement faible. Trois choses ont joué contre Mr Tapie. La première a été la conjoncture, excusez-moi de le rappeler, mais c'est quand même le cas, puisqu'il l'a achetée en 1990, que la conjoncture s'est complètement dégradée après et que le marché du sport a été moins bon qu'il aurait pu l'être. a deuxième cause a été le niveau élevé des taux d'intérêt puisqu'il était en portage. Avec un marché monétaire à 14 ou 15 %, il a été littéralement assommé par le coût. La troisième cause a été vraiment la très mauvaise gestion d'Adidas pendant deux ans et demi. Adidas a été gérée pendant deux ans et demi d'une très mauvaise manière. Lorsque la situation a commencé à se dégrader, les banques ont demandé à Mr Tapie de sortir d'Adidas car comme il le portait en prêt et que les taux étaient ce qu'ils étaient, ils n'étaient plus supportables pour lui.

 

C'est la contrainte des AGF et du Crédit Lyonnais qui a poussé Mr Tapie à vendre Adidas. Il l'a vendue pour le prix d'acquisition majoré des intérêts, grosso modo. Même dans ces conditions, le prix était encore extrêmement avantageux. Pourquoi ce résultat ? Des tractations avaient été faites par le groupe Pentland de Mr Steve Rubin. Ces pourparlers ont été sur le point d'aboutir. Un préaccord signé en juin n'a pas été confirmé en septembre. Mr Rubin n'a pas acheté, malgré un prix meilleur que le prix de sortie qui a suivi, parce que la Livre a été dévaluée entre-temps. J'ai rencontré Mr Rubin, qui m'a dit : « Le marché du sport n'est pas bon, la conjoncture est obscure. Je gagne 250 millions sans rien faire dans la quinzaine, rien qu'en m'étant couvert en Deutschemark. Plutôt que d'être sur une entreprise, qui me tente, me plaît, à laquelle je crois, mais avec un aléa, je préfère encaisser ma mise et m'en aller. » C'est ce qu'il a fait, à tort ou à raison, je ne sais.

La sortie s'est alors faite. Comment le financement s'est-il fait ? Les AGF et le Crédit Lyonnais ont pris une participation en capital à ce moment-là. En ce qui concerne Mme Beaux, elle a été financée par la SDBO. Vous savez d'ailleurs qu'elle a dénoué tout récemment son engagement, c'est -à-dire qu'elle est sortie en vendant ses parts.

 

Je ne connais pas les autres financements. Ils n'ont pas été faits par la SDBO et je n'étais plus au Crédit Lyonnais lorsqu'ils ont été faits. Je ne sais pas où, ni par qui, ni comment ils ont été faits.Quant au destin de l'affaire, Mme Beaux qui a été présidente du directoire d'Adidas pendant trois mois a fait plus pendant ces trois mois que le précédent président, Mr Jaeggi, en trois ans. Elle a fait des choses très simples : elle a limité les stocks, réduit la gamme des produits, fait entrer les créances, réorganisé la logistique. En trois mois, elle a déjà procédé à un redressement important et Mr Robert Louis-Dreyfus qui a repris l'affaire début 1993 a réussi à faire un exercice bénéficiaire en 1993, ce qui n'était pas facile après de lourds exercices déficitaires et, pour l'année 1994, il devrait enregistrer un très net bénéfice.

 

Mon estimation personnelle est que cette entreprise devrait en 1995 gagner de l'ordre de 500 millions de francs. Bernard Tapie a acheté Adidas 1,6 milliard de F en 1990 et cette entreprise, bien gérée par un homme remarquable, va gagner de l'ordre de 500 millions de F en 1995. Vous voyez sur quel multiple de vente cette opération peut se faire, sans que la conjoncture se soit substantiellement améliorée.C'est une étrange histoire économique.»

 

M. le Rapporteur : «Une dernière question sur l'étrangeté de l'histoire : si Bernard Tapie n'avait pas été un homme politique ou s'il n'avait pas bénéficié de soutiens politiques, pensez-vous qu'il aurait eu droit au même traitement en 1990, au moment de l'achat d'Adidas, car, en fait, il n'avait pas le premier sou pour réaliser cette opération ? Pensez-vous qu'il aurait bénéficié du même soutien du Crédit Lyonnais pour le faire sortir, qui a quand même été nécessaire, ne serait-ce que pour le portage et l'augmentation de la participation en capital en 1993 ? Pensez-vous que Mr Haberer a donné un accord tout à fait autonome sur la vente d'Adidas ou pensez-vous qu'il y a eu une intervention politique pour qu'il le fasse ? A-t-il été couvert par une lettre d'un membre du gouvernement, comme cela a beaucoup été dit à l'époque, y compris par Mr Haberer dans certains milieux privés ?»

