L'opération 5 millions de porte-à-porte pour François Hollande se met en place

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Le modèle de mobilisation sur le terrain imaginé par l'équipe du candidat socialiste est progressivement mis en œuvre. Inspiré de la campagne de Barack Obama, il doit s'adapter à la sociologie militante et sympathisante du PS. Il faut d'abord former ceux qui vont mener ce travail de fourmi et roder les argumentaires. Reportage en Seine-Saint-Denis autour de ce passage de la théorie à la pratique.

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Dans la mobilisation militante autour de François Hollande, de la théorie à la pratique, l’appareil a besoin d'un temps d’adaptation. Après avoir raconté comment trois étudiants “bostoniens” ont peu à peu mis le pied dans la porte de la campagne du PS pour convaincre les socialistes de mettre le paquet sur le porte-à-porte, l’heure est aux travaux pratiques.

Afin de parvenir à l’objectif fixé de 150 000 volontaires fins prêts pour le dernier mois de la campagne, le modèle statistico-stratégique imaginé par Vincent Pons, Arthur Muller et Guillaume Liegey prévoit une série de « formations de formateurs ». Y sont invités à chaque fois une grosse trentaine de « mobilisateurs » afin que leur soit transmise, à leur tour, la mission de recrutement local des « volontaires ».

François Hollande aux manettes de sa campagne de porte à porte © TousHollande

Ce samedi 18 février, au siège de la fédération du PS de Seine-Saint-Denis, au Pré-Saint-Gervais, les 34 inscrits ont tous répondu présents. Trois ne sont pas adhérents au PS et ont laissé leur nom sur le site TousHollande.fr. Face à eux, Vincent Pons est entouré de Suzanne et Sandrine, jeunes hautes fonctionnaires d’une trentaine d’années et « formatrices de mobilisateurs » pour l’après-midi. Quatre heures durant, vont s’enchaîner les conseils techniques, réponses aux interrogations et scepticismes, exercices d’entraînement et autres encouragements à « faire le pas décisif pour faire gagner la gauche »

Dans la théorie mise en œuvre par les concepteurs “bostoniens”, l’encouragement et la valorisation maximale des troupes sont un préalable indispensable à la réussite de l’entreprise de déploiement de terrain. « Il y aura eu 1981 et, grâce à vous, il y aura 2012. À une échelle de fourmi, c’est vous qui allez faire la différence », assène Vincent, pas né à l’époque de l’accession de Mitterrand au pouvoir.

Pas avare en méthode Coué, ce thésard de la sociologue Esther Duflo caresse sa base intermédiaire dans le sens du poil : « Dans le 93, qui est un territoire très important d’abstentionnistes de gauche, vous avez un rôle déterminant. C’est à vous de faire le pas supplémentaire pour montrer que François Hollande pense à tous. Vous êtes très importants dans le dispositif et l’équipe de Hollande vous considère au même titre que les meetings, en consacrant près de 10  % du budget de la campagne, environ 3 millions d’euros. »

Formation de mobilisateurs PS au Pré-Saint-Gervais, le 18 février 2012 © S.A Formation de mobilisateurs PS au Pré-Saint-Gervais, le 18 février 2012 © S.A

Le succès de la stratégie de porte-à-porte massif espéré par l’équipe de campagne de François Hollande repose de fait sur la croyance en l’effet de nombre et en la démultiplication de la mobilisation à venir. « Aujourd’hui, on va en réalité former 800 personnes », explique Vincent à une assistance incrédule, mais qui a envie d’y croire.

Plutôt qu’une formation à l’ancienne sur la lutte des classes ou la nationalisation des moyens de production, l’heure est aux conseils sur la forme et la méthode de démarchage. Façon cours de travaux dirigés en marketing politique, avec nombre de justifications scientifiques. On explique notamment, études à l’appui, que « le porte-à-porte peut convaincre un abstentionniste sur quatorze », quand le boîtage de courrier, les appels téléphoniques et le tractage n’influeraient « qu’un électeur sur cent mille », tandis que l'affichage n'aurait « qu'une valeur symbolique ».

À entendre les prises de parole des trois formateurs se succéder, on constate qu’ils ne cherchent finalement pas à enseigner, mais plutôt à bien mettre en scène le dispositif militant. 

