A Calais, dans la cité du Fort-Nieulay, la pauvreté pour seul héritage

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17 % de la population du Nord-Pas-de-Calais vit sous le seuil de pauvreté. Dans la cité du Fort-Nieulay, à Calais, de génération en génération, des familles vivent de chômage et de minima sociaux.

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De notre envoyée spéciale à Calais (Pas-de-Calais)

C'était l'hiver 1982. Fraîchement diplômé, Jean-Jacques Triquet faisait ses premiers pas de travailleur social dans le quartier du Fort-Nieulay à Calais, une cité ouvrière de 7 000 habitants déjà parmi les plus pauvres du Nord-Pas-de-Calais. Rue de Rabat ou encore dans les baraquements de l'ancienne cité Lesieur, habités par des ferrailleurs, le jeune homme prenait sa « première claque ». Il découvrait « le quart-monde » aux portes de sa ville natale : des familles très nombreuses vivant dans la promiscuité la plus totale au milieu d'immondices ; leurs enfants pieds nus rongeant un os pour seul repas à même la boue ; des parents, sans travail, ravagés par l'alcoolisme.

Trente ans de politiques de la ville et de programmes sociaux plus tard, le Fort-Nieulay, monstre de béton gris, à l'ouest de la ville, entrecoupé de maisonnettes en briques rouges, où l'on cherche les espaces verts, continue de cumuler des handicaps sociaux, culturels et urbains. « Le quotidien s'est amélioré, l'habitat a été réhabilité, le RMI (revenu minimal d'insertion devenu RSA en 2008) est né, mais les poches de pauvreté persistent », constate Jean-Jacques Triquet. « Flic social assis sur le couvercle de la marmite pour qu'elle n'explose pas », ainsi qu'il se décrit, il a tenu « à rester pour se battre collectivement ».

 © La cité Constantine au Fort-Nieulay © La cité Constantine au Fort-Nieulay

En 1991, dix ans après son arrivée, il a fondé avec une poignée de bénévoles l'espace Fort, le centre social et de prévention sanitaire du quartier, rue d'Ajaccio, au pied des écoles et de la cité HLM Constantine. Devenue aussi indispensable que les Restos du cœur installés juste à côté, la structure associative compte 44 salariés (dont de nombreux contrats aidés): elle tente de remettre les jeunes du quartier sur le chemin de l'emploi et tourne à plein régime, six jours sur sept, douze heures par jour. Elle porte « à bout de bras » plus d'un millier de familles, majoritairement nombreuses et/ou monoparentales, avec l'aide des subventions de la mairie et de la caisse d'allocations familiales (CAF). Budget annuel : 1,5 million d'euros par an.

Jean-Jacques Triquet égrène quelques chiffres parlants : « La majorité de nos adhérents paient le minimum voire bénéficient de la gratuité de certaines activités. 96 % d'entre eux vivent avec moins de 1 100 euros par mois. 30 % ont des revenus mensuels entre 618 et 1 100 euros. La moitié d'entre eux bénéficient d'une autre aide majeure de la CAF, la gratuité des vacances, ceux qui ont moins de 617 euros par mois et qui sont largement au-dessous du seuil de pauvreté. » « En venant ici, poursuit-il, la population trouve le soleil sous un ciel désespérément bas, sans horizon d'espoir : des animations, des conseils, une écoute, un accompagnement individuel et collectif. On est là pour lui donner un peu de gaieté, à travers de l'occupationnel. »

L'espace Fort, le poumon de la cité © RA L'espace Fort, le poumon de la cité © RA

Mais le mal qui ronge ce quartier depuis des décennies et contre lequel l'espace Fort ne peut rien, c'est le chômage. Dans une ville économiquement sinistrée (16,8 % de chômage), près de 50 % de la population du Fort-Nieulay est sans emploi, des jeunes et des seniors pour les trois quarts non diplômés. Conséquence : de génération en génération, nombre de foyers se transmettent chômage, minima sociaux et pauvreté en héritage, rendant encore plus difficiles leurs chances de réinsertion.

« Des enfants qui n'ont jamais vu leurs parents travailler, se lever le matin, décrochent du système scolaire, dès la troisième, et reproduisent le schéma familial. Des femmes très jeunes font des enfants, car mère, c'est un statut, une source de revenus, d'aides publiques ; des hommes vivotent en faisant de la ferraille, du travail au noir, des trafics en tous genres ou rien de leurs journées. Ils pensent que c'est la norme, que l'État, les professionnels sociaux, administratifs, éducatifs, vont de toute façon, subvenir à leurs besoins », décrit Jean-Jacques Triquet.

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Ce reportage a été réalisé du 26 au 28 novembre.