 

Michel Gallot : «Les banquiers n'aiment pas la confusion des genres entre l'homme d'affaires et l'homme politique. Je ne pense pas que cela donne une facilité supplémentaire à quelqu'un qui fait de la politique de faire des affaires parce qu'il y a un coefficient d'inquiétude et de méfiance.

 

Dans le cas de Mr Tapie, le dossier de 1990 était un excellent dossier bancaire, la meilleure preuve étant qu'il a été syndiqué auprès de onze ou treize banques sans aucun problème car les données fondamentales du dossier étaient excellentes. La marque Adidas est l'une des dix marques les plus connues dans le monde. Avec une gestion un tout petit peu efficace, on devait tirer de cette affaire une valorisation considérable. L'erreur de l'époque est de ne pas avoir syndiqué le capital de manière à limiter le risque. Par conséquent, le destin des choses aurait été complètement différent.

 

Quelle a été la réaction de Mr Tapie ? Je ne la connais pas, mais je pense qu'il a été gourmand et qu'il a dû penser que l'ayant achetée à ce prix, il devait rechercher la valorisation maximale. Il n'imaginait certainement pas que le coût de portage et les taux d'intérêt atteindraient le montant qu'ils ont atteint.

 

Donc, j'affirme que le dossier de prêt s'est monté d'une manière technique, sur un dossier totalement sûr. De plus, nous avions en nantissement la totalité des parts. A ce prix-là, les banques ne couraient aucun risque.»

 

M. le Rapporteur : «En même temps, Mr Tapie avait un découvert important auprès de la SDBO au titre de la Financière Immobilière Bernard Tapie. L'affaires Adidas était peut-être bonne, mais était-il raisonnable de faire confiance à une personne qui avait déjà un découvert important, avec une capitalisation des intérêts ? N'importe qui aurait-il pu en bénéficier ?»

 

Michel Gallot : «Je crois l'avoir dit en propos introductif, quand vous regardiez ce dossier, vous vous disiez que l'ensemble des découverts pouvait être remboursé par la valorisation certaine. Je ne comprends toujours pas comment il a réussi à acheter cette affaire 1 ,6 milliard. Manifestement, cela valait beaucoup plus. Talent de conviction, de négociation, je n'en sais rien. A l'époque, tout le monde s'est demandé comment il fait. Accorder le crédit était une évidence. C'était l'occasion rêvée de rembourser le découvert parce qu'il allait faire une très forte plus-value ... ce qu'il aurait du faire. Porter en prêt cette affaire avec des taux de marché monétaire de l'ordre de 14 à 15 % plus marges n'empêche pas, malgré un prix d'acquisition très avantageux, l'affaire de continuer à s'enfoncer. L'attitude du banquier est alors d'arrêter, de sortir, de dire à Mr Tapie : « Vous ne pouvez plus le porter. Mr Rubin s'est désisté. » Quand quelqu'un se désiste, c'est toujours très mauvais parce que les gens ne savent pas très bien pourquoi il s'est désisté. Cela jette une ombre, impose des délais. Il était évident que la sortie allait être difficile. Il fallait le pousser à sortir.»

 

M. le Rapporteur : «Vous dites que l'opération était bonne à l'origine. Mais elle était viciée au début puisqu'il n'y avait pas de fonds propres. Dès lors que Mr Tapie était obligé d'être en portage, il devait trouver une sortie rapide dont il n'était pas du tout assuré.»

 

Michel Gallot : «C'est sûr, mais il devait la syndiquer à hauteur de 40; 50 ou 60 %. Je regrette qu'il ne l'ait pas fait tout de suite. C'est, je pense, ce qui se serait fait si la conjoncture n'avait pas tourné et mis une sorte de réfrigération sur toutes ces affaires. Il fallait le faire sortir. C'était un réflexe bancaire normal et salubre.»

