Argent libyen: les lieutenants de Sarkozy et le terroriste d’Etat

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Devant les juges, les anciens ministres Brice Hortefeux et Claude Guéant ont fini par reconnaître des erreurs de fréquentation et de discernement avec le régime libyen et les sulfureux intermédiaires du dossier. Tout en continuant de protéger Nicolas Sarkozy.

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Les mises en examen pour « association de malfaiteurs » prononcées début décembre à l’encontre de Claude Guéant et Brice Hortefeux, les deux lieutenants historiques de Nicolas Sarkozy, ont permis aux juges d’instruction de mettre au jour de nombreuses fragilités de l’ancien clan présidentiel dans l’affaire libyenne, selon les procès-verbaux d’interrogatoire dont Mediapart a pu prendre connaissance.

Face aux éléments matériels recueillis par la police et la justice après sept ans d’enquête, les deux anciens ministres de l’intérieur, acculés, ont fini par reconnaître des erreurs de fréquentation et de discernement avec le régime libyen et les sulfureux intermédiaires du dossier, tout en démentant le moindre financement occulte, qu’il soit personnel ou politique.

Claude Guéant et Brice Hortefeux, en février 2011, au ministère de l'intérieur. © LIONEL BONAVENTURE/AFP Claude Guéant et Brice Hortefeux, en février 2011, au ministère de l'intérieur. © LIONEL BONAVENTURE/AFP

Claude Guéant et Brice Hortefeux ont pris soin de systématiquement ménager Nicolas Sarkozy dans leurs déclarations. L’ancien chef de l’État n’avait pour sa part pas hésité à les accabler quelques semaines plus tôt dans le cabinet des deux mêmes juges d’instruction, Aude Buresi et Marc Sommerer, qui l’ont également mis en examen pour « association de malfaiteurs ». L’ancien président l’était déjà depuis 2018 pour « corruption », « financement illicite de campagne électorale » et « recel de détournements de fonds publics [libyens] ».

C’est peut-être cela, la loi d’airain des lieutenants : protéger celui qui vous enfonce.

Un épisode clé du dossier libyen a, en particulier, mis en relief des points de faiblesse de Brice Hortefeux et Claude Guéant, que n’ont d’ailleurs pas manqué d’exploiter les magistrats instructeurs ainsi que les procureurs du Parquet national financier (PNF), d’après le compte-rendu de leurs auditions. Il s’agit de la rencontre que l’un et l’autre, alors placés sous les ordres directs de Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur, ont effectuée en 2005 avec un terroriste d’État libyen pourtant recherché par les autorités françaises.

L’homme en question, Abdallah Senoussi, était le beau-frère de Mouammar Kadhafi et, en tant que chef de l’un des principaux services de renseignement de la dictature, un tout-puissant gardien des secrets du régime. Abdallah Senoussi est aussi aux yeux de la justice française un terroriste, condamné en 1999 à la réclusion criminelle à perpétuité pour avoir été le principal organisateur de l’attentat contre l’avion de ligne DC-10 d’UTA, qui a fait 170 morts, dont 54 Français.

Quand Claude Guéant, le 1er octobre 2005, puis Brice Hortefeux, le 21 décembre de la même année, le rencontrent dans le plus grand secret, chez lui, à Tripoli, Abdallah Senoussi est visé depuis six ans par un mandat d’arrêt international consécutif à sa condamnation par la cour d’assises spéciale de Paris. En somme, c’est un homme recherché par la France. Et sa situation pénale est une énorme épine dans le pied du régime libyen, qui cherche alors à se départir de son image d’État terroriste.

Les rencontres Guéant-Senoussi et Hortefeux-Senoussi se sont tenues dans le dos des autorités diplomatiques françaises en Libye, qui n’en ont jamais été informées ni avant ni après, et hors la vue de tout officier de sécurité attitré, de tout diplomate, de tout traducteur assermenté. Seul était présent l’intermédiaire Ziad Takieddine, récemment condamné par la justice dans l’affaire Karachi pour avoir été le porteur de valises d’argent sale du clan Balladur dans les années 1990.

