En Bretagne, «comme les socialistes ne parlent plus, tout le monde se tait»

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Retour à Pontivy, en Centre-Bretagne, où une manifestation d'extrême droite a bouleversé les habitants le lendemain des attentats. Les élections voient l'irruption du Front national dans le jeu local, d'autant plus que le candidat socialiste, le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian, ne fait pas campagne. 

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De notre envoyée spéciale en Bretagne.- « Vous voyez les voitures, devant la mairie ? Ils étaient là, déjà passablement excités. Nous étions dans ce coin, près de la statue, en train de tracter contre le Front national. » Marie-Madeleine Doré-Lucas, conseillère municipale et candidate pour le Front de gauche aux régionales, arpente « la Plaine », le nom donné à la grande place de Pontivy. Ce petit bout de femme aux yeux clairs, un reste d’accent belge dans la voix, se remémore avec effroi la journée du 14 novembre à Pontivy. Le lendemain des attentats de Paris, près de deux cents militants du groupuscule d’extrême droite Adsav, drapeaux bretons à la main, sont venus crier « dehors les migrants » en plein cœur de la ville. La Bretagne, longtemps imperméable aux sirènes de l’extrême droite, n’en revient toujours pas. 

Place Aristide-Briand à Pontivy, dite "La Plaine" © Mathilde Goanec Place Aristide-Briand à Pontivy, dite "La Plaine" © Mathilde Goanec

La veille, des copains avaient pris connaissance du rassemblement. Entre Pontivy, Rennes et Quimper, ils ont envoyé en catastrophe mails et textos, pour tenter d’organiser la réaction contre Adsav, « le parti de l’indépendance bretonne ». Ce mouvement fait de plus en plus de bruit, que ce soit contre la mosquée de Brest ou les « islamistes » à Quimper. Et puis vint la nuit du 13 et ces attentats terribles commis à Paris. La région Bretagne, comme le reste de la France, se réveille samedi matin avec la gueule de bois. Le préfet du Morbihan, Thomas Degos, malgré l’état d’urgence et le caractère ostensiblement raciste du rassemblement, maintient pourtant l’autorisation de défiler à Pontivy. Éberlués, une vingtaine de citoyens, militants d’extrême gauche, régionalistes, anciens libertaires, ou simples citoyens se réunissent donc eux aussi sur la Plaine. 

« À Pontivy, il n’y a pas de groupe antifasciste organisé et Adsav le savait, explique Éric, maraîcher bio, présent le jour du rassemblement. On voulait simplement témoigner que notre commune, ce n’était pas ça, cette haine, ces amalgames, mais on n’a pas été assez prudents. Parmi nous, il y avait des lycéens et des cheveux blancs… » Un ancien Pontivyen, venu dare-dare de Rennes, témoigne lui aussi : « Le leader avec son mégaphone criait dehors les migrants, mais derrière, on entendait les plus excités crier à mort. On a simplement répondu en criant solidarité avec les migrants. »

Énervés par cette réplique, une cinquantaine d’Adsav foncent dans le tas. C’est la panique, le groupe d’opposants se disperse sur la place, cherchant refuge dans les rues adjacentes et chez les commerçants, qui les accueillent volontiers. Éric le paysan est mis à terre, coups de pied dans le ventre et dans le dos, une jeune fille est blessée à la nuque. Un autre contre-manifestant, d’origine antillaise, passe lui aussi un sale quart d’heure. Dans son récit de la journée, la presse locale se trompe et parle d’un Maghrébin. Les soupçons de ratonnade enflent et les médias s’enflamment. Adsav monte au créneau contre les « médias aux ordres » et « mensongers », l'affaire prend un tour national. « Le copain était simplement plus coloré que la moyenne et franchement quelle importance ? Il aurait fallu les laisser faire ça, crier leur haine devant tous les habitants venus en ville faire leurs courses ? », s’emporte Éric.

Trois semaines plus tard, à quelques jours seulement des élections régionales, tout le monde se débat encore avec cette histoire, politiquement très sensible. Personne ne comprend pourquoi la manifestation a été maintenue, ni la si faible présence policière déployée, malgré les nombreuses alertes. Car après les violences sur la Plaine, les membres d’Asdav ont défilé librement dans la ville, devant des commerces aux rideaux de fer baissés. La maire centriste Christine Le Strat, candidate sur la liste de droite menée par Marc Le Fur pour les régionales, visiblement choquée par cette affaire, se défend tant bien que mal. « Les motivations d’Adsav étaient racistes, c’est clair. J’ai dit au préfet que j’étais contre, espéré des renforts à la police municipale mais personne n’est venu. J’aurai préféré, bien sûr, que tout cela se passe dans le calme… »

