A Grenoble, écologistes et PG rêvent de «réinventer» la gauche

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Après dix-neuf ans, le maire socialiste Michel Destot passe la main. Alliés au parti de gauche et à des associations de citoyens, les écologistes rêvent de prendre la municipalité et d'en faire l'exemple d'une alternative politique au PS. Sur la liste UMP-UDI figure Alain Carignon, l'homme politique le plus condamné de France.

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Grenoble, de notre envoyé spécial

« La place Tien An Men »... « Pierre Mendès France » « Simone Veil »… Au premier rang du meeting, Élisa Martin ne peut s'empêcher d'écarquiller les yeux. Éric Piolle vient de citer à la tribune ses « images de la gauche ». Des figures assez éloignées du panthéon de la gauche mélenchoniste qu'Élisa Martin incarne à Grenoble.

Leur âge mis à part – 41 ans tous les deux –, Élisa Martin, numéro deux de la liste du « rassemblement citoyen de la gauche et des écologistes » à Grenoble, et sa tête de liste, l'écologiste Éric Piolle, n'ont pas beaucoup de points communs. Ils partagent pourtant la même ambition : ravir ensemble Grenoble (Isère) au parti socialiste, qui détient depuis dix-neuf ans cette cité de 160 000 habitants au pied des Alpes. Leur projet : construire, dans cette ville qui fut souvent un laboratoire de la gauche, une alternative nationale au PS.

Dans cette campagne municipale un peu morne, les regards se tournent volontiers vers Grenoble. Elle est une des 80 villes où le Parti de gauche (PG) et les écologistes partent unis au premier tour. Et elle est la seule où cet attelage a une vraie chance. Les médias défilent. La campagne est nerveuse. « Pas étonnant qu'il y ait des invectives entre candidats : cette élection est une primaire à gauche », résume Simon Labouret, enseignant à Sciences-Po Grenoble.

Au meeting du « rassemblement citoyen » (EELV, PG etc.), le 28 février. © Mathieu Magnaudeix Au meeting du « rassemblement citoyen » (EELV, PG etc.), le 28 février. © Mathieu Magnaudeix

Coprésident du groupe Europe Écologie-Les Verts (EELV) à la région Rhône-Alpes, Éric Piolle est un ovni politique. Devant 400 supporters réunis sous un chapiteau planté dans le parc Paul-Mistral de Grenoble, le candidat du « rassemblement citoyen de la gauche et des écologistes », entré en politique il y a quatre ans, a conclu vendredi 28 février le premier meeting de la campagne municipale.

Sous l'œil de la coprésidente du Parti de gauche, Martine Billard, de l'ex-secrétaire national d'Europe Écologie-Les Verts, Pascal Durand, et de Mohamed Mechmache, fondateur d'AC! le feu, il a fustigé le maire socialiste sortant, Michel Destot, accusé d'avoir « fracturé » la gauche en 2008 en s'alliant avec le Modem et des élus de droite. Il a aussi attaqué les « technos » du PS, parti « tenu par des barons et des salariés d'élus, incapable de se renouveler, qui se croit propriétaire du pouvoir ».

Écologiste « qui roule en voiture et mange de la viande », ancien patron cofondateur du collectif anti-austérité Roosevelt 2012, Éric Piolle « défrise » : « Je suis une synthèse politique à moi tout seul. » Il déteste « les étiquettes », affirme qu'« être de gauche, c'est rompre les rangs, bouger les lignes », des phrases-valises qui plaisent à tout le monde. Élevé dans une famille catho de gauche – « l'Évangile reste un moteur spirituel » –, il a gagné beaucoup d'argent quand il dirigeait une division de la multinationale informatique Hewlett-Packard. « À 34 ans, j'étais un peu la star montante. » Pas vraiment le profil du militant écologiste-type. En 2011, il est débarqué pour avoir refusé de délocaliser son unité de 120 salariés. « C'était un projet débile : d'ailleurs le PDG d'HP y a renoncé. » Il connaît les patrons des boîtes high-tech de Grenoble, une des capitales françaises de l'innovation.

Dans cette ville de gauche, où les cadres sont plus nombreux qu'ailleurs, « Éric Piolle est le candidat écologiste idéal pour ratisser très large, assure le chercheur Simon Labouret. Que ce soit sur le plan de la crédibilité à gérer une ville ou des gages à donner à la gauche de la gauche, son programme c'est son histoire : celle d'un cadre d'une grande entreprise hightech licencié pour avoir refusé de délocaliser. »

Piolle apprécie qu'on dise de lui : « Pour un écolo, il n'est pas mal. » Pour ravir Grenoble au PS, il devra rassembler dès le 23 mars de la gauche de la gauche aux centristes, en passant par les socialistes déçus.

