Au procès des attentats de 2015: «Nous attendons le mot “antisémitisme”, qu’il entre dans votre verdict»

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Les parties civiles au procès des attentats de janvier 2015 ont terminé jeudi et vendredi leurs plaidoiries en demandant à la cour qu’elle prenne en compte l’antisémitisme comme facteur aggravant. Pour Charlie Hebdo, Me Richard Malka a défendu le droit à la caricature.

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«Où, quand, comment, qui, pourquoi ? » Au procès des attentats de janvier 2015, l’heure de répondre aux questions approche, rappelle Me Laurence Cechman, avocate des parties civiles, qui donnaient jeudi et vendredi leurs ultimes plaidoiries. Si certains accusés s’étaient déclarés prêts à répondre aux questions, « l’omerta » s’est finalement imposée dans le box.

« On a une maladie chez les accusés, a poursuivi l’avocate. Un Alzheimer précoce, une surdité sélective, un degré de réflexion de bulot. Rien, rien n’est sorti de vous, messieurs ! » 

L’enjeu du procès dépasse celui des accusés, a plaidé l’avocat de Charlie Hebdo, Me Richard Malka, qui a défendu le droit au blasphème et à la liberté d’expression. 

Le procès avait repris mercredi après-midi, un peu groggy, convalescent. Sa suspension pour cause de Covid aura finalement duré plus d’un mois. Les avocats de la défense et des parties civiles ont fait front pour s’opposer à l’introduction de la visioconférence d’un accusé malade, mais l’interruption n’a été bonne pour personne. L’interrogatoire bouillonnant, bruyant, et confus du dernier accusé, Ali Polat, le 27 octobre, semble loin.

Pourtant, les survivants et les familles des victimes sont revenus, la salle s’est remplie de nouveau, et leurs avocats se sont levés, pour répondre aux questions, en poser encore.

L'arrivée des forces de police à l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, le 9 janvier 2015. L'arrivée des forces de police à l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, le 9 janvier 2015.

Avocate des familles de deux victimes d’Amedy Coulibaly à l’Hyper Cacher, le 9 janvier 2015, Laurence Cechman rappelle les conditions de leur assassinat. Michel Saada, 63 ans, « mort à 13 h 12 », a reçu trois balles de Kalashnikov, puis il a été « tiré comme un sac » à l’intérieur du magasin, et Yoav Hattab, « mort à 13 h 21 », a été tué d’une balle dans la tête, tirée à bout portant, mais aussi « roué de coups » et défiguré. Pourquoi, donc ? « Parce que juifs », rappelle Me Cechman. L’avocate demande à la cour qu’elle rétablisse « les principes d’une République où chaque juif a sa place ».

« Pourquoi cette haine du juif ? Il n’y a pas de réponse. C’est une haine, elle est là, elle est diffuse, s’offre en héritage, s’insinue partout », lance Laurence Cechman. « Dans le cerveau d’Amedy Coulibaly », dans la tête de Mohammed Merah, et dans celles des frères Kouachi.

L’avocate se tourne vers le box. « Amedy Coulibaly préparait une boucherie, et on vient vous dire “je n’ai rien vu, je n’ai rien su” », poursuit-elle.

L’attaque des policiers municipaux à Montrouge « n’était pas non plus par hasard ». « C’était prémédité, c’était bien l’école, le centre culturel juif qui étaient visés, poursuit-elle. Un contrôle de police intervient en août 2014 à quelques pas du centre culturel, et qui va se trouver dans le véhicule ? Amedy Coulibaly, Mehdi et Mohamed Belhoucine [ses complices qui ont quitté la France dès le 2 janvier 2015 – ndlr]. Les trois sont en repérage. L’idée est de reproduire, en symétrie, ce que Mohammed Merah a commis à Toulouse. »

« Amedy Coulibaly n’est pas un autoentrepreneur du terrorisme, c’est une intelligence criminelle structurée, juge-t-elle. Et on vient nous dire – se tournant vers les accusés – qu’aucun d’eux n’avait remarqué la radicalisation d’Amedy Coulibaly ? » « On a atteint la tartufferie… », clame-t-elle. Leur système de défense butte sur de nombreux témoins venus dire l’inverse : qu’ils savaient.