« La remise à plat d’une pratique militante »

Le “modèle bostonien” repose sur la définition d’objectifs multiples, jugés un peu irréalistes en interne au parti. « Si on fait un million de portes, ce sera déjà bien », tempère-t-on ainsi à Solférino où on estime que l’on voit un peu grand en se fixant cinq millions de “ toc-toc ” militant. Le recrutement espéré de 150 000 volontaires laisse aussi perplexe. « Il va falloir multiplier par cinq le nombre de militants actifs d’aujourd’hui », dit Corinne, responsable de la formation à la fédération de Seine-Saint-Denis, estimant ainsi, sans le dire, à 30 000 le nombre d’actifs aujourd’hui au PS.

Pour parvenir à approcher le nombre espéré de volontaires, le PS organise le 17 mars prochain un « Faites le changement », où de 3 000 à 5 000 points fixes seront installés dans toute la France, afin de susciter les vocations.

Pour remplir l'autre objectif très ambitieux de 5 millions de portes frappées, l’équipe de campagne de Hollande mise sur un ciblage très précis des abstentionnistes de gauche. Expliqué par Vincent Pons aux mobilisateurs du Pré-Saint-Gervais, cela revient à croiser les bureaux de vote où Ségolène Royal a fait ses meilleurs scores et ceux qui ont aussi connu les plus gros taux d’abstention. « Ce n’est pas grave si vous n’avez pas tout compris à la méthode statistique, faites-nous confiance, on va vous transmettre rapidement un classement des zones prioritaires où aller toquer », conclut Vincent.

Avant de définir les trois priorités : « Il faut concentrer nos efforts sur trois types de sous-électorat : ceux qui pensent que c’est plié pour nous et qu’on va gagner, ceux qui refusent le vote utile, ceux qui ne sentent pas François Hollande.»

Formation de mobilisateurs PS au Pré-Saint-Gervais, le 18 février 2012 © S.A Formation de mobilisateurs PS au Pré-Saint-Gervais, le 18 février 2012 © S.A

Le recrutement est également au centre des discussions, avec l'accent mis sur la récupération d’un maximum de contacts. «Dans l’idéal, on doit susciter une vocation pour former des volontaires qui seraient habitants de l’immeuble à cibler», explique l’une des formatrices. Autre intérêt, bien compris par les militants socialistes présents (souvent responsables de section), ce que Vincent appelle «la remise à plat d’une pratique militante qu’on avait un peu oubliée». Corinne, responsable fédérale du PS de Seine-Saint-Denis, motive les troupes : «Et si on le fait bien, ça va vachement nous servir pour les législatives, mais aussi pour les prochaines municipales… On aura plein de contacts, et peut-être même des militants dans des quartiers où on n’a personne, ou si peu…»

Vincent embraye : «Il y aura beaucoup de nouveaux, qu’il faut bien accueillir. On a parfois eu un peu de mal avec ça, au PS…» Pour éviter le syndrome des adhérents à 20 euros, qui a laissé des traces et déstabilisé le PS depuis 2006, il préconise d’éviter «les réunions où on débat de courants et de l’actualité politique». Et de plutôt commencer «tout de suite par un porte-à-porte. En s’inscrivant sur le site internet, ils ont déjà montré leur motivation, il n’y a pas besoin de la tester davantage… Il faut les mettre à l’aise, être clair sur le fait qu’il n’y a pas besoin de prendre sa carte ni de connaître le programme pour faire la campagne de Hollande…».

Pour éviter le courroux des militants à l’ancienne, Vincent recommande de convier «à des “réunions stratégiques et d’objectifs”, plutôt qu’à des “formations de porte-à-porte”. Si vous dites ça, il y a des chances qu’on vous réponde : “T’es gentil, je suis au PS depuis 77 et tu vas pas m’apprendre comment on tape aux portes !”»

