Régionales: de Nice à Marseille, voyage avec les «naufragés du TER»

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En Paca, Estrosi (LR) et Maréchal-Le Pen (FN) résument la question des transports à l’insécurité.

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De notre envoyée spéciale entre Nice (Alpes-Maritimes) et Marseille (Bouches-du-Rhône).– Fin d’après-midi à la gare de Toulon (Var). À l’heure de la sortie des bureaux. Les voyageurs fourmillent entre les bornes jaunes de la SNCF. Ils regardent leur montre, leur téléphone portable. Soupirent. Certains s’engouffrent dans le tunnel qui dessert les différents quais. Mais la plupart sont comme figés, bras croisés et tête levée, le regard perdu sur les écrans qui annoncent les prochains départs de TER à destination de Marseille, Nice ou Vintimille, à la frontière franco-italienne.

Les premières notes de “La Lettre à Élise” de Beethoven s’échappent d’un piano mis à disposition des passants « pour un usage artistique, ludique et non lucratif ». Elles sont à peine perceptibles, recouvertes par la voix d’une femme qui égrène les retards accumulés. Dix minutes sur le TER n°881635 à destination de Hyères. Cinq minutes sur celui qui va jusqu’à Nice. Pour Les Arcs-Draguignan, ce sera quinze minutes d’attente supplémentaires. « Merci de votre compréhension », conclut invariablement la voix.

Un TER en gare de Toulon. © ES Un TER en gare de Toulon. © ES

Scène de la vie ordinaire sur le réseau ferroviaire de Provence-Alpes-Côte d’Azur. Selon la dernière étude de l’Autorité de la qualité de service dans les transports (AQST), la région a été sacrée en 2014 grande championne des retards et des annulations de trains. Ici, près d’un TER sur cinq n’arrive pas à l’heure promise. Le taux de retard a même augmenté de 1,7 % l’an dernier, alors qu’il diminuait partout ailleurs. « Problème sur les voies, problème de mise en service, problème de gestion du trafic, problème d’afflux exceptionnel de voyageurs… Ils ont toujours un problème », note Lydia, une secrétaire médicale de 32 ans, qui effectue quotidiennement le trajet Toulon-Hyères et qui, avec le temps, a fini par intégrer le vocabulaire de la SNCF.

La gestion des transports est l’une des compétences les plus visibles des régions. Ce sont elles qui décident du nombre de trains par ligne, de leur longueur, des créneaux horaires auxquels ils sont censés passer dans chaque gare… Elles sont le premier client et financeur de la SNCF avec plus de 7 milliards d'euros investis dans le renouvellement des TER depuis 2002, selon les chiffres de l’association UFC-Que choisir. En Paca, « la SNCF reçoit un million d’euros par jour. À ce prix-là, on devrait avoir des trains en or ! » s’insurge Éric Sauri, qui a fondé en 2007 l’association des “Naufragés du TER Grasse Vintimille” (NTGV), pour dénoncer les failles du système.

Parce que les transports sont un enjeu majeur des élections des 6 et 13 décembre prochains, les candidats n’ont pas tardé à en faire un axe prioritaire de leur programme. En Paca, comme ailleurs. Mais en Paca, plus qu’ailleurs, cette thématique s’est immédiatement cristallisée autour d’un angle bien précis : la sécurité ou, plus précisément, l’insécurité. Et ce, bien avant les attentats de Paris. « C’est une partie importante du problème quand même, insistait à ce propos la frontiste Marion Maréchal-Le Pen, lors du débat organisé le 22 octobre par I-Télé, Europe 1 et La Provence. La question de la sécurité est essentielle dans l’esprit des Français parce qu’en effet, il y a de nombreuses zones d’insécurité. »

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Depuis le début de leur campagne, la candidate du Front national et son adversaire de LR (ex-UMP), le député et maire de Nice, Christian Estrosi, rivalisent de propositions en la matière. La première veut « copier le modèle » de la police ferroviaire en Île-de-France, oubliant qu’il s’agit d’une exception due au fait que cette police est placée sous le contrôle de la préfecture de police de Paris, entité unique en France. Le second brandit la tentative d’attentat du Thalis pour justifier sa volonté de multiplier les caméras de vidéosurveillance dans les trains et d’installer « des portiques à rayons X » dans toutes les gares.

Autant de propositions qui trouvent une plus forte résonance depuis le 13 novembre. Ici, comme partout en France, les gares font désormais l’objet d’une surveillance renforcée par l’état d’urgence. Quelques jours après les attentats, la ministre de tutelle des transports, Ségolène Royal, relançait l’idée d’installer des portiques pour les TGV nationaux et internationaux, devançant ainsi le groupe d’experts constitué par la SNCF après l’attaque du Thalis, à la demande du ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, et du secrétaire d’État aux transports, Alain Vidalies, qui doivent remettre leur rapport sur la faisabilité d’un tel dispositif d’ici la fin de l’année.

