Quand la police aide le PSG à trier ses supporteurs

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« Qui peut refuser quoi que ce soit au Qatar ? »

Echauffourées lors de la remise du titre de champion de France au PSG au Trocadéro.  © Reuters Echauffourées lors de la remise du titre de champion de France au PSG au Trocadéro. © Reuters
À la tête de la division nationale de lutte contre le hooliganisme depuis sa création en 2009, le commissaire Antoine Boutonnet est devenu, avec Jean-Philippe D’Hallivillée, le responsable sécurité du PSG, la bête noire des ultras qui lui reprochent sa trop grande proximité avec le club. Ces derniers n’ont surtout pas accepté de se voir imputer la responsabilité des émeutes du 13 mai 2013 lors de la remise du titre de champion de France au PSG, dont la célébration avait été autorisée par la préfecture de police sur le Trocadéro. Bilan : trente blessés, dont trois parmi les forces de l'ordre, une dizaine de commerces pillés, et des abribus, voitures et bus vandalisés.  

Au total, douze supporteurs ont été jugés en comparution immédiate devant le tribunal correctionnel de Paris le 12 juin 2013 puis le 5 juillet 2013. On leur reprochait des violences sur les stewards du PSG, ainsi que des jets de projectile et des tirs de fumigène. Sept d’entre eux ont été relaxés et cinq condamnés à des peines de prison ferme allant de quatre à huit mois. Le parquet a fait appel des relaxes. « Les trois leaders, qui étaient en tête du cortège des ultras et bien visibles sur les vidéos, ont été relaxés, dit Me Martin Méchin, un de leurs avocats. Les vidéos et témoignages montrent qu’ils ont plutôt essayé de calmer la foule. Cela montre bien qu’il n’y a pas eu de volonté des ultras de mettre le bazar. » Un responsable policier interrogé reconnaît d’ailleurs que les supporteurs n’ont eu qu’un effet « dynamisant » sur les casseurs. « On avait 200 ultras qui ont commencé à être plus remuants et qui ont eu un effet accélérateur sur les casseurs, qui arrivent d’habitude plutôt en fin de manif », affirme-t-il. Malgré cela, plusieurs ultras, pour certains relaxés ou non poursuivis, ont écopé d’interdiction administrative de stade. Plusieurs d’entre eux ont déposé plainte contre X... début juillet 2013 pour mise en danger de la vie d’autrui. « Nous voulons forcer la justice à enquêter sur les conditions d’organisation de cet événement », dit Me Méchin.

Les supporteurs n’hésitent plus à porter systématiquement devant les juridictions leurs conflits avec le PSG. Sans grande illusion. « Le PSG s’accommode très bien de ces illégalités, remarque Me Pierre Barthélémy. Cela ne les dérange pas de payer 2 000 ou 3 000 euros d’indemnisation puisqu’ils tirent un énorme bénéfice financier de leur nouvelle image. »

Quelques jours après l'incident du Trocadéro, un communiqué des ultras pointait « des dirigeants de la police (qui) ont préféré parader avec les joueurs lors de cette célébration plutôt que de gérer la foule ». Dans le viseur, le chef de la DNLH, grand amateur de foot, qui est de tous les déplacements européens du PSG. La veille des échauffourées du Trocadéro, le commissaire Boutonnet était dans l’avion des joueurs les ramenant victorieux de Lyon. Puis a célébré la victoire avec eux et Jean-Philippe D’Hallivillée au Mathis Bar, un bar de nuit parisien. « M. Boutonnet ne faisait que passer pour voir comment les choses se passaient, assure son entourage. Ce n’était pas du tout l’ambiance "boîte de nuit". »

Le chef de la DNLH aux côtés du photographe officiel du PSG  © DR Le chef de la DNLH aux côtés du photographe officiel du PSG © DR

À quelques mètres de là, sur les Champs-Élysées, le climat était pourtant déjà tendu : les forces de l’ordre débordées faisaient face à des affrontements et des casses de vitrines.
Le lendemain après-midi alors que la foule s’impatiente au Trocadéro et que les premières escarmouches fusent entre stadiers et supporteurs, le chef de la DNLH trône sur le bus à impériale qui conduit les joueurs du PSG. Et il est photographié le soir même brandissant la coupe dans un hôtel particulier du XVIe où les joueurs et leurs proches fêtent leur victoire jusqu’au petit matin.

