Polyhandicapé expulsé: un aller-retour à quel prix?

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Ardi Vrenezi, le jeune Kosovar polyhandicapé expulsé en mai 2010, est revenu en France le 28 juillet. Très amaigri, très fatigué et présentant une «régression neurologique importante». Son expulsion avait suscité la colère des associations et du personnel soignant.
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«Il va mourir plus vite, en moins bonne condition et avec malheureusement (...) des douleurs qui nécessiteront d'autres médicaments dont je ne sais pas s'ils seront à (sa) disposition. C'est dramatique, inacceptable.» La pédiatre Isabelle Kieffer a de quoi être pessimiste. L'état d'Ardi, jeune Kosovar polyhandicapé expulsé de l'Hexagone en 2010, s'aggrave (voir la vidéo ci-dessous, réalisée par le comité de soutien). Et c'est justement pour remédier à cette situation que l'adolescent vient d'obtenir un visa pour la France. Un retour effectué le 28 juillet dernier, après plus d'un an de bataille.

Ardi expulsion Handicap Kosovo/ 19 octobre 2010 © Cayo Largo

Associations, voisinage et personnel soignant peuvent se réjouir! Quinze mois après leur expulsion, Ardi Vrenezi, ses parents, sa sœur et son frère sont revenus sur le sol français. Une décision rare de la part de l'Etat français qui a agi en toute discrétion. Aucune information n'a filtré. Les médias sont restés à l'écart. Même l'hôpital Bon-Secours de Metz ne savait pas la date exacte de l'arrivée du jeune Kosovar. A croire que le gouvernement n'aime pas s'étendre sur ses erreurs.

Car il s'agit bien d'une erreur de jugement. Pour Isabelle Kieffer, il ne faut chercher «aucune bonté d'âme» dans cette décision. Le gouvernement devait simplement réparer sa «grosse faute» avant que l'affaire ne soit traînée devant la justice. Richard Moyon, membre de Réseau éducation sans frontières (RESF), va même plus loin, en parlant d'une «gifle magistrale» prise par «la stasi et la sarkozie».

Aucune trace de mea culpa pourtant dans la justification du ministère de l'intérieur: «Le retour en France d'Ardi Vrenezi a été décidé, compte tenu de la volonté des autorités françaises de s'assurer du respect par la famille du protocole de soins, pour lequel certains manquements ont été relevés en dépit de l'accès possible au traitement.» Des «manquements» qui ont bien failli coûter la vie à un jeune garçon.

Comment expliquer un tel revirement ? Le documentaire L'Immigration aux frontières du droit y est sûrement pour quelque chose. Réalisé par Manon Loizeau et diffusé en juin dernier sur Canal Plus, il met des images sur les dires du comité de soutien. L'aggravation de l'état d'Ardi y apparaît bien réelle et entraîne une mobilisation au niveau national.

Le rôle des associations doit aussi être pris en compte. Depuis le début, Jean-Marie Barbier, président de l'Association des paralysés de France (APF), est convaincu que la décision d'un possible retour en France dépend du plus haut niveau. C'est pourquoi il fait appel à ses contacts dans les différents ministères et va jusqu'à remettre, le 8 juin 2011, une lettre en main propre à Nicolas Sarkozy. Mais les semaines passent et toujours rien. «On sait que le circuit de décision est long mais quand c'est la santé de quelqu'un qui est en jeu, ce n'est pas raisonnable, pour ne pas dire plus!», déplore Jean-Marie Barbier.

Pourtant, la machine politique est en marche. Le 7 juillet, le Conseil régional d'Ile-de-France déploie une banderole sur ses grilles pour réclamer le retour de l'adolescent. C'est ensuite le Conseil municipal de Paris qui vote un vœu en faveur d'Ardi. Quelques jours plus tard, la nouvelle tombe: le jeune Kosovar et ses parents viennent d'obtenir des visas. Aucune trace dans cette annonce de la sœur, 18 ans, et du frère, 14 ans. Les associations s'inquiètent, le ministère de l'intérieur rassure. Pas question de laisser Mimoza et Eduard de côté, toute la famille sera du voyage.

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Le vendredi 29 juillet, Mediapart a été contacté par Richard Moyon, membre de RESF, qui souhaitait annoncer l'arrivée d'Ardi sur le sol français.

Pour réaliser cet article, la pédiatre Isabelle Kieffer, l'infirmière Sylvie Favaro, le président de l'APF Jean-Marie Barbier, la militante d'Act Up Caroline Izambert, le membre de RESF Richard Moyon ont été interrogés par téléphone entre le mardi 2 août et le vendredi 5 août. Certaines précisions ont été obtenues par le membre du comité de soutien Philippe Bock, l'IME «Le Château» d'Inglange, l'IME «Les Jonquilles» de Freyming-Merlebach, l'hôpital Bon-Secours de Metz, le président de l'Association de parents d'enfants inadaptés de Thionville, Pierre Alix. Contactée également, la préfecture de Moselle a transmis les communiqués de presse présents dans l'article.

Le ministère de l'intérieur a exigé un e-mail avec le détail des questions. N'ayant pas eu de réponse, Mediapart a relancé par téléphone le ministère qui a finalement envoyé un e-mail de quatre lignes répondant succinctement aux questions.