Son adjoint à la vie associative, Georges-Yves Guillot, est moins tendre : « Les grands perdants dans cette histoire, c’est nous. On veut faire de Pontivy le centre de la Bretagne, et on a enfin réussi, mais pour de mauvaises raisons ! » L’élu tacle en particulier Marie-Madeleine Doré-Lucas, la candidate Front de gauche. « Je suis un humaniste et ces gars d’Adsav sont des imbéciles, pas de doute là-dessus, mais franchement, aller distribuer des tracts ce jour-là, quelle idée… Depuis, elle fait campagne là-dessus. » L’accusée soupire : « On était quatre, qui avait peur de qui ? Derrière des mouvements comme Adsav, et ce discours de la Bretagne aux Bretons, il y a une volonté de pousser au repli sur soi. Or la perméabilité à ce discours et à celui du Front national dans la région, c’est du jamais vu ! Il faut dénoncer ces idées dangereuses, coûte que coûte. »

La candidate Front de gauche Marie-Madeleine Doré-Lucas © MG La candidate Front de gauche Marie-Madeleine Doré-Lucas © MG

Quatre mains courantes ont été déposées devant la gendarmerie à l’issue de la manifestation, et une plainte collective devrait également être déposée contre le préfet. Enfin, le 21 novembre, plus de cent personnes se sont rassemblées à la salle du Pourlet, pour évoquer ces violences et organiser une marche pacifique et festive, le 19 décembre. Dans la salle, des syndicalistes, d’anciens militants, des étudiants, politisés ou non, des familles de victimes, beaucoup de jeunes, des commerçants ulcérés par un samedi passé portes closes, pour cause de manifestation d’extrême droite... Une convergence devenue rare ces dernières années dans cette « bourgade endormie de Pontivy », confirme Marie-Madeleine Doré-Lucas. Éric ne pensait pas « qu’il y aurait autant de monde ». Lui-même, les mains dans la terre depuis trois ans, avait mis en sommeil son passé libertaire, ses convictions régionalistes et autres combats écologistes, faute de temps. « Beaucoup de gens ici ne se mobilisent pas, ou plus. Mais là, nous avons pris conscience qu’il fallait réagir. Les mecs d’Adsav ont défilé avec des drapeaux bretons en criant des horreurs et on nous traite de provocateurs ! Ici aussi, les idées du Front national, ça prend. »

Le Front national sur le podium

Les affiches devant un lieu de vote © MG Les affiches devant un lieu de vote © MG

Crédité de 20 % dans les sondages, le Front national est effectivement en passe de rentrer sur le podium pour le premier tour des régionales en Bretagne. Ce n’est pas encore la bérézina du nord ou du sud de la France, mais la brèche est ouverte largement. Et même si la tête de liste, Gilles Pennelle, s’est désolidarisée de l’action de Pontivy, le parti de Marine Le Pen surfe sans vergogne sur la peur de l’étranger, de l’islam et des migrants. « À Pleyber-Christ aujourd'hui, comme à Sérent hier, les Bretons ne veulent pas des migrants sur leurs terres ! », clame ainsi sur Facebook le candidat FN. Carole Bohanne, membre du Mrap et du réseau un Toit c’est un droit à Rennes, qualifiée « d’immigro-dépendante » par le site Breizh-info, est l’une des cibles des milieux d’extrême droite bretons. Elle confirme le glissement. « Adsav, c’est un épiphénomène, mais ce qui change, c’est que des mecs comme ça parlent aujourd’hui à visage découvert. Ils sentent le climat ambiant favorable et en profitent. » 

Plusieurs communes, en Ille-et-Vilaine et dans les Côtes-d’Armor, ayant accepté de recevoir des réfugiés syriens ou d’accueillir des migrants délocalisés de Calais, reçoivent désormais des lettres anonymes contre leur arrivée. Certains centres d’accueil des demandeurs d’asile (Cada) sont également la cible de tels courriers. Un centre local d’hébergement a été tagué à Saint-Brieuc, dans les Côtes-d’Armor, et un lieu de culte incendié à Loudéac. Des maires, sous pression, demandent expressément à accueillir des familles et pas d’hommes seuls. À La Guerche-de-Bretagne, près de Fougères, où une quarantaine de Soudanais sont déjà arrivés, les cours de français, auparavant organisés dans l’école municipale, ont été déplacés, sous la pression des parents d’élèves. « Sur les marchés, les militants du Front national cherchent la confrontation, ce qu’ils ne faisaient pas avant, souligne Carole Bohanne. Et Gilles Pennelle est malheureusement partout là où on l’attend, et notamment sur la question des migrants. » La Bretagne a pourtant toujours, selon l’Insee, le plus faible taux d’immigrés de France, soit 2,7 % de sa population. « Et encore, ce sont les Britanniques les plus représentés », s’amuse la militante du Mrap.

