Nouvelle-Calédonie: le calme avant le référendum

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La Nouvelle-Calédonie aborde sans enthousiasme la dernière ligne droite avant la consultation. Une fraction des partis et organisations indépendantistes appelle au boycott, mais l’immense majorité des structures politiques et des institutions veille surtout à ce que le scrutin ne vire pas à la confrontation, quitte à privilégier le statu quo au processus de décolonisation.

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Nouvelle-Calédonie, envoyé spécial. - Il y a un peu de folklore bien sûr, un meeting de droite où un leader appelle à « tourner la page pour de bon », et à l'inverse quelques drapeaux Kanaky qui ont fleuri sur la route de l'aéroport de La Tontouta, mais dans l'ensemble l'espace public du Caillou est bien loin d'être saturé par la proximité du référendum d'autodétermination, prévu le 4 novembre.

Dans les journaux, à la radio, l'échéance qui se rapproche ne fait pas les gros titres et ces derniers jours, la une du quotidien local, comme celles des journaux radios et télévisés, est bien plus largement consacrée aux intoxications alimentaires à répétition dans les écoles primaires qu'au processus de décolonisation, commencé il y a trente ans, alors que l'archipel du Pacifique sud semblait sur le point de sombrer dans la guerre civile.

« Non, je ne suis allé à aucun meeting, je ne me sens pas concerné par le référendum et toutes les promesses ou déclarations des politiciens, je m'en fiche, lâche d'un ton fataliste Patrice Kaouma, jeune Kanak de 23 ans, venu se délasser sur la place des Cocotiers, au centre de Nouméa, la capitale. De toutes façons, je ne pense pas aller voter le 4 novembre. Il y a trop de partis politiques, le citoyen de base est perdu, on ne sait pas qui écouter… Ils donnent l'impression qu'aller voter ce serait leur rendre service, leur permettre de continuer leurs magouilles pendant que nous on galère parce que tout est trop cher à Nouméa, qu'on ne peut pas se loger, consommer, acheter des choses… »

Sur la place des Cocotiers, alors que familles et habitants de la ville prennent une pause à la façon océanienne, sur la natte à l'ombre des grands arbres, cet avis est largement partagé. « Non, on n'entend plus trop parler du référendum, en ce moment c'est plutôt la nouvelle taxe sur la consommation ou la crise dans les cantines scolaires, ça doit faire moins vendre… », confirme, un brin fataliste lui aussi, Mario, un commerçant du centre-ville d'origine vietnamienne.

La campagne officielle et son affichage réglementaire commenceront le 8 octobre. D'ici là, le référendum est peu visible dans les rues de Nouméa et dans le reste de la Nouvelle-Calédonie. © JS La campagne officielle et son affichage réglementaire commenceront le 8 octobre. D'ici là, le référendum est peu visible dans les rues de Nouméa et dans le reste de la Nouvelle-Calédonie. © JS

Et pourtant, à un mois seulement de l'échéance, la campagne électorale a bel et bien commencé ; il serait temps, si l'on prend en compte le fait que le référendum est attendu et prévu par tout le pays depuis plus de trois décennies. « Les indépendantistes font campagne chez eux, dans les tribus, dans les quartiers kanak de l'agglomération de Nouméa : ils semblent dans le déni, n'envisagent le référendum que sous le prisme du “oui” qui serait inéluctable selon eux et sont enfermés là-dedans, alors que cela pose un véritable problème de décalage avec la réalité », constate un fin observateur de la vie politique locale, qui tient à préserver son anonymat.

« Déni », « problème avec la réalité » : les mots sont durs, mais ils dépeignent des éléments tangibles ; la campagne électorale des partisans de l'indépendance de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, celle du FLNKS, ne perce pas. Comme prévu, des concerts ont été organisés en brousse et dans certains quartiers de la capitale, les comités nationalistes et citoyens (CNC) ont bien mis sur pied des événements politiques et festifs, mais aucune marche n'a soulevé d'élan populaire, aucun meeting n'a rassemblé de foule en dehors des cercles coutumiers, c'est-à-dire au sein de l'organisation traditionnelle du monde kanak.

Et surtout, la cacophonie règne parmi ceux qui veulent que le pays accède à la pleine souveraineté. D'un côté, pour la coalition du FLNKS – soit la majorité des indépendantistes –, le « oui » à l'indépendance reste possible malgré « la loi du nombre » et le fait que le peuple kanak soit en minorité sur son territoire. En face, la frange la plus dure du mouvement estime que le référendum d'autodétermination est « une farce, une mascarade, une consultation bidon, qui entérine la logique du flux migratoire incessant venu de l'État colonial ».

