Mai 68, côté matraques

Il ne manquait plus que ça, pour achever la commémoration de Mai 68 : la version policière. Un livre sort cette semaine sur ce thème. Il émane... de la Préfecture de police de Paris. Archives, photos, fac-similés, témoignages, tout y est. Même une étonnante joie de dire «nous aussi, on y était» et quelques leçons de maintien de l'ordre à la clé.

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C’est la grande force de la police sur ses adversaires de tous les jours: elle a des fiches, elle a des photos, elle a des empreintes, elle a même un musée. En un mot, la police est une fabrique à mémoire. Parfois, la police a même de la nostalgie. C’est l’effet inattendu du grand circus marketing autour de 1968. Même la police s’y met, même la police veut en être, de la commémoration. Dans sa préface, la commissaire Marie Lajus écrit qu’il fallait bien que la Préfecture de Police de Paris livre sa version des faits, «de l’autre côté des barricades», « pour qu’en cette période de célébration médiatique aucune voix ne soit oubliée ».
à dire vrai, c’eût en effet été dommage de passer à côté de ces témoignages d’anonymes flics de l’époque, qui reviennent avec autant de passion sur leurs faits d’armes comme d’autres sur leurs faits d’âmes soixante-huitardes. Dommage de rater cela, en effet, tant le livre, articulé sur des bouts de vie, des fractions de barricades et quelques instantanés pinpoms, est amusant à lire. Ainsi, le gardien Fissori, 24 ans, qui se souvient : « les services logistiques de la Préfecture de police venaient nous ravitailler en sandwichs mais souvent avec plusieurs jours de retard et je n’ai jamais compris pourquoi (…) En tout cas, les casse-croûte étaient très durs à l’arrivée ». Ou celui ci, un an de moins, appelé d’urgence pour évacuer une certaine Sorbonne, le 3 mai : « Nous étions en tenue de ville. Nous n’avions même pas nos casques. Nous étions sans képi, sans calot ». Ou encore l’agent Aupetit, 24 ans, qui raconte les grands soirs vus depuis son panier à salades: « Les marchands des quatre saisons du boulevard Saint-Michel avaient tous été pris d’assaut par les manifestants. Les cagettes servaient à faire des barricades et des feux ; les fruits et légumes servaient de projectiles ». Et le gardien Carimalto, 29 ans, qui poursuit sur les petits matins quand, tous les jours, «des entreprises privées repavaient les voies. Le soir même, les pavés volaient ». Un bilan, établi à l’époque et reproduit dans le livre, fait état de «10.000 m2 de chaussée dépavés». Enfin, il y a le commissaire Faurie, 49 ans : « Nous avons eu la surprise de constater que le service de l’“essence aux armées” était tenu par un personnel en civil qui s’était mis en grève ».

« Frapper un homme à terre, c’est se frapper soi même »


Et Mai 68 par le Préfecture de Police, c’est avant tout cela : une collection de flashs, de récits épars, qui montrent l’extrême surprise qui a saisi les forces de l’ordre. Ce n’est pas (encore) l’histoire secrète de 68 version police (qui reste à écrire). Mais bien l’histoire anecdotique, à la fois officielle, offerte, minuscule, et dont certains détails en disent parfois très long. Ici, les stratégies sont à peine esquissées, les souvenirs appelés à la rescousse. Encore que. L’ouvrage s’ouvre sur une interview de Maurice Grimaud, alors Préfet de police. Grimaud, c’est l’anti-Papon, à qui il succède. Le premier Maurice était de droite ; le second de gauche. L’un avait défilé contre le fascisme dans les années 30 ; l’autre avait choisi Vichy. Maurice Grimaud, c’est aussi l’homme qui, fin mai 1968, envoie à tous les fonctionnaires de police une lettre de deux pages (recto et verso), évidemment mise en exergue dans l’ouvrage, qui fera date et Histoire, dans laquelle il écrit : « frapper un homme à terre, c’est se frapper soi même ». Il raconte ici que le jour même, il avait reçu la visite de Gérard Monate, patron du Syndicat général de la police, inquiet de la nervosité dans les rangs policiers : «J’ai aussitôt dicté à ma secrétaire cette lettre», lâche Grimaud.


