Julien Bayou: «L’écologie n’est ni soluble dans la gauche ni compatible avec la droite»

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Pour sa première grande interview après son élection à la tête du parti, le nouveau secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts revient sur son engagement dans le mouvement social contre la réforme des retraites. Et développe sa conception d’une écologie politique fédératrice de la société française.

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Le parti écologiste a de grandes ambitions. Porté par une prise de conscience planétaire sur la question climatique, Europe Écologie-Les Verts (EELV) entend capitaliser sur le bon score des élections européennes du printemps dernier pour s’implanter aux prochaines municipales, puis se servir des régionales, qui auront lieu en 2021, comme d’un tremplin pour la présidentielle de 2022 où il ne déplaira pas à Yannick Jadot d’être candidat.

Dans sa première interview post-congrès, où il a été élu secrétaire national, Julien Bayou, qui prend la suite de David Cormand, développe sa conception de l’écologie politique, qu’il veut rassembleuse. Il s’insurge contre la réforme des retraites proposée par Emmanuel Macron, dont il déplore le style « brutal » et « cynique ». Et s'exprime sur les défis internationaux et européens de l'écologie.

Mediapart : Comment abordez-vous la mobilisation contre la réforme des retraites de jeudi ?

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Julien Bayou : Le macronisme fait du flou une arme politique. Sur la forme, d’abord, je trouve la méthode lunaire. Mener pendant deux ans un débat où les corps intermédiaires sont reçus pour aboutir au « projet Delevoye », puis le mettre à la poubelle dès le lendemain, c’est insensé. La décision d’Emmanuel Macron de renvoyer le contenu de la réforme à l’après-municipales est une tentative tactique – ratée – qui débouche sur un grand flou très anxiogène. Il fait peser une épée de Damoclès de plus sur notre tête : notre avenir est déjà menacé par le réchauffement climatique, la précarité, et il ajoute cette insécurité sociale sur l’ensemble des classes d’âge.

Un président est censé assurer la concorde, mais aussi une vision sur plusieurs années. Il ne fait rien de tout cela. Par ailleurs, le gouvernement a essayé de focaliser le débat sur les régimes spéciaux pour diviser les gens. Mais cela ne fonctionne pas, car tout le monde sent bien que c’est tout l’édifice social qui est menacé. Cette manière de gérer montre une déconnexion incroyable entre le président et la société. Il révèle, s’il en était encore besoin, son insensibilité par rapport au vécu des gens. Pour moi, cela témoigne d’un cynisme terrible : pour plaire à la droite, il veut accrocher à son veston le badge du « réformateur ». Autrement dit, il subordonne la vie des gens à un petit calcul politicien, qui est de faire plaisir à la droite et au Medef. C’est petit et brutal.

Une réforme est-elle nécessaire néanmoins ?

Oui, mais pas celle-là. D’ailleurs, comme l’a pointé Yannick Jadot, les chiffrages sont étonnants : un coup, on nous dit qu’il n’y a pas d’urgence, un autre, qu’il y a péril en la demeure. Moi, depuis ma première fiche de paie, j’ai vu passer cinq ou six réformes des retraites. Donc le terme même de « réforme » est cassé. Ce n’est pas que les Français ne veulent pas de réformes, c’est que celles qu’on leur impose vont toutes dans un même sens : faire des efforts. Donc logiquement, les gens se crispent. Ce qu’on vit depuis trente ans, c’est la tentative des gouvernants d’ouvrir, de manière directe ou plus sournoise, les retraites à la capitalisation. On fait comprendre aux gens qu’ils n’auront pas ou peu de retraite et on leur enjoint donc à capitaliser. Dans un pays où les retraites font partie des « biens communs », on envoie le message : « Si vous êtes riches, capitalisez de votre côté, faites sécession ! » Cela conduit à la dislocation de notre société, c’est inacceptable.

Quelle serait votre réforme des retraites, à vous, écologistes ?

