L'horreur de la prison des Baumettes

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Le contrôleur général des lieux de privation de liberté, Jean-Marie Delarue, demande des travaux et des mesures d'urgence pour la prison marseillaise des Baumettes, rapport, témoignages et photos chocs à l'appui. Christiane Taubira lui répond, mais pas Marisol Touraine.

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Rats. Cafards. Inondations. Fenêtres cassées. Pas de lumière. Immondices. Racket. Passages à tabac. Viols… La vingtaine de contrôleurs qui ont inspecté la prison marseillaise des Baumettes du 8 au 19 octobre sont revenus bouleversés. « Même les anciens directeurs de prison n’avaient jamais vu ça. C’est hallucinant », confie l’un des contrôleurs à Mediapart.

Au vu de ce scandale, Jean-Marie Delarue, le contrôleur général des lieux de privation de libertés (CGLPL), qui dirigeait la mission, a utilisé la procédure d’urgence prévue par la loi, ce pour la seconde fois seulement en quatre ans : il a adressé une liste de recommandations à Christiane Taubira, ministre de la justice, et à Marisol Touraine, ministre des affaire sociales et de la santé. Seule Christiane Taubira a répondu (on peut lire les recommandations et la réponse ici).

Une cellule de confinement (photo G. Korganow/CGLPL) Une cellule de confinement (photo G. Korganow/CGLPL)

Des violations graves des droits fondamentaux des personnes détenues avaient déjà été relevées aux Baumettes par le Comité européen de prévention de la torture en 1991 et 1996, le Sénat en 2000, et le Commissaire européen aux droits de l’homme en 2005. Or, en vingt ans, rien n’a changé ou presque.

« Sur un échantillon soigneusement examiné par le contrôle de 98 cellules, les contrôleurs en ont trouvé seulement neuf qui n’appellent aucune observation sérieuse », écrit Jean-Marie Delarue dans son rapport.

L'électricité dans une cellule (photo G. Korganow/CGLPL) L'électricité dans une cellule (photo G. Korganow/CGLPL)

La commission de sécurité demande la fermeture

Aux Baumettes, l’essentiel des problèmes se concentre dans la maison d’arrêt des hommes. Le contrôleur général reprend à son compte le descriptif accablant que deux détenus font de leur cellule, et que voici :

« Absence de la partie supérieure de la fenêtre ; fil alimentation téléviseur coupé (absence de prise) ; pas de lumière (ampoule manquante) ; pas de veilleuse pour le surveillant la nuit ; pas d’interphone d’urgence ; WC récent mais non fixé au sol et chasse d’eau quasi-inexistante ; pas de cloison d’intimité ; lavabo bon état mais fuite au sol au niveau du siphon ; pas de miroir ; réfrigérateur très sale et infesté de cafards tant à l’intérieur qu’à l’extérieur ; murs sales, dégradés et presque couverts d’inscriptions en tous genres ; nombreuses araignées et cloportes ; sol sale ; nombreux détritus ; pas de cabine de douche ni d’eau chaude ; aucun placard ni rangement ; pas de quoi s’asseoir ; pas de table. »

Les toilettes d'une cellule (photo G. Korganow/CGLPL) Les toilettes d'une cellule (photo G. Korganow/CGLPL)

Dans leur courrier, Jean-Marie Delarue et ses contrôleurs ont listé les défauts de conception, de construction et d’entretien des locaux, qui datent de 1936. Le traitement des déchets, le réseau électrique et la plomberie – notamment – posent sérieusement problème.

Au point que « la sous-commission départementale pour la sécurité (incendies) a demandé, le 29 avril 2011, la fermeture des locaux », écrit le contrôleur général. Une alerte parmi d’autres qui sont restées sans réponse des pouvoirs publics.

L'humidité dans un entre-deux (photo G. Korganow/CGLPL) L'humidité dans un entre-deux (photo G. Korganow/CGLPL)

Un taux d'occupation de 146 %

La suroccupation contribue à empirer la situation. « Au 1er octobre 2012, pour 1 190 places dans l’établissement, 1 769 personnes sont effectivement présentes », note Jean-Marie Delarue. « Elle continue de croître, se concentrant sur la seule maison d’arrêt des hommes : le taux d’occupation y est de 145,80 %. »

Pour ne rien arranger, déplore le contrôleur général, il existe des « pénuries de personnel », « les dotations budgétaires de l’établissement sont en baisse très sensible en 2012 par rapport à 2011 (– 7,2 %) », et les activités proposées aux détenus sont trop peu nombreuses.

La promenade inondée (photo G. Korganow/CGLPL) La promenade inondée (photo G. Korganow/CGLPL)

La violence occupe également une part importante du courrier adressé aux deux ministres. Vétusté, surpeuplement et faible taux d’encadrement favorisent, en effet, le caïdat. L’accès aux téléphones dans les cours de promenade, notamment, « génère des créances et des dettes, des injonctions de payer, des rackets, des menaces » entre détenus.

« L’agression sanctionne celui qui ne veut ou ne peut plus payer », écrit Jean-Marie Delarue. Au point que certains détenus n’osent plus quitter leur cellule, même pour aller aux douches.

Un parloir (photo G. Korganow/CGLPL) Un parloir (photo G. Korganow/CGLPL)

Des conditions inhumaines et dégradantes

Conséquence de cette situation intenable : « Le personnel gère la détention comme il le peut, avec les moyens humains et matériels dont il dispose », avertit le contrôleur général. « Une telle situation est génératrice pour les personnes détenues, et aussi pour le personnel, de conditions sans doutes inhumaines et sûrement dégradantes. »

Les recommandations officielles de Jean-Marie Delarue sont nombreuses : diminution des flux d’entrée, amélioration des effectifs, renforcement de la maintenance, travaux urgents, amélioration du nettoyage, de l’hygiène, de la distribution des repas, refonte des ateliers et politique de lutte contre les violences notamment.

La pluie dans une coursive (photo G. Korganow/CGLPL) La pluie dans une coursive (photo G. Korganow/CGLPL)

Dans sa réponse, datée du 4 décembre, la ministre de la justice Christiane Taubira annonce des efforts et de nombreuses améliorations, notamment la construction d‘un nouveau bâtiment aux Baumettes.

« Nous préférerions la rénovation de la maison d‘arrêt des hommes, et un nouveau bâtiment à Aix-en-Provence. Mais au moins Christiane Taubira nous a répondu dans les temps, ce que ne faisaient pas les ministres précédents », relève-t-on chez le contrôleur général.

L'heure du repas (photo G. Korganow/CGLPL) L'heure du repas (photo G. Korganow/CGLPL)

(Voir également sous l'onglet Prolonger.)

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