Jour de vote historique en Nouvelle-Calédonie

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Il est rare qu’un scrutin concernant moins de 175 000 électeurs, dans un pays qui ne sort pas d’une guerre, se déroule sous le regard de l’ONU, de 250 observateurs et d’une foule de journalistes. Mais, 165 ans après l'annexion de la Nouvelle-Calédonie par la France, l’archipel se déplace ce dimanche aux urnes pour accéder, ou non, à l’indépendance.

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Nouvelle-Calédonie, envoyés spéciaux. – Accrochés dans les branches, enroulés autour des poteaux électriques, disposés sur le pare-brise arrière des voitures, portés à même le torse : le long de la côte orientale de la Nouvelle-Calédonie, majoritairement peuplée de Kanak, les drapeaux de la Kanaky sont partout.

La mairie de Poindimié, sur la côte orientale de la Nouvelle-Calédonie © JC La mairie de Poindimié, sur la côte orientale de la Nouvelle-Calédonie © JC
Il faut arriver devant une mairie pour voir flotter, à côté des couleurs Kanak, l’étendard bleu, blanc, rouge, et se souvenir que c’est entre ces deux drapeaux que doivent aujourd’hui, dimanche 4 novembre, choisir 174 154 électeurs inscrits sur une liste référendaire composée pour l’occasion à partir de critères excluant les habitants de Nouvelle-Calédonie implantés trop récemment sur le Caillou et qui n’y auraient pas le centre de leurs intérêts matériels et moraux.

Ces électeurs, dont 80 000 sont de statut coutumier, ont commencé à se prononcer à 8 h ce dimanche (22 h samedi heure de Paris) dans les 33 communes et 284 bureaux de vote implantés sur le territoire. Le scrutin sera clos à 18 h (8 heures à Paris).

Le référendum se déroule sous le regard de l’ONU et de 250 délégués venus de l’Hexagone pour s’assurer de la sincérité d’un vote « d’une importance majeure pour notre pays » et qui « constitue un tournant de son histoire », explique Paul Néaoutyine, l’homme politique indépendantiste le plus en vue du pays depuis qu’il est président de la Province Nord, le laboratoire politique, administratif et économique de ce que pourrait être la Kanaky-Nouvelle-Calédonie si l’archipel devenait indépendant.

Paul Néaoutyine, à la mairie de Poindimié, le jour du référendum © JC Paul Néaoutyine, à la mairie de Poindimié, le jour du référendum © JC
Paul Néaoutyine est aussi le maire de Poindimié, une bourgade sans charme qui s’étire le long de la route bordant l’océan, au centre du littoral oriental de la Grande Terre et qui ne fait pas mentir, en ce jour historique, sa réputation d’être désertée le week-end. À l’ouverture du bureau de vote numéro un, à la mairie, où il officie, les voitures commencent toutefois à arriver et la queue s’étire rapidement.

Le premier dans la file et à avoir garé son gros pick-up sur le parking est Thierry, 60 ans. Cet ancien militaire possède une propriété agricole dans les parages de Poindimié. « Je suis métis kanak, indonésien et calédonien, explique-t-il. Et je veux finir ma vie avec tout le monde, dans ce pays qui est beau, notamment parce qu’il est multi-multiethnique. » Il vote oui aujourd’hui, « parce que c’est le moment de prouver qu’on est capable, même s’il reste un point d’interrogation économique. La Calédonie, c’est comme mon bébé, c’est difficile de le voir indépendant, mais il y a un moment où il faut le laisser voler de ses propres ailes ».

Le point d’interrogation économique est ce qui a décidé Isaac, 29 ans, à voter non. Ce Kanak vit en tribu, sans travail, mais juge que le pays « n’est pas prêt ». Même son de cloche pour Andrée, métis kanak et calédonienne, aide-soignante à l’hôpital de Poindimié. « La Nouvelle-Calédonie sans la France, on ne va pas y arriver. Peut-être plus tard, un jour… Mais on n’est pas assez autonome, pour tout ce qui est agriculture ou commerce extérieur. On ne va pas s’en sortir uniquement avec le minerai et le tourisme. À quoi servirait d’être indépendant pour être dominé par l’Australie ou la Chine, comme le Vanuatu », demande-t-elle, en citant l’exemple repoussoir de la petite île du Pacifique devenue indépendante en 1980, et dont la situation économique actuelle inquiète beaucoup d’habitants de Nouvelle-Calédonie.