Nous, les écologistes, sommes attachés à la protection sociale. Nous voulons défendre l’héritage des « jours heureux » [le titre du programme du conseil national de la Résistance, ndlr]. D’abord, nous partons du principe qu’au sein du contrat social, il y a des contrats individuels, et que les cheminots qui ont commencé à travailler en signant un contrat où il y avait un régime spécial y ont droit. Revenir sur ce « deal », comme dirait Macron, c’est illibéral ! Ensuite, nous pensons que raisonner à périmètre constant de chômage, notamment celui des seniors, invalide toute proposition.

Une réforme ne peut s’envisager que dans un schéma plus global de réduction du temps de travail et d’un « Green New Deal » très rooseveltien. Il faut passer aux énergies renouvelables et au chauffage thermique, ce qui permettra trois choses : réduire la part des dépenses contraintes pour les ménages – c’est donc du pouvoir d’agir –, réduire les particules fines, et créer des centaines de milliers d’emplois non délocalisables. Ça c’est la partie keynésienne du plan Roosevelt. La seconde partie, c’est la réforme de la fiscalité…

Vous parlez d’aspects keynésiens qui évoquent l’imaginaire productiviste. Que faites-vous de la société post-croissance que vous prônez ?

Keynes était un productiviste en diable, qui disait aussi : « Payons des gens à faire des trous le matin et les reboucher le soir », ce qui n’est évidemment pas notre ligne ! Nous libérer du productivisme et de la croissance est notre horizon. Quand nous parlons de « Green New Deal », nous parlons de mesures qui vont dans le sens de la préservation de l’environnement, de la création d’emplois locaux non délocalisables, et de la justice sociale au sens de « pouvoir d’agir » pour le consommateur. Selon une étude européenne, la rénovation thermique massive serait remboursée en deux ans et demi en terme de dépenses sociales évitées. Pour les gens, c’est aussi un treizième mois écolo. Il y a six fois plus d’emplois dans le renouvelable que dans le nucléaire, c’est moins cher pour le consommateur et c’est moins de pollution. Bref, tout le monde gagne à passer à l’écologie.

Sur les retraites, vous n’êtes pas, comme d’autres partis à gauche, sur un refus de principe de la retraite par points ou pour le retour de la retraite à 60 ans. Est-ce exact ?

Nous n’avons ni totem ni tabou. Mettre en place une retraite par points nécessite d’obtenir des garanties démocratiques sur la valeur du point, ce que n’offre pas le gouvernement actuel. Néanmoins, il y a une idée qu’il faut battre en brèche selon laquelle vivre plus longtemps impliquerait de travailler plus longtemps. On doit pouvoir se libérer du travail, c’est un projet civilisationnel, et d’ailleurs, cela accroît aussi l’espérance de vie en bonne santé.

Enfin, sur le fait de geler une part de 14 % du PIB affectée aux pensions, nous considérons au contraire qu’il faut déplafonner et recourir à de nouvelles formes de financement : il ne faut pas taxer seulement le travail, mais taxer le capital – la robotisation, les transactions financières… Au vu des évolutions du monde du travail, on ne s’en sortira pas si les cotisations reposent uniquement sur les salaires.

La mobilisation du 5 décembre, est-elle, selon vous, un point d’appui pour la suite ? Est-ce que cela pourrait être le début d’une nouvelle ère politique, plus unitaire, dans la constitution d’une forme de front « anti-Macron » ?

Nous serons dans la rue car Macron met un coup de poignard dans le pacte social. Qu’on se retrouve avec les autres forces d’arc de gauche n’est pas déterminant, et d’ailleurs, on se retrouve souvent à défiler ensemble…

Certes. Mais cela ne va-t-il pas dans le sens du « dépassement » d’EELV que vous appelez de vos vœux ?

D’abord, on doit renforcer l’outil d’EELV et le déborder. Puis on rassemble les forces (politiques ou sociales) qui s’« écologisent », non pas derrière nous, mais pour construire un nouveau mouvement. Ensuite, on doit travailler à des coalitions pour faire arriver le projet écolo au pouvoir.

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