C'était au début du mois de septembre 2018 : l'Union syndicale des travailleurs kanak et des exploités (USTKE) emboîtait le pas à sa branche politique, le Parti travailliste (PT), et appelait à la « non-participation » au référendum. Motivations invoquées par Louis Kotra Uregei, le leader de ce mouvement militant : « L'exercice du droit à l'autodétermination devrait être réservé au seul peuple kanak. Il y a eu une reconnaissance des victimes de l'Histoire et trop de concessions ont été faites jusqu'à ce que le corps électoral devienne “le peuple concerné”. Les droits élémentaires du peuple kanak ne sont pas respectés et, pendant ce temps, les autres partis indépendantistes prônent la collaboration avec l'État colonial. »

Malgré l'engagement fort de cette position, l'USTKE s'est dans un premier temps gardée de prôner le « boycott », une expression connotée historiquement et rappelant le début des violences ayant endeuillé la Nouvelle-Calédonie pendant les années 1980. Cette précaution oratoire est tombée elle aussi, après une passe d'armes par médias interposés avec le FLNKS qui appelait au contraire à la « responsabilité » et à la participation pour un « oui » massif.

Cette dissension au sein des indépendantistes sème la confusion parmi les citoyens indécis, tentés par une éventuelle indépendance. Ils s'inquiètent de l'avenir économique de leur archipel, en cas de prise de distance avec la France.

Résultat, les loyalistes dans leur ensemble se retrouvent en position de force, d'autant qu'ils sont confortés par des projections électorales et des sondages très favorables au maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la France. Les partis de droite modérée comme Calédonie ensemble et la droite dure représentée par le parti Rassemblement-Les Républicains appellent d'une seule voix à la participation massive et à « un vote franc », à un scrutin qui marque de façon irréversible l'attachement de l'archipel à Paris.

Virginie Ruffenach, secrétaire du parti Rassemblement-LR, affirme avoir pour objectif pas moins de 80 % de « non » au référendum du 4 novembre. « Cela paraît un objectif raisonnable, parce que nous menons une campagne très active et qu'un grand nombre de Calédoniens ne peuvent pas le dire, mais ils souhaitent avant tout assurer un avenir à leurs enfants », expliquait-elle à Mediapart lors de la visite de Laurent Wauquiez sur le Caillou, le 13 septembre 2018.

Ce dernier était venu galvaniser les troupes en faveur de la France, accompagné d'Éric Ciotti, député (LR) des Alpes-Maritimes. « Je veux avoir une parole qui soit claire, il est essentiel que les politiques aient une parole claire et ma position, c'est celle d'une Nouvelle-Calédonie française ! », déclarait-il à la tribune du meeting de droite qu'il a tenu dans les quartiers sud de Nouméa. Quelques minutes auparavant, Philippe Brial, élu Rassemblement au Congrès, avait souligné avec emphase que Laurent Wauquiez était « le seul président de parti à avoir fait le déplacement en Nouvelle-Calédonie afin de faire valoir son point de vue, tandis que Jean-Luc Mélenchon et les autres hommes de gauche sont restés à Paris, sans se préoccuper de la Nouvelle-Calédonie ».

Les loyalistes espèrent 80% de « non »

Pour aussi unitaire et « musclé » qu'il soit, le discours de droite ne s'affiche pas plus dans les rues de Nouméa ou dans l'espace public calédonien que les positions indépendantistes. La seule partie à ce référendum à avoir investi les écrans et à communiquer de façon à toucher toute la population est l'État français.

« Ta voix compte », « N'oublie pas de t'inscrire sur la liste électorale spéciale », « Si tu ne peux pas voter dans les îles Loyauté, des bureaux de vote délocalisés sont à ta disposition à Nouméa » : voilà les principaux messages que le Haut-Commissariat de la République – équivalent en Nouvelle-Calédonie de la préfecture – diffuse.

À la suite des critiques de l'ONU et de plusieurs rapports parlementaires français, l'État avait promis de « mieux informer » la population sur les conséquences possibles d'un vote en faveur de l'indépendance ainsi que, dans le cas contraire, sur les implications concrètes du maintien du pays dans le giron français. C'est finalement cette communication technocratique qui a vu le jour, afin de préserver la position officielle de neutralité des autorités.