File d'attente devant la mairie de Poindimié © JC File d'attente devant la mairie de Poindimié © JC
Tous les parents d’Andrée votent également non, ce qui n’est pas toujours le cas, tant la question « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? », posée ce dimanche, a pu déchirer le pays, mais aussi certaines familles, certains couples, voire les consciences intimes de chacun.

Emmanuel, un métis kanak et calédonien trentenaire venu avec sa femme et ses deux enfants de cinq et deux ans ne souhaite pas, au premier abord, dire pour quoi il vote. Il se décide finalement une fois qu’elle s’est éloignée. « On n’est pas d’accord avec ma femme. Elle vote non, et moi je vote oui. Je respecte son choix, elle a peur qu’on perde des accès aux médicaments et aux allocations. Mais moi je suis au chômage, et il y a trop de gens qui arrivent ici, donc on ne trouve pas de boulot. »

Joseph a voté "Oui" © JC Joseph a voté "Oui" © JC
Joseph est lui aussi au chômage, « comme tout le monde ». Mais ce Kanak vient de glisser un bulletin oui dans l’urne. « Sans aucune hésitation. Je veux retrouver ma dignité et être libre chez moi. On reste enfermé dans un système colonial, même si cela ne veut pas dire que je n’aime pas la France. On créera des partenariats et des interdépendances quand on aura l’indépendance. Ceux qui nous opposent le modèle du Vanuatu n’y ont jamais été, c’est un pays très heureux ! »

Adèle, Kanak de 56 ans, est venue à la mairie de Poindimié pour voter par procuration pour son fils, coincé à Nouméa. Elle sait donc qu’il vote oui. Mais elle, qui ira glisser son bulletin à l’extérieur de Poindimié, dans la tribu de Tibarama, à laquelle elle appartient, vote non. « Je préfère marcher avec la France, explique-t-elle. Comment on va faire si on est tout seul ? Comment on va construire ? » Lorsqu’on lui oppose le développement de l’économie et des infrastructures en Province Nord, dont le maire de Poindimié a fait un argument de campagne, elle souligne que « la Province Sud et Nouméa avancent beaucoup plus vite que nous. Moi je ne suis ni pour ni contre l’indépendance, mais je suis inquiète sur le fond, pas pour le résultat, même s’il y aura toujours des petits mecs pour mettre le bazar, comme partout dans le monde ».

À une heure de route de Poindimié, en direction de Koné sur la côte opposée, au cœur de la chaîne de montagnes qui constitue l’épine dorsale de la Grande-Terre, se trouve la tribu de Bopope. L’urne et l’isoloir ont été installés dans la maison commune, au centre de la tribu, à proximité du terrain de sport. Deux heures et demie après l’ouverture du scrutin, 84 votants ont déjà exercé leur droit de vote, sur 214 inscrits, sous le regard de la présidente du bureau,

L'urne du bureau de vote de la tribu de Bopope tenu par Annette Poarapoepoe © JC L'urne du bureau de vote de la tribu de Bopope tenu par Annette Poarapoepoe © JC
et d’un magistrat honoraire venu de France par avion spécial, comme 250 autres délégués de la Commission de contrôle, répartis dans chaque bureau du territoire, y compris dans les tribus les plus éloignées.

À Bopope comme ailleurs, la participation est très forte. Près de 42 % à la mi-journée, alors que le taux n’était que de 27 % lors des provinciales de 2014. Parmi les votants de la tribu de Bopope, Sapotr Kiolet, élégante sexagénaire, s’est prononcée pour le oui et explique les raisons de son choix. « C’est naturel. C’est un moment historique pour le pays. Dans la famille, tout le monde vote oui. » Croit-elle que l’indépendance peut-être victorieuse ce soir ? « J’ai vu les sondages, mais je ne suis pas inquiète. Même si le non l’emporte, on reste gagnants, parce qu’on est chez nous. Que le oui ou le non s’impose ce soir, nous on sera victorieux.»