Brice Hortefeux, en vacances avec Ziad Takieddine, autour de 2004. © DR/Mediapart Brice Hortefeux, en vacances avec Ziad Takieddine, autour de 2004. © DR/Mediapart
L’enquête libyenne a de son côté établi que le même Senoussi a, dans la foulée de ses rencontres avec Claude Guéant et Brice Hortefeux, opéré des virements occultes d’argent libyen dont une partie – un demi-million d’euros – a atterri sur le compte aux Bahamas d’un sarkozyste historique, Thierry Gaubert, lui aussi condamné dans l’affaire Karachi.

Les juges soupçonnent aujourd’hui les sarkozystes d’avoir promis, en contrepartie de l’argent versé, de rendre inopérant le mandat d’arrêt visant Senoussi ; plusieurs documents authentifiés et témoignages indiquent que des diligences ont été faites en ce sens, entre 2005 et 2009, y compris lors d’une réunion à l’Élysée sous la présidence Sarkozy.

Devant les juges, Claude Guéant et Brice Hortefeux ont eu le plus grand mal à justifier leur rencontre secrète avec Abdallah Senoussi. L’un et l’autre ont développé la thèse d’un « piège » tendu à deux reprises, à trois mois d’intervalle, par Ziad Takieddine, sans manifestement beaucoup convaincre les juges.

« Je n’avais pas de connaissance précise de la situation d’Abdallah Senoussi et je ne savais pas que j’allais le rencontrer », a expliqué Claude Guéant, alors directeur de cabinet du ministre de l’intérieur et ancien directeur de la police nationale.

« Je ne connaissais pas le détail de sa condamnation et, pour être précis, j’ignorais totalement l’existence d’un mandat d’arrêt international le concernant », a assuré à l’unisson Brice Hortefeux.

Plusieurs anciens hauts responsables du renseignement français (Pierre Bousquet de Florian et Alain Juillet), ainsi qu’un ancien membre de la cellule diplomatique de l’Élysée (Maurice Gourdault-Montagne), ont indiqué en procédure qu’il était difficilement concevable qu’un directeur de cabinet comme Claude Guéant ou qu’un ministre comme Brice Hortefeux ne soient pas informés d’une telle rencontre en amont et prévenus des risques qu’elle représente.

Les deux hommes parlent, eux, d’un entretien « imprévu » auquel ils auraient tout de même consenti en dehors de tout programme officiel et de tout regard extérieur. Problème : Claude Guéant n’a fait mention de ce qu’il nomme lui-même un « guet-apens » à personne après coup. « Très franchement, je ne m’en souviens pas », a-t-il dit aux juges, interloqués.

Présent à son audition, un procureur du PNF a insisté : il ne s’agit pas, a-t-il dit, de n’importe quel imprévu, mais d’une rencontre avec un terroriste condamné et recherché par la France. « Oui, je mesure toute l’importance et l’extrême gravité des faits qui ont conduit à la condamnation d’Abdallah Senoussi. Je dis juste que je n’étais pas au courant que j’allais le rencontrer, que je n’étais de ce fait que peu préparé, que je ne connaissais que peu le dossier. La question était : est-ce que j’allais faire un esclandre ? Évidemment non », a répondu Claude Guéant.

« Je ne me souviens pas si j’en ai parlé à mon ministre [Nicolas Sarkozy – ndlr] », a-t-il encore précisé. Il dit ne pas se souvenir non plus s’il a rendu compte de sa « mésaventure » aux services de renseignement français : « C’est possible, mais franchement il n’y a pas de souvenir précis qui me revienne. »

Claude Guéant, en décembre 2018, pour son procès sur les primes en espèces du ministère de l'intérieur. © Eric FEFERBERG / AFP Claude Guéant, en décembre 2018, pour son procès sur les primes en espèces du ministère de l'intérieur. © Eric FEFERBERG / AFP
Les juges ont relevé une difficulté apparente dans la présentation des faits par Guéant. Si un piège lui a été tendu par Ziad Takieddine, comme il le prétend, au point de lui faire prendre le risque de rencontrer un terroriste d’État recherché par ses propres services, pourquoi a-t-il continué de fréquenter assidûment le même Takieddine par la suite, comme le prouve l’enquête ? « C’est que je n’étais pas content, je l’ai fait savoir [à Takieddine – ndlr] mais ce n’est pas une raison suffisante de mon point de vue pour lui fermer définitivement la porte », a affirmé Claude Guéant.

