La Manif pour tous s'adresse aussi à « la droite molle »

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Des milliers de manifestants ont défilé, le 5 octobre pour fustiger pêle-mêle la loi Taubira, la prétendue “théorie du genre”, le « matraquage fiscal des familles »… L'UMP et le FN  ne parviennent  pas à profiter de la colère de la frange la plus conservatrice de la société française.

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« Merci de bien vouloir laisser les élus ouvrir la marche, ce sont eux qui portent notre voix ! » Les organisateurs de la “Manif pour tous” ont beau s’époumoner du haut de leurs chars pour demander aux manifestants de ne pas doubler les quelques personnalités de l’UMP venues soutenir le rassemblement parisien du dimanche 5 octobre, rien n’y fait. « Ces personnes ne représentent qu’elles-mêmes, grogne non loin de là Patrick, un marchand de journaux de 50 ans, qui a été de toutes les manifestations depuis le début du mouvement. La famille, c’est l’écharde dans la chair de la droite, à l’UMP comme au FN. Ils ne savent pas quoi en faire. »

Dans le cortège parisien de la “Manif pour tous”, le 5 octobre. © ES Dans le cortège parisien de la “Manif pour tous”, le 5 octobre. © ES

Plusieurs représentants des deux partis sont pourtant présents ce dimanche. Laurent Wauquiez, Michèle Alliot-Marie, Xavier Bertrand, Hervé Mariton, Christine Boutin, Louis Alliot, Marion Maréchal-Le Pen, Bruno Gollnisch… Ensemble, ils fustigent pêle-mêle la loi Taubira, la prétendue “théorie du genre”, le recours aux mères porteuses ou encore le « matraquage fiscal des familles »… Autour d’eux, de nombreuses poussettes, quelques soutanes et beaucoup, beaucoup de drapeaux bleus et roses.

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Les slogans évocateurs que l'on peut lire sur les pancartes – « Hollande, t’es foutu, les familles sont dans la rue », « Une belle-mère, oui, oui, oui ; deux belles-mères non, non, non », « Hollande, ta mère, est-ce qu’elle s’appelle Robert ? » – sont repris en chœur par les manifestants. Plus d’un an après l’adoption de la loi autorisant le mariage aux couples de même sexe, plus personne ne semble s’étonner que la droite et l’extrême droite défilent, tout sourire, au sein d’un seul et même cortège.

Les députés UMP Daniel Fasquelle et Laurent Wauquiez. © ES Les députés UMP Daniel Fasquelle et Laurent Wauquiez. © ES

La députée FN Marion Maréchar-Le Pen. © ES La députée FN Marion Maréchar-Le Pen. © ES

Ce qui étonne les manifestants, en revanche, c'est que certains élus UMP, qui avaient brillé par leur absence lors des derniers rassemblements, soient de nouveau à leurs côtés ce dimanche. En donnant des gages à la droite conservatrice deux jours avant la manifestation, Manuel Valls s'est quelque peu protégé des critiques. Les organisateurs de la “Manif pour tous” l'ont toutefois prévenu en fin de journée, en lançant à la foule : « À la prochaine fois. Si M. Valls n'est pas passé de la parole aux actes, nous reviendrons ! » 

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Malgré les déclarations du premier ministre, les membres du gouvernement socialiste – François Hollande et la ministre de l'éducation, Najat Vallaud-Belkacem, en tête – continuent de cristalliser la colère des manifestants. Mais ils ne sont pas les seuls. « La droite est aussi molle que la gauche, s'agace Christophe, une pancarte “La femme n'est pas une machine à bébés” à la main. Ils sont incapables d'adopter une position claire sur les valeurs que nous défendons et ils viennent défiler… C'est ridicule. »

Le député UMP du Val-d’Oise, Jérôme Chartier, n'est évidemment pas de cet avis. « Le vrai sujet, c’est la GPA (gestation pour autrui – ndlr) et nous sommes tous contre les mères porteuses, explique ce proche de François Fillon, dans la rue pour la première fois. Pour le reste, il s’agit de nuances… » Des nuances qui ont pourtant leur importance aux yeux des milliers de manifestants réunis à Paris – ils étaient 70 000, selon la préfecture de police et 500 000 selon les organisateurs – et à Bordeaux.