« La Bretagne est une terre d’accueil et les Bretons le savent, plaide Pascal Hervé, maire de la commune de Laillé, périphérique de Rennes. Quand j’ai demandé aux élus, en marge du conseil, si l’on pouvait mettre une maison à disposition de Syriens, tout le monde était d’accord, même ceux de l’opposition. » Classé divers gauche, proche de la tête de liste écologiste Renée Louail, le maire veut résister à la morosité du climat politique. « Oui, le Front national fait de beaux scores, surtout dans les petites communes rurales, mais je crois qu’une grande partie de la population se méfie encore de ses propositions. »

Sur la question des migrants, la région rennaise résiste effectivement plutôt bien, avec un programme ambitieux d’accueil pour les migrants, raccord avec la légendaire hospitalité bretonne. Mais Gilles Pennelle, venu de Fougères la voisine, enfonce le trait, jusqu’à la caricature, s’appuyant d’un pied sur la civilisation française et de l’autre sur l’identité bretonne. Avant un match au Stade rennais, il twitte, une « galette-saucisse » à la main, « élément de notre identité aujourd’hui menacé ». Le candidat FN pour le Finistère, Patrick Le Fur, embraie lui aussi sur les chapeaux de roues, quand on l’interroge sur les maux bretons : « Il y a le chômage bien sûr mais aussi cet imam à Brest qui met de l’huile sur le feu et que la mairie laisse en roue libre. Si vous allez dans le quartier de Pontanezen, mettez une burqa madame, c’est une zone de non-droit ! »

« Avant, lors des élections locales, le FN se contentait d’une déclinaison des sujets nationaux, note Tudi Kernalegenn, enseignant en sciences politiques à Sciences Po Rennes. Là, ils ont donné quelques gages régionalistes, se sont un peu adaptés au contexte breton. » Le FN est stratège, la question bretonne constituait le cœur de la campagne… Jusqu’aux attentats. « En 2010, les débats portaient sur l’écologie, tout le monde mettait au moins un écolo sur sa liste, rappelle le chercheur. Europe Écologie-Les Verts (EELV) avait d’ailleurs à l’époque raflé sept sièges, un score inespéré. « Cette fois-ci, la question de la réunification avec la Loire-Atlantique, le renforcement des compétences régionales, la sauvegarde de la langue, ont pris toute la place. » En témoigne la forte appétence initiale pour la liste menée par Christian Troadec, le pétulant maire de Carhaix, chantre du « vivre et travailler au pays » et tête de pont des Bonnets rouges. Son projet Oui la Bretagne, soutenue en partie par la respectée UDB (Union démocratique bretonne), pouvait allègrement passer la barre des 10 %. Le 13 novembre a signé la nationalisation des enjeux, emportant Troadec et le reste sur son passage. 

« Le national a tout bouffé, c’est clair », raconte Patrick Anne, bon dernier sur la liste EELV d’Ille-et-Vilaine. Les écologistes se sont retrouvés à Rennes le 1er décembre, pour un meeting de fin de campagne. José Bové est venu en soutien à René Louial, ex-porte-parole de la Confédération paysanne et ami de trente ans. Les deux hommes dansent au son d’une batucada venue en renfort pour animer la salle de spectacle du Triangle. Mais le cœur n’y est pas vraiment. EELV dégringole dans les intentions de vote, avec le risque de perdre sièges et influence au conseil régional. « Difficile de faire une campagne verte audible entre un marchand d’armes, un marchand de lait en poudre et un marchand de porc », poursuit Patrick Anne, ciblant respectivement Jean-Yves Le Drian (PS), Christian Troadec et Marc Le Fur (LR). « Contre un marchand d’illusions, je vous dis pas… »

José Bové et René Louail à Rennes le 1er décembre © MG José Bové et René Louail à Rennes le 1er décembre © MG