Le 17 novembre, à l’Assemblée nationale, Estrosi s’est même « félicit[é] d’avoir entendu Madame Royal plaider pour cette mesure » qu’il défend depuis plusieurs mois, oubliant de préciser qu’au bout du compte, même si elle finit par voir le jour, elle ne concernera pas les TER. « C'est impossible à mettre en place », continue d’ailleurs d’alléguer le FN, par la voix de Franck Allisio, porte-parole de Marion Maréchal-Le Pen. Conscient du fait que « les problématiques de sécurité ont pris du poids », le président de NTGV regrette que « tout le monde mélange un peu tout ». À ses yeux, la sécurité dans les transports ne peut – ne doit – pas être « le cheval de bataille » de cette campagne.

Pour vérifier les arguments des uns et des autres, Mediapart a arpenté la région plusieurs jours durant à bord des fameux trains. Aux heures de pointe et aux heures creuses, dans des rames bondées ou désertes, avec ou sans contrôle, avant et après les attentats, nous avons suivi le même trajet que les 100 000 voyageurs qui fréquentent chaque jour la ligne qui traverse les départements des Alpes-Maritimes, du Var et des Bouches-du-Rhône.

« Les horaires, moi, ça me fait péter un câble ! »

Nice-Marseille, ce sont 205 kilomètres de rails où les TGV roulent à la vitesse des TER. La durée du trajet entre les deux villes varie de 2 h 28 à 3 h 47, selon les arrêts. « Deux métropoles séparées par un train de campagne », résume Éric Sauri. La ligne longe le plus souvent la Méditerranée, l’intérieur des terres étant très mal desservi. Premier constat somme toute banal, mais important à souligner : il est quasiment impossible de circuler correctement dans la région si l’on n’est pas véhiculé.

Interroger les voyageurs sur leur pratique quotidienne de ces trains, c’est aussi dégager rapidement un deuxième constat : dans les TER Paca, la véritable insécurité n’est pas celle que l’on croit. « La seule chose qui nous fait peur, c’est d’être en retard en cours », témoignent Amel et Naïma, rencontrées sur le trajet Nice-Golfe Juan. Ces deux étudiantes en BTS empruntent les transports en commun tous les jours. Et tous les jours, elles sont en retard. « Les profs ne veulent même plus nous faire de mot, alors qu’ils savent que c’est à cause du train qu’on est à la bourre. » Elles n’attendent qu’une seule chose : « Avoir assez d’argent pour acheter une voiture. »

Autre tronçon, mêmes problèmes. Pour rejoindre les salles du lycée professionnel où elle suit une formation en laboratoire médical, Chloé prend « trois à quatre fois par semaine » le TER qui part de Toulon à 6 h 16. « J’arrive à 7 heures aux Arcs-Draguignan et je suis obligée d’attendre une heure avant que mes cours commencent, explique-t-elle. Je ne peux pas faire autrement. Si je prends le suivant, c’est mort. Souvent, je poireaute à Toulon où les trains ont toujours du retard. » Assise non loin de là, Sofia intercepte notre conversation. « Les horaires, moi, ça me fait péter un câble ! » s’énerve la jeune femme qui fait deux fois par jour le trajet Les Arcs-Le Luc.

Chloé, une habituée de la ligne Toulon-Les Arcs-Draguignan. © ES Chloé, une habituée de la ligne Toulon-Les Arcs-Draguignan. © ES

On lui parle du scrutin de décembre. Elle hausse les épaules. « Je savais même pas qu’il y avait des élections », souffle-t-elle. On évoque ce couple de retraités, montés en gare de Saint-Raphaël en maugréant contre les tags qui tapissent les sièges du TER et en s’agaçant des « bandes de racailles qui prennent le train sans payer ». « Et c’est encore pire entre Les Arcs et Marseille, parce qu’ils sont tous là-bas », nous ont-ils confié quelques heures plus tôt, sans vouloir préciser ce qu’ils entendaient derrière le pronom « ils », mais en balayant leur visage de la main pour signifier la couleur de peau de ceux qu’ils appellent « les voyous ». Cette fois, Sofia lève les yeux au ciel.