L’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy a parlé aux juges de Ziad Takieddine comme d’un « contact utile ». « Cette écoute à l’égard de Ziad Takieddine, vous pouvez la considérer comme coupable mais c’est ma façon de faire. » Le tout au nom, a-t-il juré, des « intérêts de la France ». « Je dirais qu’a posteriori aujourd’hui je considère extrêmement regrettable que j’aie rencontré Abdallah Senoussi », a concédé l’ancien ministre.

La thèse du « piège » tendu par Takieddine est aussi celle qu’a développée Brice Hortefeux devant les juges. L’ami d’adolescence de Nicolas Sarkozy a assuré que Claude Guéant ne l’avait pas prévenu du traquenard dans lequel lui aussi était tombé trois mois plus tôt, à Tripoli, exactement dans les mêmes circonstances. Les deux hommes travaillaient pourtant dans le même ministère, au service du même homme, Nicolas Sarkozy.

Concernant sa rencontre avec Senoussi, Brice Hortefeux a raconté avoir été emmené depuis un cocktail dans la demeure du dignitaire libyen, à Tripoli, où l’attendait… Ziad Takieddine, une bonne connaissance du ministre. « La sincérité m’oblige à dire que je n’étais qu’à moitié surpris, parce que je savais qu’il était là », a dit Brice Hortefeux, dont les anciens chauffeurs ont confirmé la très grande proximité avec Takieddine.

Entendu par les juges en Libye, Abdallah Senoussi a indiqué que ses rencontres confidentielles fin 2005 avec les deux principaux lieutenants de Nicolas Sarkozy ont été le théâtre de discussions sur des financements occultes dans la perspective de l’élection de 2007. Ce que Ziad Takieddine avait confirmé en son temps.

D’après Claude Guéant et Brice Hortefeux, les discussions auraient été d’un autre ordre. Le premier a évoqué des propos généraux sur les relations franco-libyennes. Le second s’est souvenu d’échanges sur les questions migratoires, sujet dont ni Takieddine ni Senoussi n’étaient en charge, pas plus que Hortefeux d’ailleurs, puisqu’il était ministre délégué aux collectivités territoriales françaises.

Comme Claude Guéant, Brice Hortefeux n’a, après coup, prévenu personne parmi les membres sa délégation ou des services de l’ambassade de sa rencontre avec un terroriste recherché. « Je n’allais pas le claironner car quand on a le sentiment de tomber dans un piège… […] Je mesure aujourd’hui le lourd préjudice que je subis à cause de cet entretien », a-t-il expliqué sur procès-verbal. « Ce que je vous dis plaide sûrement contre moi », a-t-il avancé, revendiquant l’inexpérience gouvernementale en 2005.

« Ce rendez-vous imprévu était suspect, le nom d’Abdallah Senoussi m’était inconnu mais j’ai compris l’ampleur de sa responsabilité à l’issue de mon retour, pas en amont, car sinon ce rendez-vous n’aurait pas eu lieu », a-t-il encore assuré. Mais une fois de plus, ce terrible « piège » ne semble avoir eu aucune conséquence, malgré sa gravité extrême, ni sur les relations franco-libyennes ni sur les relations du premier cercle sarkozyste avec l’intermédiaire Ziad Takieddine, qui serait pourtant, à les croire, le machiavélique organisateur du « guet-apens ».

Lors de son audition, Brice Hortefeux a enchaîné d’autres déconvenues. Primo, il a assuré que son officier de sécurité ministérielle, Christian C., l’avait accompagné lors de ce rendez-vous chez Abdallah Senoussi, ce que l’intéressé a démenti en procédure. Secundo, son propre directeur de cabinet, Thierry Coudert, a expliqué aux enquêteurs avoir été tenu à l’écart de l’organisation de ce voyage libyen, alors que, de son propre aveu, il « aurai[t] dû en être informé ». Tertio, les juges ont rappelé que l’ambassadeur de France en Libye de l’époque, Jean-Luc Sibiude, a estimé auprès de la justice que le déplacement de Brice Hortefeux à Tripoli, fin 2005, « n’avait pas grand sens », ou alors un sens caché.