Eric Piolle, tête de liste du « rassemblement citoyen » © M.M. Eric Piolle, tête de liste du « rassemblement citoyen » © M.M.

Après avoir été entre 1983 et 1995 le fief du RPR Alain Carignon, l'homme politique le plus condamné de France, Grenoble est ancrée à gauche. Ici, François Hollande a réuni 64 % des voix au second tour de la présidentielle. Ces dernières années, les écolos ont flirté avec le score du PS (26,5 % aux régionales de 2010). Parfois, ils l'ont dépassé (29 % aux européennes de 2009). Le centre-ville a un conseiller général écologiste depuis 2004.

La ville est depuis longtemps dans le viseur des écolos. Cette fois, aux côtés du PG, qui fait de bons scores dans les quartiers populaires, de l'Ades (une association locale connue pour ses combats anti-Carignon, et depuis 1995 par son activisme juridique contre les grands projets de Michel Destot) et du Réseau citoyen, agglutination de plusieurs collectifs locaux, EELV rêve de « faire la bascule au premier tour » : se retrouver devant le PS, même d'un rien, et lui dicter ses conditions. Par exemple une fusion des listes, au prorata des voix des uns et des autres.

Un tel résultat ferait figure de sanction lourde pour le PS, dans la ville de la ministre de la recherche Geneviève Fioraso. « Ça se joue à 2 000 ou 3 000 voix », assurent les colistiers. « On sera dans un mouchoir de poche », prédit Éric Piolle. « Jérôme Safar, le candidat socialiste, reste le favori, analyse le chercheur Simon Labouret. Mais arithmétiquement, il y a une fenêtre de tir pour la liste de Piolle. Pour l'emporter, ce dernier doit toutefois progresser en notoriété et convaincre qu'il a la légitimité pour être maire. »

« Désenchantement »

En pleine crise du Front de gauche, le PG nationalise l'enjeu. « Je vais revenir faire la fête à la mairie. Ceux qui sont au pouvoir dans ce pays ne sont plus la gauche. Ils gèrent comme Schröder et Blair. Il faut reconstruire de l'espoir, montrer qu'un autre projet est possible », affirme la coprésidente du PG, Martine Billard. « Grenoble va être une ville très intéressante », a lancé Jean-Luc Mélenchon la semaine dernière. Il devrait bientôt faire le déplacement, même si sa présence n'enchante pas certains écologistes.

« Le PS, pour l'essentiel, porte le vieux monde, assure l'ex-secrétaire national d'EELV, Pascal Durand. Le réformisme de transformation fait défaut à la gauche actuelle. Il passait auparavant par le Parlement, mais je n'y crois plus : les lobbies sont trop puissants. Il passe maintenant par le bas. Grenoble peut être le premier lieu en France où ça peut marcher. Et dans ce cas, comme un domino, tout va s'écrouler. » Un vrai discours d'opposant, comme si EELV n'avait pas deux ministres au gouvernement. Une flopée de leaders écolos pourraient venir d’ici le 23 mars : l'actuelle cheffe du parti Emmanuelle Cosse, la ministre Cécile Duflot, voire Daniel Cohn-Bendit – une visite qui ne réjouit pas les adhérents du PG.

Même si le mandat 2001-2008 a été marqué par des dissensions, les écologistes ont gouverné la ville pendant treize ans avec le PS. Dans le passé, le poste d'adjoint au logement et à l'urbanisme, des enjeux clés de la campagne, ont été occupés par des écolos. Dans l'opposition depuis 2008, ils votent souvent avec le PS. Le « rassemblement » EELV-PG a pourtant élaboré un programme de rupture, avec « trois fils directeurs : une ville démocratique, un bouclier social municipal, et une ville à taille humaine », énumère Élisa Martin (PG).

La liste cible ses critiques sur les grands projets de Michel Destot : le grand stade des Alpes, sous-utilisé, contesté par les écologistes et les associations citoyennes ; les projets de rocade autoroutières ; la candidature (ratée) de Grenoble aux Jeux olympiques d'hiver de 2018 ; le projet d'aménagement de l'Esplanade, dont l'Ades a obtenu l'annulation du plan d'urbanisme.