 

M. le Rapporteur : «La sortie n'aurait pu se réaliser s'il n'y avait pas eu cet appel important de banques et de compagnies d'assurances nationalisées. Le Crédit Lyonnais, l'UAP et les AGF ont augmenté leur participation en capital dans la nouvelle structure.»

 

Michel Gallot : «La réponse à votre question est de savoir combien se vendra Adidas dans deux ans. Si les banques avaient repris une entreprise qui devait devenir mauvaise, déficitaire et perdante, c'était une mauvaise réaction. Il valait mieux tout perdre à ce moment-là. Mais si vraiment, ce que je crois, Adidas vaut très cher l'année prochaine, n'est-ce pas une réaction efficace des banques sur une affaire redressable, de niveau mondial, que de l'avoir soutenue et d'avoir évité des pertes sur ce dossier ?»

 

M. le Rapporteur : «Efficacité relative parce qu'on a assisté à la fermeture de quasiment toutes les usines Adidas en France.»

 

Michel Gallot : «C'est possible, mais le problème est de savoir quel sera le compte d'exploitation d'Adidas fin 1994 et fin 1995.» (p 703)

 

« Sur la capacité de gestion, je ne me prononcerai pas, parce que je ne le sais pas. A mes yeux, Mr Tapie est surtout un acheteur et un vendeur, un négociateur qui achetait très bien et revendait généralement bien. C'est plus un homme d'affaires qu'un gestionnaire d'entreprise. » (p 707)

 

« Peut-être. Je constate cependant que la Commission bancaire qui est devenue si sévère n'avait demandé dans son rapport de 1992 qu'une provision de 70 millions en capital sur le groupe Bernard Tapie. Elle en a demandé 500 l'année suivante. » (p 708)

 

« C'est le problème des SNC qui offrent une grande facilité et un grand risque. La grande facilité, c'est la facilité fiscale du statut de commerçant, le grand risque c'est l'engagement complet sur ses biens. La banque a toujours pensé que l'engagement sur les biens propres qui étaient importants -hôtel particulier, mobilier - couvrait largement ce qu'il pouvait y avoir d'incertain dans les autres comptes.» (p 709)

«Des garanties plus qu'incertaines»

 

Jean Peyrelevade - 16 juin 1994

 

«Je ne suis pas capable de donner une analyse détaillée des causes avant 1993. J'ai en tête approximativement l'évolution des encours avant 1993, dont nous avions dit un mot lors de ma précédente audition. Ils devaient être de l'ordre de 250 ou 300 millions de F. en 1986, de 500 millions en 1988 et sont passés à 1,4 milliard en 1993.

 

Mr Tapie est un client très ancien du Crédit Lyonnais, ou plus exactement de la SDBO. Il est intéressant de noter, d'après ce que dit l'un des anciens présidents du Crédit Lyonnais, Mr Claude Pierre-Brossolette, que Mr Tapie est entré dans le groupe du Crédit Lyonnais comme client au niveau de la SDBO après que Mr Pierre-Brossolette lui-même eût décliné la relation d'affaires avec Mr Tapie au niveau du Crédit Lyonnais. C'est un très ancien client de la SDBO et nommément de Mr Despessailles. Il est resté pendant très longtemps un client tout à fait modeste.

 

Mon sentiment est qu'en 1986, et probablement encore en 1988, d'après les éléments de l'étude dont on m'a parlé, les actifs des sociétés que représentait Mr Tapie ou ses actifs propres couvraient encore largement le montant des crédits.

 

Pendant cette période, toute autre considération mise à part, il semble bien qu'il n'y ait pas de raison de considérer Mr Tapie comme un mauvais client ou, comme nous le disons dans notre jargon, un « débiteur douteux. A la fin de l'année 1993, il n'en est plus de même. Que s'est-il passé entre 1988 et 1993 qui explique cette évolution ? Je n'en sais rien dans le détail. Je constate que fin 1993, le groupe, toujours au niveau de la SDBO, a des créances de l'ordre de 1,4 milliard et que l'actif total de Mr Tapie est très sensiblement inférieur à ce chiffre. Pour que la Commission comprenne ce qui s'est passé ensuite, à titre de pure information, je dirai que nous avions dès lors -cela remonte au dernier trimestre 1993- le choix entre deux solutions. Nous avions la capacité juridique de mettre Mr Tapie en défaut tout de suite. Mais quand on met un tel client en défaut, je veux dire un client dont on sait que l'actif net est inférieur au passif, on se préoccupe de la portée des gages et des garanties dont on dispose. C'est bien entendu la première question que j'ai posée.

