Valls et le prix du «pacte des tortellinis»

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Manuel Valls déclare sa candidature à la présidentielle le jour où Matteo Renzi, sèchement battu, doit démissionner. Depuis 2014 et leur « pacte des tortellinis », les deux hommes avaient lié leur sort au nom de la « modernisation » de la gauche. L'échec de l'Italien annonce-t-il celui du Français ?

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C'était le dimanche 7 septembre 2014 et la presse italienne avait appelé ce moment le « pacte des tortellinis ». Réunis à Bologne, pour une fête du parti démocrate italien, Matteo Renzi et Manuel Valls proclamaient devant une assiette de pâtes que « la gauche moderne [était] la bonne réponse pour nos pays » et que cette gauche-là allait partir à l'assaut de l'Europe. Les deux jeunes premiers du réformisme l'assuraient haut et fort. Il était temps d'arrêter de couper les spaghettis en quatre et d'assumer un modernisme débarrassé des vieilles lunes de la très vieille social-démocratie. « Donner au réformisme une âme est un défi merveilleux », s'emballait Matteo Renzi.

Matteo Renzi et Manuel Valls, le 7 septembre 2014 à Bologne Matteo Renzi et Manuel Valls, le 7 septembre 2014 à Bologne

Pour sa part, la presse française notait surtout le « grand virage "renziste" de Manuel Valls », le « show des faux jumeaux » et l'empressement du nouveau premier ministre français à prendre la lumière auprès du président italien du Conseil, parvenu au pouvoir une petite année plus tôt à l'issue d'un putsch interne au parti démocrate, qui lui permettait d'écarter Enrico Letta. Peu après cette réunion de Bologne, Mediapart pointait déjà les difficultés du plus jeune chef de gouvernement italien et la déception gagnant ses supporteurs : « Dix mois après son arrivée au pouvoir, Matteo Renzi apparaît pour ce qu’il est : un phénomène d’hallucination collective. »

La proximité des deux hommes est moins générationnelle (Renzi a treize ans de moins que Valls) que politique. Et cela ne rend que plus inquiétante la défaite de Matteo Renzi pour celui qui vient, ce lundi 5 décembre, de se déclarer candidat à la présidence de la République française. Les « faux jumeaux » connaissent tout de la communication politique et ont construit leur carrière par la force de spin doctors, de communicants, de sondages, de médias amis et de “coups” petits et grands leur permettant de se distinguer dans l'agenda médiatique.

« La première mesure économique à adopter ? Changer le storytelling de l’Italie », assénait en juin 2014 Matteo Renzi. Ce même mois de juin, Manuel Valls proposait au conseil national du PS un récit offensif de « régénération de la gauche ». Le premier s'est revendiqué « démolisseur », le second veut « débloquer » la France. Les deux ont fait de la transgression et d'un opportunisme revendiqué les deux moteurs de leur carrière. C'est en secouant leurs vieux partis, en appelant à se débarrasser de la « vieille classe politique » (Renzi), ou de la vieille appellation « socialiste » (Valls) que les deux hommes sont parvenus à s'imposer.

Et peu importe si derrière la modernité ainsi brandie et le “bougisme” permanent (« la gauche qui ne bouge pas, c'est la droite », selon Renzi) se cachent ou bien un vide de projet politique ou bien un vieux blairisme forgé il y a un quart de siècle. À Bologne, Manuel Valls expliquait ne pas vouloir être réduit au « social-libéralisme ». Dans le même temps, il faisait examiner de près le train de réformes engagées par Matteo Renzi. Au « Job Act » et à la réforme du marché du travail conduite à marche forcée par le président du Conseil allaient bien vite répondre la loi Macron puis la loi El Khomri…

Les 60 % de « non » au référendum italien du 4 décembre ne sanctionnent pas seulement le projet de réforme constitutionnelle voulue par Matteo Renzi. Ils punissent sa méthode : non-concertation avec les partis, refus d'écouter avertissements et oppositions au sein même de sa formation, refus de modifier son projet… Mais Renzi, depuis son passage à la mairie de Florence, a toujours tenu pour quantité négligeable syndicats, corps intermédiaires et mouvements sociaux (lire ici l'enquête d'Amélie Poinssot à Florence). Tout comme Valls qui, ignorant contestations, mouvements sociaux et appels de son camp, a choisi d'user de l'article 49-3 pour imposer au parlement les loi Macron et El Khomri.

Quelques commentateurs attribuent la défaite de Matteo Renzi à une coalition des populistes et des extrémistes… C'est désormais une pensée réflexe : le « péril populiste » est l'explication facile pour faire oublier les reniements, turpitudes et erreurs stratégiques de ces pouvoirs dits de « gauche moderne » qui, chaque fois, se sont coupés de leurs bases électorales et même de leurs représentants. Car les « grandes réformes de structure » prétendument engagées par Renzi sous les applaudissements de la commission de Bruxelles n'ont rien changé à la situation économique du pays : endettement toujours himalayen, fragilité du secteur bancaire, croissance en panne et chômage de masse comme en France…

L'histrion Beppe Grillo peut faire un coupable facile. C'est oublier la montée en puissance depuis des années de son Mouvement Cinq-Étoiles, désormais deuxième force politique du pays, solidement installé dans les régions et au parlement et gérant deux des plus grandes villes du pays (Rome et Turin). Au-delà des erreurs, couacs et loupés, au-delà du relais désordonné des exaspérations populaires, les élus de ce mouvement bousculent le jeu politique et tentent de réinventer des engagements citoyens comme de poser les vraies questions sur les politiques européennes (lire ici l'enquête de Mathilde Auvillain).

Au moment de se lancer dans la campagne présidentielle, Manuel Valls peut donc méditer l'exemple transalpin. Certes, l'instabilité chronique de la politique italienne et ses blocages institutionnels pourraient permettre à Matteo Renzi, sorti par la grande porte, de revenir par la fenêtre. Mais le désaveu signifié dimanche de ses presque trois années de présidence est aussi celui d'une politique et de méthodes qui ressemblent furieusement à celles du premier ministre français, autoritarisme et national-républicanisme en moins.

Dès 2014, l'historien et essayiste Tomaso Montanari expliquait à Mediapart (lire ici) : « Renzi est un adversaire de la pensée critique. Or la caractéristique de la pensée critique, c'est de savoir qu'il y a toujours une alternative. Renzi est quelqu'un de profondément conformiste. » Cette pensée critique que Valls voue aux gémonies… Si l'on veut considérer que l'Italie est de longue date un laboratoire où se préfigure la politique européenne (de l'émergence du berlusconisme à la désintégration du parti communiste ou de la social-démocratie), l'avertissement est à prendre au sérieux pour celui qui veut prendre la suite de François Hollande.

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