Elle dénonce la folie des grandeurs de la majorité sortante (« il y a un côté prétentieux », admet un adjoint de Destot qui rempile avec Safar), conteste le financement direct par les collectivités de pôles de compétitivité ou du méga-programme Nano 2017. « Avec Michel Destot, Grenoble est devenue une ville pour les magazines en papier glacé : les projets arrivent tout ficelés et les habitants n'ont plus qu'à choisir la couleur des pots de fleurs », résume Éric Piolle.

La dynamique militante est réelle. Les happenings de campagne sont souvent inventifs. Mais mobiliser reste difficile, admet Alain Manac'h, sympathisant écologiste, figure du quartier populaire de la Villeneuve : « J'ai fait une réunion d'appartement chez moi, il y avait moins de monde que d'habitude. Les gens se sont fait tellement tartiner... »

Le candidat PS, Jérôme Safar © M.M. Le candidat PS, Jérôme Safar © M.M.

En face, le candidat socialiste, Jérôme Safar (photo), dauphin désigné de longue date par Michel Destot, dénonce un « accord d'appareils », une liste « ingérable », « faux nez de Jean-Luc Mélenchon ». Il prédit qu'il sera devant au premier tour, de loin. Ce quadra est l'incarnation de l'apparatchik socialiste : assistant parlementaire de Destot dès 1988, il a été son adjoint à la culture, puis son premier adjoint, chargé des finances et de la sécurité – il a aussi travaillé dans le privé, DRH chez Bouygues.

Destot l'admet : il a « hésité » à passer la main : « Je ne souhaitais pas qu'on perde la ville. J'étais le meilleur candidat, ce n'est pas prétentieux de le dire, ici tout le monde me connaît. Mais le moment était venu. » Le PS compte mettre Jérôme Safar sur orbite pour devenir président de la métropole grenobloise qui verra le jour en 2015 et détiendra bien plus de pouvoirs que la ville.

Pour marquer sa différence, Safar a renouvelé sa liste « à 60 % ». Les figures de droite avec qui gouvernait Michel Destot depuis 2008 (un ancien adjoint d'Alain Carignon, l'ancien président des Amis de Sarkozy en Isère) n'y figurent pas. L'adjoint Modem à l'urbanisme de Michel Destot, Philippe de Longevialle, est parti seul. Safar est soutenu par le PCF (scotché par son alliance électorale avec le PS qui lui garantit quelques grosses mairies dans l'agglomération), le parti radical de gauche ou Go-Citoyenneté, un mouvement local né à la fin des années Carignon.

Il assume le bilan Destot (l'innovation, la sécurité, la rénovation urbaine, l'aide sociale : Grenoble a le deuxième CCAS de France, etc.). Mais revendique « une nouvelle méthode, un nouveau projet », et assume une « rupture » sur l'école, un des points contestés du bilan de l'équipe sortante : s'il est élu, chaque petit Grenoblois aura une tablette au CP.

2008. Michel Destot et sa directrice de cabinet, l'actuelle ministre Geneviève Fioraso © DR 2008. Michel Destot et sa directrice de cabinet, l'actuelle ministre Geneviève Fioraso © DR

Le candidat socialiste n'est pas très connu des Grenoblois. L'été dernier, un sondage de notoriété commandé par le PS avait donné des résultats décevants. Ce samedi 1er mars, sur le marché de Saint-Bruno, un quartier populaire derrière la gare, deux papis abordent le candidat. « Vous représentez Destot ou Carignon ? » « Michel Destot… C'est moi qui lui succède. » « Destot, c'est mon ami », dit l'un des deux, Ahmed, 82 ans. « C'est moi qui vais devenir votre ami maintenant », plaisante Safar. Rires, tapes sur l'épaule. Le candidat socialiste s'éloigne. Ahmed se confie: « Je vote Destot. Mais lui je m'en fous, je ne le connais pas. »

Se démarquer d'un gouvernement impopulaire

Jérôme Safar doit surtout affronter le scepticisme des électeurs. « Il y aura de l'abstention. À quel niveau ? Il y a des gens hésitants et ceux qui ne disent rien, ce n'est pas mieux. » Les habitants lui parlent de leur « honte d'être représentés par cette équipe » gouvernementale. « Ils disent qu'il faut les changer, qu'ils ne sont pas capables. Ils veulent de la compétence. » Plaidoyer pro domo du gestionnaire. Façon, aussi, de se démarquer d'un gouvernement impopulaire pour éviter la sanction.