« Les gens ont peur de tout, regrette-t-elle. Les petits jeunes qui mettent un peu fort la musique et qui jouent les kékés, ce sont juste des gamins, pas des voyous. Parfois, je me demande qui agresse qui ? Les kékés ou ceux qui me regardent de travers parce que je porte le voile ? Une fois, je me suis même fait traiter de terroriste ! Mais je ne m’occupe pas de ces réflexions, je garde mes écouteurs dans les oreilles. De toute façon, c’est pas pire dans le train qu’ailleurs. »

Des témoignages d’attente, de correspondances ratées, d’interminables parties de “Candy Crush”... Mediapart en a recueilli des dizaines. La grande majorité émane de voyageurs qui n’ont pas les moyens financiers d’aller travailler en voiture. Chacun à leur manière, ils nous ont décrit le sentiment d’insécurité sociale dans lequel ils se trouvent quotidiennement plongés. Parce qu’ils ont peur de perdre leur emploi à force de cumuler les retards. Parce qu’ils ne savent jamais à quelle heure ils vont pouvoir rentrer chez eux le soir. Ou encore parce qu’ils sont contraints de poser une journée de RTT quand ils ont rendez-vous chez le médecin.

Arrivée d'un TER en gare de Marseille-Saint-Charles. © ES Arrivée d'un TER en gare de Marseille-Saint-Charles. © ES

Avant les attentats de Paris, rares furent ceux à parler d’une crainte physique. Début novembre, certaines femmes confiaient tout de même choisir leur rame « en fonction des gens qui s’y trouvent ». La nuit, surtout. « Je ne sais pas d’où ça vient parce qu’il ne m’est jamais rien arrivé », reconnaissait Ludivine, croisée un mercredi soir en gare de Marseille-Saint-Charles. La peur a aujourd’hui gagné du terrain. Dans les trains, comme ailleurs. « Je fais plus attention, comme tout le monde, confie Ludovic, sur le quai de la gare d’Antibes. Les transports en commun sont une cible potentielle. »

Depuis quinze jours, la presse régionale se fait l’écho de fausses alertes à la bombe, qui participent au climat de panique général. Pour autant, « on continue à vivre, affirme le président des “Naufragés du TER”. Les gens doivent toujours aller bosser. » Cet agent territorial de 45 ans s’agace de voir les candidats de la droite et de l’extrême droite se crisper sur la question de l’insécurité. « On rentre dans une logique sécuritaire, alors que c’est loin d’être le problème principal, dit-il. La réelle insécurité est psychique. Si les gens sont à bout de nerfs, c’est d’abord parce qu’ils ne sont jamais à l’heure ! »

« Un peu moins de rêve et un peu plus de réalité »

Fin août, les “Naufragés du TER” ont adressé aux quatre principaux candidats – Sophie Camard (EELV), Christophe Castaner (PS), Christian Estrosi (LR) et Marion Maréchal-Le Pen (FN) – un “livre blanc” contenant dix préconisations destinées à améliorer le service en Paca et en particulier sur la Côte d’Azur (voir sous l’onglet “Prolonger”). Parmi elles, la création d’une Autorité organisatrice des transports ferroviaires (AOTF) à Nice, pour que les décisions ne soient plus seulement prises depuis Marseille et qu’elles reflètent mieux les réalités du terrain.

L’association souhaite également que soit ramenée à trois ans la durée de la future convention entre Paca et la SNCF, laquelle était jusqu’alors signée pour dix ans. Elle demande aussi que les compositions et les fréquences des TER soient davantage adaptées à la fréquentation et que les voyageurs puissent, en cas de besoin, monter dans d’autres trains, y compris les TGV. « La recette pour satisfaire 80 % des usagers est assez simple, affirme Éric Sauri. Il suffit de réussir 5 trains le matin et 5 trains le soir. » C’est le message qu’il a souhaité faire passer, le vendredi 6 novembre, à Marion Maréchal-Le Pen, en visite pour la journée sur les terres azuréennes.

Marion Maréchal-Le Pen et Olivier Bettati discutent avec Éric Sauri (de dos) sur le quai de la gare Nice-Riquier, le 6 novembre. © ES Marion Maréchal-Le Pen et Olivier Bettati discutent avec Éric Sauri (de dos) sur le quai de la gare Nice-Riquier, le 6 novembre. © ES

En réponse au “livre blanc”, la députée FN du Vaucluse avait réaffirmé par courrier, fin septembre, sa volonté de « sécuriser les transports avec la mise en place d’une police régionale des transports dans les TER et l’introduction de critères de sécurisation des lignes dans la renégociation du contrat SNCF-Région ». Mais le président de NTGV voulait lui montrer sur place que les priorités sont ailleurs. Il est 7 h 30, ce 6 novembre, quand nous le retrouvons devant la petite gare de Nice-Riquier, située à l’est de la ville. En ce jour de grève, les trains sont encore plus rares qu’à l’accoutumée. « Ils ne sont même pas foutus d’assurer un service minimum », pestait un voyageur resté, comme des dizaines d’autres, bloqué sur le quai.