 

Je me suis alors aperçu que, pour des raisons qui m'échappent, nous avions des garanties plus qu'incertaines sur une partie importante du patrimoine officiel de Mr Tapie, c'est-à-dire sur ses biens mobiliers, ses meubles et ses tableaux.

 

Il semble qu'un engagement avait été pris vis-à-vis de Mr Tapie, au moment de la revente d'Adidas, qu'aucune prise de garantie ne serait faite sur ses biens mobiliers. Nous avions le choix entre deux solutions :

 

-Soit mettre en défaut Mr Bernard Tapie, provoquer une liquidation judiciaire, provoquer un dépôt de bilan des sociétés de son groupe, avec les conséquences sociales inéluctables que vous imaginez et nous retrouver avec des actifs dont une large part nous échappait et avec, sur le reste, pour leur valorisation, un processus de liquidation judiciaire qui est loin d'être le meilleur pour la réalisation à niveau de prix convenable des actifs concernés. C'était, par ailleurs, la solution médiatiquement la plus confortable.

 

- Soit -solution que j'ai retenue à ce moment-là- se dire qu'il fallait récupérer le maximum d'argent, le faire dans des conditions aussi favorables que possible pour le Crédit Lyonnais, donc poser comme condition sine qua non avec Mr Tapie l'extension du champ des gages et des garanties à l'ensemble de ses biens mobiliers et procéder de manière à maintenir en bon fonctionnement ce qui peut l'être dans son groupe industriel.

 

En échange de la rupture des relations, c'est-à-dire du refus d'accorder de nouveaux crédits, de la contrainte que nous mettions sur lui de commencer à vendre certains de ses actifs et de l'extension des garanties à l'ensemble de son patrimoine et de ses biens mobiliers, Mr Tapie nous a demandé des délais, ce qui est normal.

 

Nous avons passé un accord, qui était loin de m'enthousiasmer sur le plan des réactions que j'attendais à sa publication, mais qui me paraissait être la solution la plus raisonnable compte tenu de l'ensemble des contraintes que nous avions à traiter.

 

Puis que s'est-il passé ? Comme l'extension des garanties aux biens mobiliers était une des raisons-clés pour laquelle j'avais donné accord à cette perspective, avec le maintien en état de marche de ce qui restait de son appareil industriel, nous avions une curiosité légitime sur la valeur effective de ses biens mobiliers, qu'il nous avait présentée comme étant de l'ordre de 350 à 450 millions de francs.

 

Nous avions donc comme condition suspensive à l'accord, non pour des raisons de forme, accessoires, mais pour des raisons de fond, la confirmation par deux experts -qui avaient été d'ailleurs désignés par Mr Tapie et non par nous- de la liste et de la valeur des objets concernés. Cette double confirmation ne nous est jamais parvenue. Compte tenu de cela, nous avons eu des doutes sur la valeur du gage tel qu'il nous était présenté. Nous avons interrogé les experts en question, ce qui a renforcé le doute, et avons décidé de revenir à la première stratégie, puisque nous pensions que Mr Tapie nous avait menti.»

M. Alain Griotteray :«Vous avez utilisé les mots « pour des raisons qui m'échappent ». Or, ce qui nous intéresse c'est bien ce qui s'est passé non en 1994, mais à l'époque où les « raisons vous échappent ». Donc, il y a une anomalie grave, à vos yeux, dans la façon dont le Crédit Lyonnais a pris des garanties en ce qui concerne Mr Tapie ?»

 

Jean Peyrelevade : «Oui, monsieur Griotteray. Je peux faire un pas de plus. Je peux donner mon interprétation, mais ce n'est qu'une interprétation parce que, si je puis me permettre cette pique, n'ayant pas les loisirs du Rapporteur, je ne suis pas allé enquêter sur pièces et sur place. Mais mon interprétation est la suivante.