Le cœur de l’interview, et du livre même, réside bien ici: comment expliquer que, par un effet d’ironie, 1968 fut aussi le triomphe d’une certaine vision du maintien de l’ordre à la française ? Celle qui fit zéro mort, malgré la violence des affrontements, quand on en dénombra 43 en 1967 sur le campus de Detroit, 26 sur celui de Newark, ou 200 à Mexico en juillet 1968. Explications du Préfet : « ce miracle relève de raisons techniques tout autant que d’une volonté politique (…) On n’imagine pas [de morts] à Paris ! Pourquoi ? Parce qu’il n’existait pas dans ces pays des forces de police formées à faire face à ce type de désordres. » Et l’ancien haut fonctionnaire de rappeler l’histoire même de la Préfecture de police de Paris, lieu obscur et unique en son genre dans le monde démocratique. Née en 1667, l’institution s’était forgée « une expérience sans équivalent des troubles à l’ordre public dans la capitale la plus remuante d’Europe et qui détient le record absolu des révolutions au XIXe siècle ». Ajoutez à cela un recrutement particulier avec beaucoup de Parisiens (connaissance du terrain) et beaucoup de fils ou de proches de policiers (culture commune) et l’on obtient, selon Grimaud, une bonne machine. Quelques lignes plus loin, un ultime argument est avancé pour expliquer la relative retenue des policiers de 68 à Paris, surtout comparés à ceux de 61, jetant des Arabes à la Seine. Et cet argument, très prosaïque, et aussi truculent que le reste, achève de convaincre : « Le gouvernement eut la sagesse de répondre [aux tentations d’indiscipline du côté de la police] en satisfaisant largement les revendications de carrière et de traitement présentés par les syndicats de police, comme il devait le faire quelques jours plus tard avec les syndicats ouvriers à Grenelle »…
Quant à la question Mai 68, révolte ou révolution, elle fut policièrement assez vite tranchée selon Grimaud. Un brin taquin, l’homme se souvient de ces « fonctionnaires [qui] mentionnaient souvent avoir été abordés par des leaders étudiants débordés par les éléments les plus excités qui venaient, en quelque sorte, leur demander conseil. Cela atténue l’image d’une guerre ouverte. De parts et d’autres, il y a toujours eu des contacts». Et finalement, dit-il, «la disproportion entre nos moyens et ceux des manifestants écartaient la peur » de voir les seconds prendre la Préfecture, l’Elysée ou Matignon.

Gaz de combat du Vietnam


Bien sûr, il ne faut pas s’attendre à ce que le livre révèle quoique ce soit des zones d’ombres de la police. S’il y a, par exemple, un décompte des blessures et des dégâts, c’est uniquement du côté policier. Il y a bien cette indication de Maurice Grimaud à propos de certains gaz lacrymogènes (« On nous accusait d’utiliser les gaz de combat dont se servait l’armée américaine au Vietnam. C’était évidemment sans fondement mais il fallut procéder à une analyse sérieuse des gaz lacrymogènes fournis par le service des poudres pour établir qu’ils étaient totalement inoffensifs »), l’ouvrage s’attache surtout à rester sur une ambiance façon retrouvailles-retrouvailles. Sur le rôle des Renseignements généraux, quelques informations sont tout de même distillées ici ou là. D’abord, les souvenirs. Comme ceux de Louis Bernard, alors inspecteur à la direction des RG : « nous étions régulièrement dans des fourgonnettes banalisées, les “ beurre et fromages ” (…) Notre mot d’ordre : se noyer dans la masse. A l’inverse des collègues qui sortaient avec leur chapeau de paille du Creusot (leurs casques), nous étions infiltrés en civils, toujours parmi la foule ».
Ensuite, les précisions, comme celles de Jean Caille, directeur adjoint des RG, qui quarante ans plus loin n’a toujours pas digéré le rôle des médias dans les événements (une constance dans la maison, puisque on retrouve ce même genre de discours à propos de la Loi Devaquet de 1986, du CPE de 2006 ou des émeutes de 2005), médias qu’il accuse d’avoir jeté non «de l’huile mais de l’essence !» : « Par exemple, un quotidien du soir a passé en première page une très grande photo montrant un commandant de six hommes sur le toit de la Sorbonne, ce qui a déclenché un vent de panique, y compris au gouvernement. Ces gens se faisaient appeler à l’époque les “Katangais”. Or, sur la photo, il y avait un de mes inspecteurs infiltrés ». Un souvenir à rapprocher d’un autre, signé Philippe Massoni, futur (très) proche de Chirac, qui se souvient vaguement d’un vague homme, le factotum des « Katangais » qui aurait proposé à ses services de mettre « un sédatif dans leur dîner » pour faciliter leur arrestation. Proposition qui aurait été déclinée par les RG, dont Massoni avoue qu’ils étaient un peu en retard à l’allumage. Puisque ce n’est que fin Mai 68 qu’on décide en haut lieu de mettre le paquet chez eux : « Il fallait mettre en place un réseau, prendre des contacts, offrir des facilités, rencontrer nos interlocuteurs dans des endroits discrets : arrières salles de cafés, arrêt d’autobus, sorties de métro et même Bois de Vincennes où, Carte de Paris déployée sur le gazon, on se faisait expliquer quelles étaient les instructions qui avaient été données pour la prochaine manifestation ».
L’ouvrage se termine sur un savoureux jeu de photos avant/après, puisées dans le fonds d’archives de la Préfecure. Avant 68/Après 68 : matraques, bidules, canons à eau, bulldozer, salle de commandements, tout y passe. C’est l’autre grand et dernier paradoxe du maintien de l’ordre : chaque grande période de désordres lui fait faire involontairement de sérieuses avancées.

Mai 68, Hors série de la revue Liaisons, La documentation française, 110 pages, 9€50.

David Dufresne

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