« 5 minutes maximum, 30 secondes peuvent suffire »

Quand vient le temps des questions, on sent que les mobilisateurs ont bien intégré la redéfinition de leur rôle militant. Comment faire avec le Front de gauche ? Ne pas y passer du temps, dire en souriant : « On se retrouvera dans l’entre-deux tours… » Quand faire du porte-à-porte ? En semaine entre 17 heures et 20 h 30, le week-end entre 11 heures et 20 heures. « C’est le jour du supermarché », objecte-t-on dans la salle. Combien doit-on être pour sonner aux portes ? Toujours par deux, si possible en couple homme/femme et militant expérimenté/novice, car « à trois ça fait inquiétant, et à un c’est pas rassurant ». Combien de temps on reste à discuter ? « Cinq minutes maximum, 30 secondes peuvent suffire », si le répondant n’est pas intéressé ou pas inscrit.

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On effleure parfois les limites de cette stratégie militante à l’américaine où l’argumentation de fond est délaissée. « On ne peut pas se permettre de discuter 30 minutes des programmes, moi je ne connais pas par cœur les 60 propositions, et pourtant je bosse au QG », dit Vincent.

Une secrétaire de section acquiesce : « Les argumentaires envoyés par le parti sont trop technos : la fusion CSG/Impôt sur le revenu, ça ne parle pas aux gens… » Au fil de l’échange, quatre thèmes sont toutefois retenus comme autant de points du programme à potasser malgré tout, pour s’adresser aux quartiers populaires : « emploi, insécurité, santé et logement».

« C’est quoi pour vous ce qui est important si Hollande est élu ? » C’est autour de la réponse à cette question que doit se construire le discours fait à l’électeur démarché. Dans les interventions des mobilisateurs, certains parlent de leur tradition familiale, de leur écœurement du pouvoir sarkozyste, de son style et de sa méthode. D’autres évoquent leur engagement local ou la vie qui change dans une ville passée à droite. « C’est hyper bien, je vous écoute, je suis passionné, se félicite Vincent. On n'a rien à vous apprendre… » 

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Puis vient le temps du “training”, une mise en situation « en condition porte-à-porte », façon jeu de rôle militant. Tour à tour, plusieurs mobilisateurs volontaires vont tester leur pouvoir de conviction. On recommande de parler de soi, de faire son « récit personnel ». Avant de commencer, ultimes recommandations : « Dites et redites le nom du candidat, pas du PS » ; « Demandez tout de suite s’il est inscrit sur les listes et, sinon, on ne s’éternise pas » ; « Posez des questions pour savoir si vous avez un abstentionniste de gauche face à vous, s’il est indécis, s’il est sympathisant… »

Tour à tour, une personne bienveillante mais peu mobilisée, puis un réfractaire, puis une personne très réceptive… Après chaque saynète, applaudie collectivement, un débriefing permet d’échanger et de donner des “trucs” supplémentaires : « Vous n'avez pas dit vos prénoms, c’est dommage » ; « Si le mec dit je sais pas trop quand vous lui demandez s’il vote, c’est un bon indice d’abstentionniste de gauche potentiel » ; « Quand vous avez quelqu’un de réceptif, n’abandonnez pas trop vite et ne vous contentez pas de son seul contact, proposez-lui de devenir volontaire ».

Pour finir l’après-midi, Vincent indique aux néo-missi-dominici hollandais qu’ils peuvent reproduire l’exercice de jeu de rôle avec les volontaires, « histoire de se déstresser, avant de se lancer dans le grand bain ».

« On n'est pas la BAC, c'est bon ! »

Dix jours plus tard, le 29 février, à Saint-Ouen, ils sont une vingtaine à se retrouver à 18 heures sur la place d’Armes, au pied de la tour du Landy. La veille, ils ont assisté à leur première réunion de formation de volontaires, malgré les vacances. « Vincent nous a dit : “Allez-y tout de suite, faut se faire la main” », dit Morgane, mobilisatrice audonienne d’une trentaine d’années.

Porte-à-porte militant pour François Hollande, le 29 février 2012 à Saint-Ouen © S.A Porte-à-porte militant pour François Hollande, le 29 février 2012 à Saint-Ouen © S.A

Consciencieusement, Morgane applique à la lettre les recommandations : binôme de deux, expérimenté + novice. En route pour trois quarts d’heure de prises de contact. Faute de blousons rouges siglés François Hollande (« Les budgets sont en cours de validation », explique Vincent Pons), seul un autocollant servira de signe distinctif. Objectif pour trois tandems parmi la dizaine de binômes : faire toutes les portes de la tour du Landy. Parmi eux, Karim Bouamrane, maire adjoint de Saint-Ouen depuis 1995, connaît plutôt bien l’endroit.