Car si les revendications du jour portent effectivement en grande partie sur la GPA et l'assistance médicale à la procréation (AMP, également appelée PMA) – sans qu’aucune distinction ne soit faite entre les deux sujets, qui n’ont pourtant rien à voir –, l’abrogation de la loi Taubira reste encore et toujours la principale marotte de la droite conservatrice.

Dans le cortège parisien du 5 octobre. © ES Dans le cortège parisien du 5 octobre. © ES

Or personne à l’UMP ne semble d’accord sur la façon de procéder en cas de retour au pouvoir en 2017. Même les élus défilant ce dimanche sous la même bannière ont chacun un point de vue différent sur la question. Quand Jérôme Chartier explique qu'il faudra simplement « réécrire le texte », Laurent Wauquiez, lui, s'exprime en faveur de l’abrogation pure et simple de la loi, alors même que le candidat qu'il soutient dans la course à la présidence du parti, Nicolas Sarkozy, ne se prononce pas encore clairement sur le sujet. « Nicolas Sarkozy est en pleine réflexion, mais ses proches sont là aujourd’hui… », élude un autre soutien de l’ex-chef de l’État, le cofondateur de La Droite forte, Guillaume Peltier.

Christine Boutin, quant à elle, estime que l’ancien président « devra être clair sur le sujet » s’il ne veut pas perdre « un million de voix ». Des voix que l’ex-présidente du parti chrétien-démocrate elle-même n'est toujours pas parvenue à récupérer, et ce malgré une présence continue lors des différents rassemblements de la “Manif pour tous”. En témoignent les 0,71 % péniblement engrangés par sa formation Force Vie aux dernières élections européennes. « Aujourd’hui, nous adressons un message à François Hollande, mais pas seulement, explique Ève, une manifestante de 43 ans. Nous souhaiterions que la droite nous entende. L’UMP devrait être beaucoup plus ferme. »

Comme beaucoup de manifestants interrogés ce dimanche par Mediapart, Ève ne se sent pas représentée par la classe politique française. Elle qui vote « tout le temps à droite, parfois même encore plus à droite », ne sait plus « à quel saint se vouer » tant « les partis louvoient sur la question ». « Même le FN est ambigu, renchérit Patrick, qui défile non loin de là. De toute façon, UMP ou FN, ce n’est pas le sujet. C’est notre honneur que l’on défend, même si je pense qu’on a déjà perdu. La GPA finira par être autorisée en Europe. C’est une première étape, après ce sera le clonage. C’est un engrenage à la Huxley (l’écrivain britannique Aldous Huxley, auteur du Meilleur des mondes – ndlr). »

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Présent dans le cortège, Stéphane Ravier, maire frontiste du VIIe secteur de Marseille, élu sénateur dimanche dernier, a expliqué être là pour « rappeler que la famille a quelque chose de sacré, en plus d’être naturelle ». « Contrairement à beaucoup de l’UMP, on n’a pas attendu une opportunité électoraliste pour venir, a-t-il précisé. Notre position est claire : on abrogera la loi sur le mariage homosexuel. La famille, c’est un homme et une femme. »

Un argumentaire repris le même jour par Marine Le Pen, au micro de France Inter dans l'émission “Tous politiques”. La présidente du Front national en a d'ailleurs profité pour justifier son absence à la “Manif pour tous” : « En tant que présidente de parti politique, je n'ai pas ma place dans cette manifestation, a-t-elle indiqué. Chacun au FN avait le droit d'y aller et de pas y aller. Pour ceux qui ne le voulaient pas, ça ne change pas le fond du programme du Front national. »

Certains absents du 5 octobre ont tout de même tenu à s'exprimer sur Twitter pour afficher leur soutien au mouvement. C'est notamment le cas du député UMP des Alpes-Maritimes, Éric Ciotti. D'autres, à l'instar du député et maire UDI de Montereau, Yves Jégo, ont préféré utiliser le réseau social pour marquer leur différence, en moquant de façon détournée le rassemblement.

© Eric Ciotti

© Yves Jégo

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