Me Cechman signale deux arrêts de la Cour de cassation d’après lesquels il n’y a « pas besoin d’avoir une connaissance précise des projets terroristes » pour en être complice. Connaître « l’intention terroriste » suffit. Et ils savaient, par les rendez-vous, par la téléphonie. « Cela suffit à faire tomber tous ceux qui ont participé. » L’avocate rappelle les propos d’Amar Ramdani devant la cour : « Il vous a fait cet aveu : “Jamais je ne parlerai de quoi que ce soit”, “je ne suis pas une balance”. M. Ramdani, qu’est-ce que vous savez que vous ne voulez pas dire ? »

Face à la cour, Me Patrick Klugman pointe une anomalie incroyable : « Savez-vous combien de fois le mot antisémitisme apparaît dans l’ordonnance de mise en accusation sur 271 pages ? Une seule. Et c’est pour le contester », signale-t-il. L’avocat demande une requalification des faits afin de juger que les victimes de l’Hyper Cacher ont été victimes « d’une tentative d’assassinat terroriste aggravé en raison de leur appartenance à la religion juive »

« Nous attendons un mot simple : l’antisémitisme, poursuit-il. Je veux qu’il entre dans cette cour d’assises comme il est entré dans l’Hyper Cacher. Je veux qu’il entre dans votre verdict comme il a fauché des vies. » Depuis l’attentat contre l’école Ozar-Hatorah de Toulouse en 2012, « chaque Français juif a un pincement lorsqu’il dépose ses enfants à l’école », et depuis le 9 janvier 2015, il a désormais peur lorsqu’il va « faire ses courses ».

L’avocat craint que le verdict « ne changera rien à la sécurité des Français de confession juive », mais « en écrivant que des Français ont été visés parce qu’ils étaient juifs, vous proclamerez l’indivisibilité du peuple français et de la République ».

Venu souffrant du dos, l’avocat de Charlie Hebdo, Me Richard Malka, se propose de trouver « du sens » à l’audience, en tournant le dos aux dénis des accusés. « Ce procès a été épique, tragique, entravé, parfois romanesque. Il a provoqué la fureur du monde. Et nous nous sommes perdus parfois dans le labyrinthe des explications des accusés », résume-t-il.

Les attentats de janvier 2015 « ont un sens qui dépasse les actes commis ». « Le sens des crimes de ces terroristes, c’est l’annihilation de l’autre, de la différence. Quand Coulibaly tue des juifs, il ne tue pas que des juifs, il tue l’autre, poursuit Me Malka. Le juif, c’est toujours l’autre. Charlie Hebdo, c’est aussi l’autre, libre, libertaire, qui se rit des fanatiques. »

L’avocat juge qu’il faut accepter qu’il y ait « deux procès ». Celui des accusés et un autre, plus symbolique, sur l’atteinte portée aux valeurs républicaines. « Je ne vais pas plaider pour les caméras [qui filment le procès – ndlr] car je n’ai rien à faire de l’histoire, lance calmement l’avocat. Je plaide pour aujourd’hui, pour maintenant, pas pour les historiens de demain. C'est à nous de crier, de jouir de nos libertés, de nous battre pour rester libres. Le problème, c’est que pour rester libre, il faut pouvoir vivre librement, sans être assassiné, abattu par des Kalachnikov. » 