À la Villeneuve, 11 000 habitants, un quartier populaire du sud de la ville, le candidat et des militants distribuent des tracts à la sortie des écoles. L'accueil est poli. Une mère de famille promet de voter PS si on lui trouve un nouveau logement. « J'ai toujours voté à gauche, là je ne sais pas, dit un habitant qui s'occupe de familles roms. Je suis un peu écœuré. La société se décompose. » « Il y a peu de discussions. C'est souvent "merci, bonne soirée" », dit Hélène Vincent, adjointe PS. « On sent un désenchantement. Le gouvernement mène une politique de droite de l'offre qui ne peut pas fonctionner, ça peut décourager des militants et des électeurs », craint un militant socialiste.

La Villeneuve, grand quartier populaire de Grenoble © M.M. La Villeneuve, grand quartier populaire de Grenoble © M.M.

Face à la liste rivale, le PS joue la carte du « sérieux ». Éreinte les écologistes et le PG, qui proposent les transports gratuits pour les moins de 25 ans et la remunicipalisation du gaz, de l'électricité et du chauffage. « Ça coûte 100 millions d'euros, c'est autant d'impôts en plus », dit Jérôme Safar. « La liste menée par Éric Piolle veut livrer un combat des gauches, mais l'assemblage bancal qui la compose confine plus à un mélange d'extrême gauche, d'écologie radicale, d'opposants au principe d'innovation, même si ce n'est pas le cas de tous les colistiers, assure le député PS de Grenoble-centre, Olivier Véran. Ce mélange improbable serait dangereux pour l'écosystème grenoblois. »

En privé, un socialiste évoque ces « obscurantistes » qui veulent prendre la ville. Safar, lui, se garde d'être trop dur et pointe le spectre d'un retour de la droite. « Il ne faut pas se tromper d'adversaires quand les temps sont durs pour la gauche, et c'est le cas ces temps-ci. Je crie au feu. On ne peut pas se permettre des divisions artificielles. »

1995. Alain Carignon quitte le tribunal de Lyon après son procès pour corruption. © M.M. 1995. Alain Carignon quitte le tribunal de Lyon après son procès pour corruption. © M.M.

En face, le candidat UMP-UDI bataille pour exister, plombé par la présence sur sa liste, en position éligible, de l'ancien maire Alain Carignon, condamné en 1996 pour corruption, abus de biens sociaux, subornation de témoins : cinq ans d'inéligibilité, 29 mois de prison ferme. Après un long psychodrame, une primaire annulée, une guerre fillonistes-copéistes évitée de justesse, c'est Matthieu Chamussy, élu d'opposition depuis deux mandats, qui conduit la liste.

« Bien sûr j'aurais préféré, et Alain Carignon le sait, que les choses se passent différemment, qu'il fasse un autre choix. Mais comme disait le Général, il n'y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités. » Il ne se risque pas plus loin dans la critique. Se réjouit juste de « l'avoir fait reculer significativement de la troisième à la neuvième place ». Malgré l'opprobre, Carignon reste intouchable. « Ce monsieur est majoritaire sur la liste et c'est lui qui tire les ficelles. Il affaiblit la droite et renforce le FN », s'inquiète Jérôme Safar.

Sur le papier, Chamussy n'a aucune chance de devenir maire. À moins que le Front national n'atteigne les 10 % et accède à une quadrangulaire au second tour. Le jeu serait alors un peu plus ouvert. Surtout si la gauche reste divisée. Voilà pourquoi, malgré la rudesse de la campagne, et des positions très tranchées sur des dossiers clés (le développement économique, la vidéosurveillance, l'urbanisme, etc.), Piolle, Martin et Safar pensent déjà au second tour.

Ils se connaissent bien : tous trois dirigent leurs groupes respectifs au conseil régional Rhône-Alpes. Ils refusent par avance de fermer les portes, jugeront au soir du premier tour sur la base des résultats. « Tout est toujours possible », assure Michel Destot, du haut de son Aventin. D'ici là, ce sera la guerre à gauche.

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Modification, jeudi 6 mars. Dans la première version de l'article, une citation (« On sent un désenchantement. Le gouvernement mène une politique de droite de l'offre qui ne peut pas fonctionner, ça peut décourager des militants et des électeurs ») a été attribuée à une élue socialiste grenobloise dont le nom était cité. Celle-ci m'a affirmé par mail ne jamais avoir tenu ses propos. Ils sont notés dans mon cahier, ils ont donc bien été prononcés ce jour-là lors d'une rencontre avec des militants, mais pour être franc, je ne me souviens plus des circonstances exactes de cette prise de notes. Du coup, dans le doute, la citation à été anonymisée. Ce qui n'enlève rien à sa force.