 

Je pense que l'un des dérapages se produit au moment de l'affaire Adidas, c'est-à-dire que Mr Tapie achète Adidas alors qu'il n'a ni le loisir, ni le temps, ni certainement la capacité, ni les financements correspondants à cette acquisition. Quand il achète Adidas, qu'il considère comme l'affaire de sa vie et une grande œuvre pour la France, avec un financement monté quasi intégralement à nouveau par la SDBO, si je ne me trompe pas, .... je me trompe, il n'y a pas que la SDBO, la BNP est également là puisqu'elle était la banque d'Adidas. Il y a donc un tour de table.

 

Puis, au bout d'un certain temps -un an ou deux, je n'ai pas les délais exacts en tête- les banquiers s'aperçoivent qu'Adidas ne se redresse pas, que les pertes continuent, voire s'aggravent et donc les financements qu'ils ont consentis au groupe Bernard Tapie pour pouvoir acquérir Adidas sont en voie de devenir des créances compromises. J'imagine qu'ils s'inquiètent. Je ne sais s'ils se sont posé la question de manière explicite, mais ils auraient dû en tout cas se poser la question sur Adidas dans les mêmes termes que je viens de la poser sur l'ensemble du groupe Bernard Tapie aujourd'hui. Il y a certainement eu un moment où, sur l'affaire Adidas, l'actif que représentait Adidas était devenu inférieur au financement des banquiers pour acquérir Adidas.

 

Ils avaient alors le choix entre deux solutions : soit exiger le remboursement en prenant le gage, c'est-à-dire en devenant directement eux-mêmes propriétaires d'Adidas, ce qui est un cas classique dans nos opérations, soit prendre une voie plus douce et essayer de s'en sortir sans aller à l'affrontement direct avec Mr Tapie.

 

C'est la deuxième voie qui a été choisie. Là encore, pour des raisons qui m'échappent, mais si, à nouveau, j'interprète avec toute la fragilité de ce type d'interprétation, a posteriori, c'est une répétition à petite échelle -Mr Tapie intéresse tout le monde, mais les montants sont à petite échelle par rapport à d'autres affaires- du processus que l'on retrouve sur d'autres affaires. Aller à l'affrontement et dire que Mr Tapie n'a pas été capable de gérer Adidas, que les créances sont compromises, qu'il faut exécuter le nantissement, devenir propriétaire et le mettre dehors, c'était reconnaître que l'on s'était trompé au moment où on lui avait accordé le financement.

 

Je trouve personnellement que l'interprétation majeure de l'enfoncement du Crédit Lyonnais dans un certain nombre de grandes erreurs et de grands dossiers -le dossier Tapie n'en est qu'un petit exemple par ses montants- est cette incapacité à tout moment à être lucide par rapport à la situation et à refuser de couper un bras, non pas tellement parce que couper un bras coûte de l'argent, mais parce que psychologiquement -et c'est beaucoup plus important, à mon avis, pour expliquer ce qui s'est passé- couper un bras, c'est reconnaître une erreur de jugement antérieure. Nous étions dans un climat où l'ensemble de la maison et son monarque considéraient qu'ils bénéficiaient d'une sorte d'infaillibilité divine.

 

C'est donc la deuxième voie qui a été prise, celle de la négociation douce. Au lieu de prendre les actions en nantissement de manière brutale, on les a rachetées à Mr Tapie et pour ne pas montrer que c'était le Crédit Lyonnais lui-même qui rachetait des actions auxquelles on aurait pu avoir accès de façon plus brutale, par nantissement et en ruinant Mr Tapie au passage, on a monté des portages, qui l'ont été pour le compte du Crédit Lyonnais. Mais comme Mr Tapie est un homme tout à fait admirable, d'une très grande capacité dialectique, très habile et qui connaît très bien ses dossiers, cette solution, qui était pour lui merveilleuse, il a fallu, semble-t-il, le convaincre de l'accepter. Apparemment, cela n'a pas été facile. C'est lors de cette négociation que, dans des conditions que je ne suis pas capable de déterminer, on lui a promis que ses biens mobiliers ne seraient jamais saisis.»

«Une sorte d'infaillibilité divine»

 

M. le Président : «D'autres éléments que l'infaillibilité du monarque peuvent-ils expliquer cette solution ? Certains expliquent pour justifier le début de l'opération qu'il y avait tout de même une valeur apportée par Mr Tapie au moment du premier achat d'Adidas : il était le seul à pouvoir obtenir un prix aussi inespéré.»

