Caisse des dépôts et SNI: le scandale Yché

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Les salaires astronomiques des dirigeants de la SNI

Sans doute cette histoire de rémunération n’est-elle pas de l’ampleur de celles qui, périodiquement, éclaboussent le CAC 40 mais cumulée à toutes les autres, et intervenant dans une société d’économie mixte chargée d’assurer l’hébergement des plus déshérités, elle prend une forte résonance. Et elle est révélatrice des mœurs de gouvernance qui prévalent au sein de la SNI, et qui s’accommodent du secret et des conflits d’intérêts.

Quand il en va des questions d’argent versé à certains des cadres dirigeants qui l’entourent, ou à lui-même, André Yché se montre d’ailleurs d’une remarquable générosité. Les derniers comptes sociaux de la SNI auxquels Mediapart a pu avoir accès, ceux qui portent sur l’année 2012, font ainsi apparaître que les quatre membres du directoire (dont un a démissionné en juillet de cette année-là) se sont partagé 1,344 million d’euros en rémunération, un chiffre en hausse de 11,25 % sur l’exercice antérieur. Rapportée à 3,5 personnes, cette somme suggère donc que les membres du directoire ont gagné chacun en moyenne 373 000 euros en 2012, soit une hausse de 23,5 % sur l’année antérieure, ou si l’on préfère 28 692 euros en moyenne par mois, 13e mois compris. Ce qui, dans le domaine du logement social comme dans le domaine de la haute fonction publique, est une somme proprement astronomique.

Pourquoi la puissance publique tolère-t-elle tous ces dysfonctionnements ? Pourquoi le patron de la Caisse des dépôts, Jean-Pierre Jouyet, et au-delà l'Élysée, tolèrent-ils ces dérives à répétition ? Des honoraires exorbitants qui ont été versés à Frédéric Salat-Baroux, le gendre de Jacques Chirac jusqu’à la recherche effrénée des « plus-values latentes » ; des intrigues dans les coulisses du pouvoir sarkozyste jusqu’à la cooptation de Thomas Le Drian, le fils de l’actuel ministre socialiste de la défense, le gouvernement disposait de nombreuses raisons de mettre le holà à cette cascade de scandales, petits et grands, qui ont fini par n’en faire plus qu’un seul : le scandale Yché.

Alors pourquoi le gouvernement n’a-t-il donc rien fait et pourquoi a-t-il laissé les mains libres à André Yché ? Sans doute y a-t-il des explications : le désordre qui règne au sein de ce gouvernement ; la volonté de poursuivre la même politique économique que Nicolas Sarkozy, y compris avec les hauts fonctionnaires qui l’ont servi, jusqu’à André Yché qui a fait du zèle sous le précédent quinquennat…

Mais sans doute y a-t-il aussi une explication complémentaire qu’il faut prendre en compte et que l’on découvre, lorsque l’on lit le dernier rapport que la Cour des comptes a consacré à Adoma et que l'on peut consulter ci-dessous. Les magistrats financiers ont pointé des dérives dans le fonctionnement de la Sonacotra d’abord, puis d’Adoma qui lui a succédé, du temps où c’était l’État en direct qui pilotait l’entreprise. Des dérives telles que l’entreprise a fini par sombrer. Insalubrité, dérive financière : Adoma a commencé à faire naufrage, et l’État s’est révélé incapable de gérer convenablement une entreprise pourtant socialement décisive, puisque chargée de venir en aide aux populations les plus gravement déshéritées. L'impécuniosité progressive de l’État, la logique mortifère de l'État-pauvre, ont évidemment lourdement aggravé cette situation, Adoma étant incapable de faire les investissements nécessaires pour assurer ses missions d’intérêt général.

 

Or, ce sont ces manquements dont a profité André Yché. Redressant financièrement l’entreprise, il a enlevé une sérieuse épine du pied du gouvernement – ce fut le cas sous Nicolas Sarkozy comme c’est le cas aujourd’hui sous François Hollande. Dans les appuis dont profite André Yché, il y a le poids des réseaux qu’il s’est habilement construits… Il y a surtout la lâcheté d’un État qui, à dire vrai, ne se soucie guère du logement social des plus déshérités et qui n’a plus qu’une seule obsession, la mise en œuvre à marche forcée d’un plan d’austérité de 50 milliards d’euros.

Sans doute est-ce cela la vraie clef du mystère. Pourquoi aller chercher des ennuis à un cadre dirigeant de la Caisse des dépôts qui est plutôt entreprenant, qui a su redresser financièrement Adoma – il faut lui en donner le crédit – et qui présente donc l’avantage de débarrasser de l’État du boulet Adoma, sans parler des petits services qu’il peut rendre ?

Par un mélange de désintérêt de la part de l’État, de lâcheté, de laxisme et de réseaux d’influence, c’est exactement comme cela qu’a commencé au début des années 1990, toujours au cœur même de la Caisse des dépôts, la scission du Crédit local de France, le banquier des collectivités locales, qui, trois décennies plus tard, a débouché sur le plus grand scandale bancaire français, celui de Dexia…

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