C’est la préfecture de police de Paris qui a autorisé puis géré les célébrations sur le Trocadéro, pas la DNLH. Avec une certaine désinvolture. Six compagnies de forces mobiles (70 à 80 hommes chacune) avaient été commandées, le dispositif prévu pour un match normal de l’équipe du PSG à domicile. Le lundi soir, le directeur de l'ordre public et de la circulation de la préfecture de police (DOPC), Alain Gibelin, était en vacances en province. Le préfet de police de Paris, Bernard Boucault, était lui à Lyon avec le ministre de l’intérieur Manuel Valls pour dresser un premier bilan des zones de sécurité prioritaire (ZSP). Le couperet est tombé sur la tête du n° 2 de la DOPC, Olivier Paquette, muté à la police des polices cet été.

 D’après nos informations, la préfecture de police aurait bien été alertée sur la présence à risque d’ultras, mais sa direction du renseignement aurait complètement sous-estimé leur nombre ainsi que leur rage contre le club. « On s’attendait plutôt à une ambiance festive, avec un public acquis à la cause, pas à gérer des violences urbaines », confie un policier. Les casseurs, « qui venaient de grande banlieue », n’auraient été repérés que « 200 mètres avant qu’ils n'arrivent, à leur sortie de métro ». Sur place, les policiers ont également « découvert»  les échafaudages géants placés devant la façade du musée de la Marine, qui ont servi de perchoirs à plusieurs supporteurs.

L’épisode illustre bien la proximité des autorités policières avec le PSG. D’après une source, les négociations avec les Qataris, qui au départ avaient demandé les Champs-Élysées, ont été tranchées au cabinet du préfet de police de Paris, « voire au ministère de l’intérieur ». « Que faisait le chef de la DNLH sur le bus des joueurs ?, demande de son côté Jérémy Laroche, ex-président de LPA. Il n’est pas là pour assurer leur sécurité. Cela prouve qu’il est l’invité du club et travaille en totale collaboration avec eux. Donc, dès que le club réclame telle ou telle mesure, il va donner suite. » Ce que confirme anonymement un policier de base : « Dans la corbeille du Parc des Princes, on voit passer beaucoup de responsables policiers parisiens, c’est une vitrine où il faut apparaître, être vu et où on fait des affaires. Vu la promiscuité et les enjeux économiques, tout ce que demande le club est validé. Qui peut refuser quoi que ce soit au Qatar ? »

Après trois ans de combat, le ressentiment ne fait que grimper chez les supporteurs de la première heure devenus indésirables. « Il y a beaucoup de rancœur et de haine chez les anciens ultras, explique Ben. Parfois quand le PSG gagne, je suis dégoûté. » Un cocktail explosif, soulignent plusieurs observateurs, puisque les associations d’ultras, qui permettaient de canaliser les plus radicaux et de faire passer des messages à la direction du club, ont été dissoutes. « L’Euro 2016 va être une boucherie, prédit Pierre. Si les pouvoirs publics ne savent pas nous gérer dans un espace urbain, comment vont-ils faire face aux flux de supporteurs européens ? À côté d’eux, nous sommes des enfants de chœur. » « Il y a des raisons de s’inquiéter pour 2016, confirme un policier. Le problème n’est plus dans les stades mais dans les "fans zones", les lieux de retransmission des matchs avec écrans géants. Autant dans un stade, on contrôle facilement qui rentre, autant dans l’espace public, on ne contrôle rien. »

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Yann Lorence, supporteur de la tribune parisienne Boulogne, est mort en mars 2010 après avoir été roué de coups par d’autres fans du Paris Saint-Germain, de la tribune Auteuil. En novembre 2006, Julien Quemener, lui aussi fan du PSG, avait été tué par un policier qui tentait de protéger un supporteur d’un club israélien poursuivi par plusieurs fans parisiens.

Contactés à de multiples reprises depuis juin 2013, ni le PSG, ni la DNLH, ni la préfecture de police de Paris n'ont donné suite à nos demandes d'entretien. Une rectification a été apportée le 6 novembre à 19h : Ben n'est pas le fondateur mais le président de Brigade Paris.