Me Malka rappelle les nouveaux attentats qui, depuis l’extérieur de la salle d’audience, ont marqué ce procès, à Paris, Conflans-Sainte-Honorine et Nice. « Un enseignant a été coupé en deux, pardon pour ces mots horribles, deux personnes ont été grièvement blessées rue Nicolas-Appert, dit-il. Nous avons reçu un message d’Al-Qaïda. Ils nous disent : “Vos cours d’assises, vos lois, vos protestations, on n’en a rien à faire : on continuera à vous tuer. Ils nous disent : “Avec un hachoir, ou un couteau, on va faire plier 60 millions d’habitants, on va vous faire plier.” C’est l’art de la peur et de la terreur. Et face à cela, certains nous disent qu’il faut abandonner les caricatures. »

Mais les caricatures ne sont « qu’un prétexte », expose-t-il. L’attentat de Vienne, début novembre, vient à son avis le prouver : « En Autriche, il n’y a pas de caricature, le blasphème est pénalisé. » « Les terroristes continueront à nous tuer, martèle l’avocat de Charlie, jusqu’à ce qu’ils nous transforment en poisson rouge tournant en rond dans un bocal, ils continueront parce qu’ils détestent nos libertés. Mais c’est pire que ça : nous pourrions abandonner toutes nos libertés, ils continueront encore. »

Charlie Hebdo a reçu des milliers de menaces durant ce procès, signale l’avocat. « Et pire encore, mais je ne peux pas vous en parler. » « Et nos vies sont devenues bien difficiles. » « Ils veulent nous terroriser et nous faire peur. Et il faut leur répondre. Alors comment en est-on arrivé là ? Qu’est-ce qui se joue dans cette drôle de guerre qui oppose des dessinateurs avec des crayons, des enseignants avec des tableaux noirs, des lycéens avec Instagram à des fanatiques avec des armes de guerre ? »

L’avocat de Charlie reprend la chronologie de l’affaire des caricatures danoises parues dans le quotidien danois Jyllands-Posten. Il rappelle qu’un dossier diffusé par des imams au sujet de leur publication contenait trois images rajoutées. « Le monde s’embrase et personne ne va chercher si ce sont des vrais ou des faux dessins, relève-t-il. Et cela fait quinze ans qu’on nous reproche d’être islamophobes ! Mais elles ne sont pas de nous ces caricatures danoises. Les escrocs sont ceux qui ont fait croire qu’elles l’étaient. » 

Puis est venu l’emballement. Des requêtes déposées devant l’ONU. Jacques Chirac, Bill Clinton, et Kofi Annan qui déclarent que « les journaux ayant contribué à diffuser les caricatures ont fait un usage abusif de la liberté de parole » et font appel « à plus de responsabilité et de respect envers les sentiments religieux ». D’autres ministres français, nombreux, ont embrayé. 

Le délit de blasphème a été aboli en France en 1791, rappelle l’avocat. Les dessins sont protégés par la loi de 1881 comme les écrits. « On ne peut pas renoncer à la libre critique des religions, aux caricatures de Mahomet, ce serait renoncer à notre histoire, à nos encyclopédistes, à la raison, renoncer à l'égalité..., lance-t-il. Ce serait renoncer à ce droit si merveilleux d’emmerder Dieu. Charlie Hebdo ne peut pas y renoncer. C’est notre droit. »

L’avocat de Charlie brandit un dessin du pape sodomisé par un travesti. La justice avait débouté l’association catholique qui l’avait attaqué. « Il n’y aurait qu’une religion qu’on ne pourrait pas caricaturer ? Faire une exception pour l’islam serait le pire service à lui rendre. » Les religions peuvent et doivent faire l’objet de satire. « La libre critique des croyances, des religions, c’est essentiel, sinon on sombre dans l’obscurantisme. »

« Charlie Hebdo continue de vivre, il vit dans un bunker, entouré de policiers, mais il vit. Il vit sous les menaces. Il vit avec les disparus et ses blessés. Il vit grâce à ses lecteurs. On ne peut pas tuer une idée. Ils peuvent tous nous tuer, parce que Charlie Hebdo est devenu une idée, un symbole. »

« C’est pas la peine de continuer parce que Charlie Hebdo, vous en avez fait une idée ! », lance l’avocat.

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