Le petit groupe doit d’abord montrer patte blanche à deux guetteurs à l’entrée, de l’autre côté de la porte. « On n’est pas la Bac, c’est bon ! C’est François Hollande », apostrophe Karim. La porte s’ouvre. « Ah ouais, c’est bon, rentrez, et bon courage », lancent les lascars, pas franchement rassurants, mais pas franchement inquiétants non plus. Près de l’ascenseur, deux autres jeunes saluent les « volontaires pour le changement ». L’un se marre : « Nous, la Hollande, on est pour ».

Porte-à-porte militant pour François Hollande, le 29 février 2012 à Saint-Ouen © S.A Porte-à-porte militant pour François Hollande, le 29 février 2012 à Saint-Ouen © S.A

Une dizaine d’étages plus haut, Idriss, un militant PS habitant dans la tour, rencontré sur le pas de sa porte, explique que « le deal s’est installé dans le hall depuis l’été dernier », conséquence d’actions de police ayant peu à peu déplacé le problème d’une cité à une autre. Pour lui, l’attente est claire : « Tout le monde est très préoccupé par l’emploi des jeunes ». Karim soupire. « Le problème, c’est qu’on doit gérer l’héritage du communisme municipal. Avant, tu collais cinq affiches, et t’avais un emploi communal. Aujourd’hui, certains en ont collé trente mais ils n’ont rien eu en retour ».

Les trois équipes ayant investi les dix-huit étages de la tour ne sont sans doute pas aussi « professionnalisées » que l’ont rêvé les trois étudiants bostoniens en échafaudant leur « modèle de mobilisation ». Certains échanges s’éternisent au-delà du raisonnable théorisé, le lien social s’avérant parfois plus fort que la taylorisation du militantisme. Au gré des discussions et du petit tiers de portes qui s’ouvrent, l’accueil est majoritairement bon, parfois indifférent, jamais mauvais.

155 portes, 10 contacts récupérés

Un directeur de club de foot associatif, mais non-inscrit car portugais, tient la jambe de Karim, Idriss et Hanifa. Il dit de ses jeunes joueurs : « Certains s’intéressent à la politique, mais beaucoup d’autres sont en bas, au deal ». Karim lui demande si « les parents ne disent rien ? » Réponse du bientôt retraité : « Peut-être qu’ils en profitent… »

La quasi-totalité des personnes ouvrant leur porte sont d’origine immigrée. Pas de mauvaises rencontres, ou alors tranquillement esquivées. Ici, quand un grand costaud visiblement instable apparaît derrière la porte à peine heurtée. Là, quand deux ombres furtives passent dans le dos des mobilisateurs. « Ils viennent de récupérer du shit, croit savoir un militant. On n’est pas obligés de frapper à celle-là, de porte. »

Porte-à-porte militant pour François Hollande, le 29 février 2012 à Saint-Ouen © S.A Porte-à-porte militant pour François Hollande, le 29 février 2012 à Saint-Ouen © S.A

Au bout du compte, la petite troupe se retrouve au café d’en bas. Dehors, la dizaine de jeunes discutant devant le bar voient arriver une brigade de police. Contrôle d’identité. « C’est le rituel quotidien ici, indique Momo, militant audonien également membre du service d’ordre de Hollande, déjà rencontré au Pré-Saint-Gervais. C’est pas une police de proximité, c’est une police “qui fait chier”. Les mecs, ils défient les jeunes du quartier sans même savoir que dedans il y a des champions sportifs de boxe thaï… »

L’exercice d’échauffement est relativement concluant. Sur 155 portes sollicitées, 55 se sont ouvertes et dix contacts (mail ou téléphone) ont été enregistrés, scrupuleusement reportés sur les formulaires prévus à cet effet avant d’être renvoyés au QG de Hollande. Parmi ces contacts, une adolescente, lycéenne d’origine africaine, s’est dite intéressée pour faire du porte-à-porte. Elle sera sollicitée d’ici à une dizaine de jours. Si le modèle fonctionne bien. 

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Après un premier article racontant les détails théoriques et l'histoire de l'émergence du « modèle bostonien » dans la campagne de mobilisation de François Hollande (lire ici), place à la pratique.