Face au racisme ordinaire, la SNCF laisse faire

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Plusieurs salariés ont été victimes ces dernières années d'actes racistes voire discriminatoires au sein de l'entreprise, reconnus par la justice et le Défenseur des droits. La SNCF, elle, ne veut pas « s'auto-flageller ».

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Faire reconnaître des actes de racisme ordinaire est une gageure. Mais il y a peut-être pire pour les victimes : que le racisme soit constaté, sans que cela porte à conséquence ; comme si cela n’était pas si grave. Les membres du collectif SNCF Droit à la différence vivent cette expérience depuis plusieurs années. Plusieurs d’entre eux ont vu la justice leur donner raison. Mais leur employeur, la SNCF, une entreprise publique qui aime à afficher ses « valeurs humaines et éthiques », applique le service minimum dans ses sanctions.

Au départ, Alain Ngamukol est un homme isolé. Embauché en 2005 à l’antenne de Goussainville de la SUGE (brigade de surveillance générale), il est, dit-il, le seul Africain parmi les 40 agents sur place. Très vite, il est l’objet de remarques à vocation humoristique qui ne le font pas rire, comme : « Cela te fait quelle sensation de marcher avec des chaussures ? Si elles te gênent pour courir, n’hésite pas, tu les enlèves. » Ou : « Alors, ça te fait quoi de voir la neige pour la première fois ? » Des photos de Jean-Marie Le Pen customisé en Hitler sont affichées dans le vestiaire.

Un jour, le ton monte à l’occasion d’une explication, et son chef d’équipe pointe une arme devant lui dans la plus grande confusion. Alain Ngamukol est mis à l’écart. « On ne me parlait plus. J’étais en quarantaine, ce qui peut être dangereux dans notre métier. Si on est agressé et qu’il n’y a pas de solidarité, les conséquences peuvent être graves. »

Alain Ngamukol, 36 ans, est toujours salarié se la SNCF mais en arrêt depuis 2008 Alain Ngamukol, 36 ans, est toujours salarié se la SNCF mais en arrêt depuis 2008

Après avoir alerté sa hiérarchie, Alain Ngamukol est muté, sans qu’on le laisse pour autant en paix. On lui reproche de s’être plaint de ces comportements. Il entame donc des démarches devant les prud’hommes et en avril 2011, la SNCF est condamnée en appel à lui verser 8 000 euros de dommages et intérêts pour harcèlement moral.

Mais Alain Ngamukol veut plus. Car si l’entreprise n’avait pas réagi ni déclenché la moindre enquête quand elle avait été alertée des comportements racistes par l’inspection du travail, la sanction judiciaire ne la bouleverse pas davantage. « C’est une question de droit et de principe. La SNCF doit assumer ses responsabilités. » En clair, l’agent demande à l'entreprise publique de sanctionner sévèrement les agents qui l’ont harcelé. Et estime inacceptable qu'elle ne porte pas plainte au pénal.

Alain Ngamukol découvre alors sur internet que d’autres salariés de l’entreprise vivent la même situation. Un agent d’accueil à Creil a même déjà fédéré autour de lui un certain nombre de victimes après avoir été lui aussi harcelé. Il raconte qu’on lui a demandé de ne plus serrer la main à des non-Européens, qu’on se moquait de sa pratique du ramadan, qu’on tentait de le faire culpabiliser à chaque fait divers commis par un homme d’origine maghrébine.

« Mais il est très difficile d’apporter la preuve que des propos ont été tenus, explique cet agent. J’ai donc décidé de créer une association pour être structurés, avoir plus d’impact. » Il raconte : « Du racisme, il y en a partout. On peut en rencontrer à tout moment, dans le travail ou en allant chez le boulanger. Mais comme à la SNCF, je n’ai jamais vu ça. Ça fait quinze ans que je suis dans l’entreprise, je vois plein de gens me passer devant, mais moi, je n’ai jamais d’avancement de carrière... »

Plusieurs salariés ont obtenu gain de cause en justice, les prud’hommes reconnaissant des préjudices dans le déroulement de leur carrière, et presque toujours, des conséquences sur leur santé… Ils vivent aujourd’hui dans la détresse et sont en arrêt maladie pour cause, notamment, de dépression.

Ces salariés et quelques autres ont reçu l’appui de la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations), devenue Défenseur des droits, où l’on explique : « Nous avons été saisis d’une quinzaine de cas, on en a accompagné une dizaine. Les différentes enquêtes montrent que les réclamants ont effectivement été victimes de comportements racistes de la part de leurs collègues. Pour nombre de réclamants, l’institution a constaté des situations de harcèlement discriminatoire. »

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