 

Jean Peyrelevade : «Que Mr Tapie ait été le seul à avoir le talent nécessaire pour convaincre la famille de vendre, je suis tout à fait prêt à le reconnaître. Il n'y a rien de plus difficile que de convaincre une famille qu'elle doit vendre une partie de son patrimoine. Que son talent extrême se soit déployé avec efficacité dans ce cas précis, il n'y a aucun doute. Je vois l'affaire d'un peu loin. Je n'ai pas étudié en détail Adidas, mais je rappelle que j'étais alors président de l'UAP et que l'on a essayé de nous convaincre de participer à l'opération. A l'époque, nous avons refusé et avons participé au portage plus général qui avait été organisé par le Crédit Lyonnais.

 

Nous avions refusé parce que nous avions le sentiment, qui a été conforté ensuite, qu'il était très difficile de juger, qu'Adidas était une superbe marque mais que la situation économique du groupe était profondément détériorée. Compte tenu de ces différents éléments, ce prix nous paraissait un prix d'entrée élevé pour un investisseur raisonnable et comportait une partie de risque tout à fait importante. Nous avons donc décliné l'offre.

 

Aujourd'hui, en regardant les choses ex post, j'ai toujours ce jugement. Quand Mr Tapie est sorti d'Adidas, il l'a laissé dans une situation extrêmement préoccupante. Si nous finissons un jour par nous tirer pas trop mal de ce dossier -ce que je commence à espérer- ce sera dû, non pas comme il le dit, à Mr Tapie, mais au talent de gestionnaire tout à fait remarquable de l'homme qui a été mis à la tête d'Adidas par le Crédit Lyonnais...»

 

Henri Emmanuelli : «Et à la délocalisation totale de l'appareil industriel.»

 

Jean Peyrelevade : «...et à la délocalisation totale de l'appareil industriel, absolument.»

 

M. le Rapporteur : «Comment fonctionnait le portage ?»

 

Jean Peyrelevade : «Monsieur le Rapporteur, une fois de plus, nous avons du mal à communiquer pour la raison suivante, que je vais vous exposer.Je savais, côté UAP, que nous participions au portage parce que j'avais donné des instructions à mes collaborateurs que l'on ne dépasse pas le stade du portage, en termes de prise de risque.

Je sais, côté Crédit Lyonnais, que nous sommes en portage parce que j'ai posé la question à mes collaborateurs. Comme personnellement, je fais confiance à mes collaborateurs, je n'ai vu le contrat de portage ni d'un côté ni de l'autre. Je ne suis donc pas capable de répondre à votre question. »
(p 730)

 

« Je voudrais rassurer Mr Auberger, qui pourra, à son tour, rassurer les Français. En ce qui concerne l'accord avec Mr Tapie, que ce soit clair, j'en revendique complètement la responsabilité. Si c'est un mauvais accord, j'en suis responsable et vous pouvez me critiquer, mais il ne change rien aux dégâts antérieurs. Ils étaient créés. J'ai négocié au mieux ce que je croyais être la sortie la plus raisonnable. Il se trouve que Mr Tapie a fait en sorte que cet accord, de notre point de vue, n'existe plus.

 

De manière plus générale, je voudrais vous rassurer, il n'y a pas deux poids, deux mesures. Quand nous avons affaire un débiteur en situation difficile, cela va de l'ouvrier au chômage à la MGM, la préoccupation est toujours la même. Elle est d'abord, parce que c'est notre métier, de voir comment nous pourrons rentrer le plus efficacement possible dans nos fonds. Une fois cette question posée, nous étudions la situation du débiteur, son patrimoine, ses sources de revenu et nous commençons toujours par négocier un plan de remboursement avec lui.

 

Vous m'avez interrogé sur les risques pays la première fois que je suis passé devant votre Commission. Qu'avons-nous fait d'autre avec tous les pays du monde sinon exactement cela ? La règle est toujours la même.

Si l'on exécute tout de suite, c'est le meilleur moyen pour que l'on ne récupère que fort peu de choses, parce que les ventes judiciaires forcées, les écroulements d'usines après que l'on a sorti brutalement le gestionnaire, etc., ont toujours des conséquences négatives. Nous négocions toujours et faisons toujours un plan de consolidation. Nous étalons les remboursements, diminuons le taux d'intérêt, faisons grâce de telle ou telle partie de la charge et nous nous disons que nous récupérerons 50, 60 ou 70 % de notre créance.