Un temps sur la réserve, les écologistes ont rejoint dans la dernière ligne droite le chœur des adversaires de Jean-Yves Le Drian, excédés par son absence dans le débat breton. Les élections régionales ont pris, de fait, un tour inattendu, avec un candidat socialiste devenu le temps d’une nuit « ministre de la guerre », comme le répète à l’envi la tête de liste à droite, Marc Le Fur. Jean-Yves Le Drian, candidat sans mettre un pied en Bretagne, a provoqué par son absence la fin des débats. Cette stratégie, couplée à l’état d’urgence, les perquisitions chez des maraîchers bio de Dordogne et les nombreuses gardes à vue des militants parisiens, a achevé d’irriter les tribuns écolos : « J’en veux à Cazeneuve et Valls de laisser penser qu'écolos et terroristes, c’est la même chose », tonne José Bové, lors de son déplacement à Rennes. La jeune Claire Desmares, candidate en Ille-et-Vilaine, assure elle aussi que la « séquence est difficile » : « Comme les socialistes ne parlent plus, eh bien, tout le monde se tait. Même les médias ne viennent plus nous voir pour ne pas déséquilibrer le temps de parole ! Le PS peut dire ce qu’il veut, nous sommes tous responsables de ce qui va se passer dimanche. Tout le monde s’est mis sur pause mais le FN, lui, a continué d’occuper le terrain. J’ai vécu à Roubaix, je sais de quoi je parle… Un mec qui vote FN une fois, c’est pas grave, deux fois, il devient électeur du Front national. Ça va changer en profondeur la sociologie de nos campagnes. »

Le PS joue le « post-attentats », et les enjeux régionaux s'effacent

Le FN capitalise, le PS aussi. En position de force en Bretagne, il pouvait avant les attentats espérer que les électeurs ne feraient pas de ce scrutin régional un vote sanction contre la politique du gouvernement. Aujourd’hui, sans faire réellement campagne, le parti socialiste peut compter sur le soutien à l’exécutif, qui fait face à une tragédie sans précédent. Mais la stratégie de Le Drian pose « un énorme problème démocratique » pour Tudi Kernalegenn. « Il n’y a pas eu un seul débat entre les têtes de liste, et on ne sait pas, en cas de victoire des socialistes, qui va prendre la tête de la région ! C’est très gênant. » « L’État d’urgence, la sécurité, ce ne sont pas des thèmes très marqués ici, à part entre nous. Mais cette double casquette, oui, c’est une question que les gens se posent, avoue Jean-Paul Urien, candidat (a priori non éligible) sur la liste PS dans le Finistère. À Châteaulin, terre acquise à la droite, la campagne a été suspendue pendant plus de deux semaines. « Depuis on rattrape comme on peut le temps perdu, explique Jean-Paul Urien, j’ai pris une RTT supplémentaire. »

Jean-Paul Urien, candidat socialiste à Châteaulin, fait du porte-à-porte © MG Jean-Paul Urien, candidat socialiste à Châteaulin, fait du porte-à-porte © MG

Rue des Templiers, sur l'une des rives de cette ville coupée en deux par la rivière Aulne, l’équipe PS se lance dans un porte-à-porte, à la nuit tombée. « Le cumul, ça va être temporaire ? demande une électrice. « Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais il nous a donné des gages, répond Jean-Paul Urien. Et Jean-Yves Le Drian est un homme qui tient ses engagements. » Son camarade de tractage Jean-Yves Golhen, conseiller municipal, se risque au pronostic : « L’Angleterre, l’Allemagne, tout le monde va s’y mettre, on va frapper fort sur la Syrie. En février, ça devrait être réglé. » Chez la voisine, pas d’ambiguïté, son « cœur est à gauche ». « Mais ça devient de plus en plus difficile, vous savez. Hollande est sympathique, bien sûr, mais pas très efficace. »

Fred tient la maison de la presse de la ville, au bord de la rivière. Sur sa vitrine, une grande publicité pour des cigarettes électroniques et plusieurs affiches anti-Tafta. Depuis quelque temps, Fred a décidé d’informer les habitants des enjeux qui lui tiennent à cœur. Sur sa photocopieuse, des copies d’une interview d’Alain Bertho sur Daech, parue dans Basta. Drôle de bonhomme, qui avoue planquer un peu le très droitier magazine Valeurs actuelles, tout en se désolant d’en vendre quand même « tout plein ». « La campagne ? J’ai rien vu du tout. C’est vraiment différent des fois précédentes… Faut dire qu’ici, c’est le règne de la politique molle par excellence. Attention, le FN fait des bons scores un peu plus loin dans la presqu’île, mais pas ici. Il n’empêche, on sent les discours changer. »