À l’extérieur de la maison commune, deux Kanak discutent : Marcel, cultivateur de 50 ans, et Cédric, chauffeur poids lourd de 24 ans, doté de solides dreadlocks. Tous deux ont voté oui « pour notre libération », affirment-ils en chœur. « Cela fait trop longtemps, précise Marcel, que la justice ici est à deux vitesses. Il reste une justice coloniale. Pour nous, les Kanak, la justice est injuste. »

Joséphine, 21 ans, semble être une des rares de la tribu de Bopope à avoir glissé un bulletin non dans l’urne. « Je me sens isolée ici, concède-t-elle. Mais je ne veux pas qu’on soit indépendants. Je veux continuer à faire partie de la France. Pour les études principalement. Je suis en train de passer les concours d’aide-soignante et je crains qu’il y ait moins de travail si la France n’est plus là. »

« Trente ans que je l'attends mon référendum »

Dans un bureau de vote de Koné Dans un bureau de vote de Koné
À Koné, capitale de la Province Nord, sur la côte occidentale, le bureau de vote principal se trouve dans une grande salle située entre la mairie et la poste. Des petits cailloux ont été disposés sur les bulletins et les enveloppes pour éviter les coups de vent.

Emma, une Kanak, trentenaire, vient de glisser un bulletin oui dans l’urne. « C’est un jour qu’on attend depuis longtemps. C’est important de voter pour l’accession à la pleine souveraineté. Il y a quinze ans, je ne me serais pas vue sans la France, mais les choses ont beaucoup changé. J’ai fait des études en France, je travaille dans le tourisme, et j’ai confiance en l’avenir du pays indépendant. »

Raymonde a voté pour l'indépendance © JC Raymonde a voté pour l'indépendance © JC
Au contraire, Blandine, institutrice, née en Nouvelle-Calédonie d’origine française, juge que le « pays n’est pas mûr. C’est pour cela que j’ai voté non. J’ai l’impression qu’il s’agit plutôt, pour les politiques, d’une lutte pour le pouvoir que de créer un vrai pays. Nous ne sommes pas encore prêts. » Et quand la préparation sera-t-elle terminée ? Il « faudrait déjà qu’il y ait un renouvellement de la classe politique. Mais dans le contexte mondial, où on est tout petit, ce serait quand même très compliqué ».

Raymonde est elle aussi enseignante, mais Kanak. Elle est originaire de l’île des Pins, mais travaille et vote à Koné. Elle a voté oui à l’indépendance, « parce qu’on se doit d’être présent par rapport à toutes les souffrances subies ». Elle regrette la « peur entretenue et les propos excessifs » pendant la campagne référendaire. Est-elle inquiète du résultat ? « On ne peut pas être complètement serein, par rapport à tout ce qu’on a vécu. »

La sérénité, justement, voilà un sentiment qu'on ne s'attendait pas à trouver à Saint-Louis, la tribu kanak la plus proche de Nouméa. Un endroit et une population d’environ deux mille personnes qui cristallisent depuis plusieurs années les angoisses de la population blanche de Nouméa et du reste de la Grande-Terre. Barrages routiers, violences urbaines : la tribu a mauvaise réputation et fait partie des « points chauds », surveillés comme le lait sur le feu par tout ce que le pays compte d’autorités policières.

Banderole sur la route entre Poindimié et Koné Banderole sur la route entre Poindimié et Koné

 

Pourtant, en ce matin de vote historique, tout est calme. Les gendarmes sont bien positionnés aux entrées et aux sorties de la tribu, mais ils ne sont pas au contact direct. Surtout, la file est longue devant le bureau de vote. L’appel au boycott de la frange la plus dure des indépendantistes, le Parti travailliste (PT), n’a visiblement pas été entendu.