En fonction de cette consolidation et de cette idée que nous nous faisons des capacités du débiteur à emprunter, nous passons la provision, qui n'est jamais au départ une provision à 100 %.

Il est tout à fait naturel que le débiteur en question, lorsqu'il négocie ce plan de consolidation, négocie les moyens qu'il a de survivre. Donc, nous regardons ce qu'un ouvrier au chômage garde comme revenu disponible. Il se trouve que le revenu disponible minimum de Mr Pelège ou de je ne sais qui n'est pas apprécié par le débiteur concerné de la même manière que celui d'un ouvrier au chômage.

 

Quelles que soient les justifications ou les non-justifications morales à cet état de fait, il faut bien voir que nous sommes dans un rapport de négociation. Combien de fois ne sommes-nous pas confrontés à ce que j'appelle le chantage au dépôt de bilan, que vous connaissez en tant qu'hommes politiques parce que vous intervenez souvent pour nous demander de « faire quelque chose » ? Faire quelque chose, cela veut dire consolider, accepter des délais, accepter d'oublier une partie des créances et en général, l'interlocuteur qui vous fait intervenir ne vous le dit pas, accepter une protection minimale d'une partie de son patrimoine personnel parce que quelqu'un que l'on ruine à titre personnel n'acceptera pas de continuer à diriger ses affaires.

C'est la vie. Ce ne sont pas des considérations morales, mais des données de fait. La négociation et la consolidation sont un principe général à tous les niveaux de la société et quel que soit le débiteur. Cependant, je reconnais que les différents débiteurs n'ont pas exactement les mêmes moyens de négociation.

Cela étant, nous ne nous précipitons jamais pour faire jouer les hypothèques. Nous n'aimons pas les ventes judiciaires. En général, ce n'est pas à nous que cela profite, mais à d'autres. Nous n'aimons pas les dépôts de bilan. Nous n'aimons pas aller au tribunal de commerce parce qu'en général, ce n'est pas à nous que cela profite. Maintenant que vous avez changé la loi dite de 85, ce sera peut-être mieux.

 

Nous ne le faisons que lorsque le premier plan de consolidation ayant échoué, nous nous disons que le seul moyen de récupérer un peu d'argent, c'est d'aller au bout de l'exercice de nos gages. Mais vous ne trouverez jamais un particulier, même le plus modeste, sur lequel à la première échéance non payée, nous basculons dans la mise en jeu de l'hypothèque. Cela n'existe jamais.» (p 732)

 

Jean-Jacques Descamps : «Vous aviez constaté que les actifs ne couvraient pas les engagements. Ce phénomène ne datait-il pas de plus tôt ? Mr Gallot, ancien président de la SDBO, nous a dit qu'à son avis, cela remontait à fin 1992. on peut même se poser la question de savoir si ce n'était pas plus tôt. Mais supposons que ce soit fin 1992. N'est-il pas étonnant qu'il ait fallu attendre fin 1993 pour engager une négociation avec Mr Tapie ? Est-ce de la négligence de la part de vos prédécesseurs ou est-ce l'effet d'une situation particulière de Mr Tapie comme créancier ? Comment analysez-vous ce délai et avez-vous trouvé en arrivant un dossier vous expliquant que jusque-là, on n'avait pas de raison de se poser des questions ?»

 

Jean Peyrelevade : «J'ai peut-être du mal à vous communiquer la façon dont je travaille. Je ne me suis pas plongé dans les dossiers passés, je me suis simplement fait donner à mon arrivée une photographie que mes services ont établie du patrimoine actifs-passifs. J'ai constaté, à mon sens, une différence importante dans le mauvais sens. Le seul élément de réponse que je pourrais vous livrer est qu'à la fin de l'année 1993, au moment où j'ai pris mes fonctions, mon prédécesseur considérait que Mr Bernard Tapie était solvable. Je n'ai pas cherché à aller plus loin et à savoir à quel moment, de mon point de vue, Mr Tapie n'était plus devenu solvable. Quand j'ai pris mes fonctions, à mes yeux, il ne l'était pas. Mon prédécesseur pensait qu'il l'était. Point. » (p 734)

 

 

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