Ce soir-là, à Châteaulin, Alain Juppé vient rendre visite au candidat Marc Le Fur, pour son dernier meeting avant le scrutin. Fred et son ami conseillent plutôt d’aller manger une soupe bio au café-concert de Run Ar Punz, sur la route vers Pleyben. « Le soir après le Bataclan, on a quand même maintenu la soirée, parce que c’était important. Les gens qui viennent écouter de la musique chez nous, ils auraient pu être là-bas. » Mais pour Châteaulin, l’événement de la soirée, c’est bien Alain Juppé. À son arrivée dans la salle, plus de mille personnes sont debout, applaudissant à tout rompre. Le public, plutôt vieillissant, se reconnaît aisément dans cette figure de la droite française, qui se présente volontiers comme le sauveur de la région Aquitaine. « Juppé est très proche de notre électorat breton, assure le jeune Maël de Calan, nouvelle coqueluche de la droite bretonne et en cour auprès du maire de Bordeaux. Il est pondéré dans ses propos, ne manque pas de respect à ses adversaires, se reconnaît dans l’esprit pionnier des Bretons. »

Alain Juppé invité du meeting de Marc Le Fur, mercredi 2 décembre, à Châteaulin © MG Alain Juppé invité du meeting de Marc Le Fur, mercredi 2 décembre, à Châteaulin © MG

Marc Le Fur, lui, ne s’embarrasse pas de précautions oratoires. Il enfonce Jean-Yves Le Drian, galvanisé par le sondage de la veille publié par Le Télégramme. Le PS et la droite sont de plus en plus proches en tête. « Ces échéances ont été niées par le PS. Depuis le 13 novembre, la place de Jean-Yves Le Drian est à Paris. Et ça ne changera pas après les élections », clame le candidat de droite. Il égrène ensuite les difficultés bretonnes : une ligne de TGV promise jusqu’à Brest, et qui s’arrêtera à Rennes ; la décentralisation ratée, privant la Bretagne de son cinquième département ; la crise de l’agriculture bretonne, nouvelle « sidérurgie lorraine »… La liste est longue.

Marc Le Fur sait que Châteaulin, c’est aussi le volailler Doux, et son millier d’emplois supprimés entre 2012 et 2013. Non loin de là dans le Finistère, Tilly-Sabco à Guerlesquin, et Gad à Lampaul-Guimiliau. Autant de symboles d’un modèle agricole breton atone. En octobre, un maraîcher a dressé 600 croix blanches devant la basilique de Sainte-Anne d’Auray, dans le Morbihan. Une croix par agriculteur suicidé en France cette année. L’activiste estime à 15 le nombre de suicides cette année simplement dans son département. Claire Desmares, la candidate écologiste rencontrée à Rennes, responsable d’une exploitation agricole, fait aussi ce douloureux constat. « On fait pousser nos plantes et nos herbes bio, en accord avec la nature et nos convictions, c’est le bonheur. Comment vivre dans une telle oasis quand je sais que dans mon canton, tous les mois, un collègue se pend dans sa grange ? »

Deux salariées de JH Industrie, à Pontivy. © MG Deux salariées de JH Industrie, à Pontivy. © MG

Le chômage, mal français, n’épargne pas non plus les Bretons, sur un territoire pourtant régulièrement loué pour sa vitalité économique. La Bretagne compte 155 440 chômeurs de catégorie A au mois d’octobre. À Pontivy, les salariés de JH Industrie en savent quelque chose. Les 87 employés de cette menuiserie familiale vont être licenciés, à moins, pour cinquante d’entre eux, d’accepter un reclassement à Challans, en Vendée. « Personne n’ira, assure Olivier Audic, représentant CGT. La direction n’est même pas capable de nous dire si le site là-bas sera toujours debout dans deux ans. » La seule option est de repartir à zéro. « On a mis des années à monter à 1 300, 1 400 euros de salaire, se désole Cynthia Le Manchec, secrétaire du CHSCT de l’entreprise. On va se retrouver au point de départ, en intérim dans l’agroalimentaire, il n’y a que ça ici. Pour un petit Smic, comme il y a 20 ans. » Les élus CGT ont alerté les politiques, certains sont venus, avec leur soutien comme seule arme. Alors, même si le développement économique fait partie des enjeux, la campagne des régionales, personne ici n’y pense. « On n'a pas eu le temps, on est dans cette histoire jusqu'au cou, jour et nuit, avec les copains », souffle Laetitia Le Turnier.

Ali, rencontré sur l'artère principale de Pontivy, est comorien et travaille lui aussi dans l’agroalimentaire, depuis six ans. Il aimerait bien s’intéresser à la politique, mais n’a pas le droit de vote. En dépit de la promesse faite par François Hollande, les étrangers, même pour les élections locales, sont toujours privés de scrutin. 

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