Marion Maréchal-Le Pen arrive, entourée de deux caméras de télévision, de son service de sécurité et de sa tête de liste dans les Alpes-Maritimes, Olivier Bettati, ancien adjoint de Christian Estrosi, qui s’était allié à la gauche pour les municipales de 2014, avant de renouer avec la droite pour les sénatoriales et de finir par rejoindre le FN aux régionales. Le petit groupe se réfugie dans un café pour discuter. À l’issue de sa rencontre avec la candidate frontiste, nous rejoignons Éric Sauri, gêné aux entournures par le fait d’avoir été filmé en sa compagnie. « J’ai accepté de la rencontrer parce que c’est une élue de la République, mais notre association est apolitique, prévient-il. Je ne voudrais pas qu’il y ait de malentendu. »

De toute façon, l’agent territorial ne se fait guère d’illusions. « Nous avons rencontré toutes les équipes des candidats, quand ce ne sont pas les candidats eux-mêmes [l'association a d’ailleurs “noté” les quatre principaux sur la base de ces échanges – ndlr]. Ils nous vendent tous du rêve, de vrais pères Noël. Mais nous, on demande un peu moins de rêve et un peu plus de réalité. » Au-delà du seul prisme sécuritaire, certaines propositions des candidats semblent en effet tout droit sorties d’une hotte. À l’exemple de cette promesse d’Estrosi de faire circuler des « rames 100 % modernes », avec Wifi gratuit, climatisation, application Smartphone et écrans interactifs. Rien à voir avec les trains qui roulent actuellement sur la ligne et que les voyageurs ont rebaptisés “boîtes à sardines”.

Une des “boîtes à sardines” qui circulent sur le réseau Paca. © ES Une des “boîtes à sardines” qui circulent sur le réseau Paca. © ES

« Le Wifi, c’est sur les quais qu’il le faudrait, parce que c’est là qu’on attend le plus ! » s’exclame Éric Sauri, qui reconnaît toutefois que la modernisation des trains ne serait pas du luxe. En Paca, et en particulier sur le tronçon Vintimille-Les Arcs-Draguignan, il n’est pas rare de monter dans des TER recouverts de tags, des roues à la toiture. « Rien de plus normal, le dépôt est ouvert aux quatre vents, poursuit le président de NTGV. Même les vitres sont taguées. L’été, il y fait une chaleur suffocante. Quand on est confiné là-dedans, on a vraiment la sensation d’étouffer. Sans parler des odeurs régulières de vomi et d’urine… »

On évoque avec lui les « 3 milliards d’euros investis pour moderniser le réseau ferroviaire », mis en avant par le PS Christophe Castaner pendant le débat I-Télé, Europe 1 et La Provence. Sauri rappelle qu’« il ne suffit pas de payer ». « La SNCF fait la pluie et le beau temps. Il faut que le futur président de Paca tape du poing sur la table ! » Face à l’accumulation des jours de grève, la région a déjà imposé à la SNCF un remboursement de 16 millions d’euros en juin 2015. Presque une broutille au regard des 271 millions qu’elle lui a versés pour la même année. On parle ensuite du “Jumbo”, ce TER flambant neuf emprunté un matin en gare de Nice-Ville pour aller jusqu’à Cannes. Il éclate de rire. « Ah oui ! Il est bien celui-là ! Dommage qu’il ait été conçu de telle sorte qu’il ne passe pas sous le tunnel de Vintimille ! »

Des exemples aussi ubuesques, le président des “Naufragés du TER Grasse Vintimille” pourrait en donner des dizaines. Il les reçoit quotidiennement sur le blog, la page Facebook et l’application Web mobile que l’association a développés à l’usage des voyageurs mécontents. C’est à partir de ces nombreux témoignages que les dix préconisations ont été imaginées et transmises aux candidats qui s’en arrogent désormais sans complexe la paternité. Et pourtant, aucune d’entre elles ne concerne la sécurité.

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Je me suis rendue en région Provence-Alpes-Côte d’Azur du 3 au 9 novembre. Nice, Antibes, Cannes, Fréjus, Les Arcs-Draguignan, Hyères, Toulon, Marseille, Salon… 568 kilomètres parcourus en TER. Et près de 135 minutes de retards accumulés.

J’y suis retournée du 24 au 30 novembre. Sauf mention contraire, les personnes citées dans cet article ont été interrogées sur place avant, mais aussi après les attentats de Paris.