Le fait est que l’enquête a démontré, virements bancaires à l’appui, que quelques semaines plus tard Abdallah Senoussi a envoyé par l’intermédiaire de Ziad Takieddine 440 000 euros d’argent libyen sur un compte secret aux Bahamas du sarkozyste de la première heure Thierry Gaubert. L’essentiel de l’argent a été retiré en espèces en France par la suite, avant et après l’élection présidentielle de 2007.

Claude Guéant a dit n’avoir rien su de ces financements. Quant à Brice Hortefeux, qui n’a pas dissimulé ses profonds liens d’amitié avec Thierry Gaubert, il a déclaré qu’il ne connaissait pas très bien la nature de ses activités professionnelles. « C’est un homme discret », a-t-il assuré. Reconnu coupable dans l’affaire dite du « 1 % logement », Thierry Gaubert a récemment été condamné dans l’affaire Karachi et aussi dans un vaste dossier de fraude fiscale. Il est également mis en examen pour « association de malfaiteurs » dans le dossier libyen.

Brice Hortefeux a dit regretter sa fréquentation assidue, pendant des années, de l’intermédiaire Ziad Takieddine, que lui avait présenté Thierry Gaubert. « Peut-être était-ce une erreur ? Je n’en sais rien. Plus précisément, l’avenir allait démontrer que c’en était une », a plaidé Hortefeux. Avant d’ajouter : « Quand j’ai rencontré Ziad Takieddine, c’est un homme qui avait pignon sur rue […]. À l’époque, il était perçu, en tout cas par moi, comme quelqu’un de respectable. Évidemment que vu d’aujourd’hui, c’était une erreur. Nicolas Sarkozy me le reproche une fois, moi je me le reproche tous les jours. »

Claude Guéant a quant à lui développé la thèse d’un Takieddine qui aurait manipulé tout l’état-major du ministère de l’intérieur sous Sarkozy mais aussi l’impitoyable dictature libyenne à des fins strictement personnelles. Devant les juges, Claude Guéant a même échafaudé l’hypothèse que, lors de sa rencontre avec Senoussi en octobre 2005, Takieddine aurait trompé le Libyen en traduisant une demande de financement politique qui n’avait pas été réclamée, le tout pour que Takieddine s’enrichisse personnellement en flouant les plus hautes autorités de la France, le pays dans lequel il vit, et la dictature libyenne, réputée pour son terrorisme d’État. « C’est vraisemblable qu’Abdallah Senoussi pensait que c’était pour financer la campagne », a assuré Guéant.

La thèse n’a guère eu l’air de convaincre les juges, qui se sont agacés en retour : « Vous ne cessez de nous reprocher des spéculations, des fantasmes, des extrapolations consistant à donner du crédit sans le moindre discernement à toute une série d’éléments figurant au dossier et auxquels vous contestez la moindre valeur probante », ont noté les magistrats à l’adresse de Claude Guéant.

Et de poursuivre : « En contrepartie, voici la réponse que vous fournissez et qu’il nous faudra vérifier : Ziad Takieddine, qui était pourtant à la tête d’une fortune de 100 millions d’euros, aurait escroqué le régime libyen de cinq millions d’euros en se faisant passer pour un intermédiaire officieux missionné pour faire financer la campagne électorale du favori à l’élection présidentielle. Il serait parvenu à ses fins en vous manipulant tout comme il a manipulé les Libyens, en obtenant des fonds qu’il aurait conservés, et aurait continué, ni vu ni connu, à poursuivre ses affaires dans le monde arabe, le Proche-Orient et la France, à fréquenter les allées du pouvoir non seulement en France mais aussi en Libye, où pourtant ses “victimes” libyennes, dont on sait qu’elles pouvaient être plus que dangereuses puisque notamment impliquées dans des attentats et peu respectueuses des droits de l’homme, pouvaient lui demander des comptes. Et pour sa défense, Ziad Takieddine n’aurait pas hésité à accuser le président de la République et certains de ces ministres en les accusant d’avoir fait financer la campagne électorale de 2007 par le régime libyen. Et il fait ces accusations en 2012, alors même que le régime libyen est hors d’état de nuire. Voici ce qui nous est proposé pour nous permettre de comprendre le dossier. »

L’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy, qui est par ailleurs mis en examen pour un enrichissement personnel de 500 000 euros dans ce même dossier libyen, a parlé d’une lecture abusive de ses propos.

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