Même si c'est souvent sous couvert d'anonymat, de nombreux responsables indépendantistes du FLNKS critiquent cette posture de l'État. « Ce qu'il donne d'une main, il le reprend de l'autre, déplore ainsi un homme politique aux convictions indépendantistes de la Grande-Terre. Prenons l'exemple des bureaux de vote délocalisés, c'est à la base une bonne idée parce que cela facilite l'exercice démocratique des citoyens, mais c'est en réalité un piège parce que les inscriptions à Nouméa sont finalement peu nombreuses et, dans le même temps, l'État a durci les conditions pour donner procuration. »

Il est vrai que dans le cas du référendum du 4 novembre, contrairement au droit commun pour les scrutins en France, une attestation sur l'honneur ne suffit pas et qu’il faut fournir de nombreux documents certifiant de la domiciliation ou de l'incapacité médicale à se rendre dans son bureau de vote habituel. « Donner tout un tas de papiers et se justifier en permanence parce qu'on est supposé être un fraudeur : tout ce que les Kanak n'aiment pas et la France le sait bien ! », explique crûment la source anonyme indépendantiste.

Officiellement, si le Haut-Commissariat met en place ce dispositif, c'est pour rendre le scrutin sincère et surtout incontestable. Une commission de contrôle a été créée et la France va affréter un avion spécial depuis Paris afin de faire venir dans le Pacifique 250 « observateurs », « un par bureau de vote », précise Laurent Cabreira, secrétaire général du Haut-Commissariat. Leur mission ? « Observer, uniquement, et rendre compte à l'organe dirigeant de la commission de contrôle, basé à Nouméa, d’éventuels incidents qui émailleraient le scrutin. » Les « observateurs », des conseillers d'État pour la plupart mais aussi de hauts fonctionnaires qui ont fait acte de candidature, ne pourront pas déposer de recours mais sont censés garantir l'impartialité de l'État le jour J. Leur venue nécessite une logistique importante et complexe tandis que, dans le même temps, la mission d'observation de l'ONU, prévue de longue date et a priori un peu plus indépendante, n'est toujours pas finalisée.

Même si les tensions ne sont pas majeures sur le Caillou, l'avion des « observateurs » n'est pas la seule opération logistique d'envergure que met en place Paris ces jours-ci. Bien qu'elles s'en défendent lorsqu'on leur pose la question, les autorités françaises renforcent le dispositif sécuritaire en cas de violences immédiatement avant ou après le référendum. Selon des sources concordantes, la gendarmerie a triplé ses capacités d'accueil de gendarmes mobiles et se tient prête à un afflux massif de gendarmes mobiles en cas de trouble à l'ordre public.

Sur la place des Cocotiers, un espace de rassemblement public important à Nouméa, la vie suit son cours et les tensions créées par la proximité du référendum ne sont pas visibles. © JS Sur la place des Cocotiers, un espace de rassemblement public important à Nouméa, la vie suit son cours et les tensions créées par la proximité du référendum ne sont pas visibles. © JS

Groupement révolutionnaire kanak (GRK) dans l'extrême-nord de la Grande-Terre, militants écologistes bloquant la mine de Kouaoua, faits divers aux motivations mystérieuses à Saint-Louis juste à côté de Nouméa : les foyers d'instabilité de la Nouvelle-Calédonie ne sont pour l'instant pas une très grande menace pour l'ordre public, mais ils existent. Et au regard de l'atonie de la campagne électorale jusqu'à présent, plusieurs voix s'élèvent dans l'administration ou dans le microcosme médiatico-politique pour prédire un lendemain difficile au vote sur la pleine souveraineté.

Dans le même ordre d'idées, les politiciens loyalistes, qui espèrent 80 % de « non » le 4 novembre et qui appellent à ce qu'il n'y ait « qu'un seul référendum » (contrairement à ce que prévoient les accords de Matignon-Oudinot et de Nouméa), prennent le risque d'humilier leurs adversaires indépendantistes.

Sur la place des Cocotiers, le jeune Patrice Kaouma est désabusé. « J'étais en prison il y a peu, raconte-t-il. J'ai lu une B.D. où j'ai trouvé une phrase qui m'a paru très bien résumer la situation : la politique est l'art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. » La citation est de Paul Valéry et, dans son ouvrage Regards sur le monde actuel, le poète poursuit : « À une époque suivante, on y adjoignit l'art de contraindre les gens à décider sur ce qu'ils n'entendent pas. »

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