« C’est notre jour, c’est le jour J : je ne vois pas pourquoi au dernier moment on ferait marche arrière, s’indigne Clémence Wamytan, quadragénaire habitante de la tribu, militante syndicale et FLNKS de longue date. Ne pas voter, c’est faire le jeu de la droite, c’est leur donner raison. » Comme elle, la plupart des militants de l’indépendance ne sont pas confiants sur l’issue du vote, mais se disent qu’un processus irréversible vers la pleine souveraineté a été engagé et que même si le non passe aujourd’hui « il y aura un deuxième, puis un troisième référendum et ensuite nous négocierons directement notre liberté. Parce que c’est de cela qu’il s’agit : de notre liberté ! »

Pour ce qui est des potentielles violences, le raisonnement est le même que pour l’appel au boycott. Les gens de Saint-Louis ne veulent pas prêter le flanc aux critiques, ne pas « gâcher » ce moment d’expression populaire. « Non, il n’y aura pas de problème, parce que nous sommes des gens responsables, quoi qu’on en dise, résume Jean-Pierre Wamytan, autorité coutumière, membre de la chefferie de Saint-Louis. Nous avons eu des contacts réguliers avec les autorités françaises, au haut-commissariat, tous les quinze jours nous avons fait le point et tout va bien. »

Jean-Pierre Wamytan à l'entrée de la grande chefferie de Saint-Louis © JS Jean-Pierre Wamytan à l'entrée de la grande chefferie de Saint-Louis © JS

« Je suis venu voter pour la Kanaky et j’espère bien que ce soir on sera libres ! » conclut David, la vingtaine, un autre habitant de la tribu. Ici en tout cas, l’issue du vote ne fait guère de doute : Saint-Louis est un bastion de l’indépendantisme et si la tribu est sulfureuse dans le reste de la Nouvelle-Calédonie, dans l’écrin de verdure tapissé de drapeaux Kanaky aux portes de Nouméa, c’est l’État français qui n’a pas bonne presse.

L’exact opposé des « quartiers sud » de Nouméa : à quinze petites minutes de route, il n’est pas trop fort de dire qu’on pénètre dans un autre monde. Sur la plage de l’Anse-Vata, les planches à voile sont de sortie pour ce beau dimanche ensoleillé, les taxi-boats effectuent leurs rotations habituelles vers l’île aux Canards et les Nouméens des quartiers blancs et privilégiés profitent du grand air.

Paul, quadragénaire et père de famille, prend le goûter avec ses enfants. « On est ici tous ensemble, c’est un jour comme les autres pour nous. On est allé voter tôt ce matin à l’ouverture des bureaux de vote pour en être débarrassé. »

L’homme a voté non à l’indépendance et s’il a l’air tout à fait détendu sur son bout de plage face à l’eau turquoise, il se dit « un peu inquiet tout de même, forcément, on a peur du retour des “événements”. Personnellement, j’ai connu les violences, quand j’étais petit et je n’ai vraiment pas envie de revoir ça. Cela dit, même si je ne suis pas complètement serein, je ne pense pas que cela pourrait s’envenimer dès aujourd’hui. C’est plutôt demain, après les résultats que ça m’inquiète… »

Nouméa concentre les deux tiers de la population calédonienne, 57 bureaux de vote sont répartis dans toute l’agglomération. Ici encore plus que dans le reste de la Grande Terre, la mobilisation électorale semble au rendez-vous. Depuis toujours, le vote loyaliste est largement majoritaire dans l’agglomération. Et pour ce dimanche référendaire, les habitants sont visiblement très nombreux à être restés dans leur ville, contrairement à leurs habitudes de partir « en brousse » ou à la plage, pour profiter du long week-end.

L’ambiance n’est certes pas tendue et aucun incident n’a émaillé la journée de vote, mais on lit néanmoins sur les visages et dans les paroles une attente, une expectative. « Trente ans que je l’attends mon référendum », scandait Jenny Briffa dans son spectacle humoristique Fin mal barrés. Une attente qui trouve un point culminant aujourd’hui tandis que de Poum à Yaté en passant par Nouméa et la tribu de Saint-Louis, la Nouvelle-Calédonie se choisit un destin.

 

Pas de mobilisation sans confiance
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