Une petite phrase de Macron annonce la grande réforme de l’audiovisuel public

Par

L’audiovisuel public, qu’il soit la « honte de la République » ou une « honte pour nos concitoyens », ne satisfait pas le président. Quels qu'en aient été les termes exacts, le discours qu’il a adressé à ses députés lundi soir prépare le terrain d'une large réforme.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

« J’ai été particulièrement choquée. » C’est par ces mots que la députée communiste Marie-George Buffet a ouvert, mardi après-midi, la séance de la commission des affaires culturelles à l’Assemblée nationale. Elle réagissait à la phrase qu’aurait prononcée la veille, selon L'Express, Emmanuel Macron devant les députés LREM de cette même commission : l’audiovisuel public français serait « la honte de la République ».

Un propos qui avait mis le feu aux poudres : dans l’après-midi, la section CGT de France Télévisions s’était étranglée de ce qu’elle qualifiait de « stratégie du dénigrement [qui] s’inscrit dans une volonté affirmée de saccage économique et de reprise en main politique de l’audiovisuel public ». L’Élysée s’était empressé d’opposer un démenti « formel » à la phrase rapportée par l’hebdomadaire. Les députés de la majorité aussi : « Je vous le dis en tant que président de la commission des affaires culturelles et de l’éducation, ce ne sont pas les propos tels qu’ils ont été tenus par le président de la République », a rétorqué Bruno Studer à Marie-George Buffet.

Lundi soir, Emmanuel Macron a rassemblé pour la première fois à l’Élysée les députés LREM et Modem de la commission des affaires culturelles, comme il l’avait fait auparavant pour les membres d’autres commissions. Pendant plus d’une heure, il a posé son diagnostic et fixé les grandes lignes de ses ambitions en matière de culture et d’éducation. « Je ne suis pas en mesure de retranscrire ce qui a été dit mot à mot », se défend Bruno Studer, interrogé sur la phrase prêtée à Emmanuel Macron. Le député confirme cependant en substance que les mots « honte » et « audiovisuel public » ont bien été prononcés, mais pas dans la même phrase.

Mardi soir, Télérama s’est attelé à remettre les mots du président dans le bon ordre, dans un article retranscrivant de longs extraits de son discours : « L’audiovisuel public, c’est une honte pour nos concitoyens, c’est une honte en termes de gouvernance, c’est une honte en ce que j’ai pu voir ces dernières semaines de l’attitude des dirigeants. » Emmanuel Macron a décrié un service public de l’audiovisuel « très cher, pour une absence de réforme complète depuis que l’entreprise unique [le regroupement des chaînes publiques sous l’entité France Télévisions, entre 2009 et 2012 – ndlr] existe ; pour une synergie quasi inexistante entre les différents piliers des entreprises publiques ; pour une production de contenus de qualité variable ». « Quand vous payez votre redevance, vous êtes en droit d’attendre un certain niveau, renchérit Bruno Studer. Moi-même j’ai parfois honte de voir ce qui passe sur les antennes du service public. Ça ne veut pas dire que l’ensemble de l’audiovisuel fasse honte. » Les quelques députés présents ce soir-là, que Mediapart a pu interroger, confirment la véhémence des propos tenus par le président.

 © Eric Feferberg / Reuters © Eric Feferberg / Reuters

Toujours selon Télérama, Emmanuel Macron a également tancé des programmes « trop chers », principalement destinés aux « gens les mieux éduqués ». « On met très peu d’argent pour aller éduquer des gens qui sont loin de la culture […], qui ne vont jamais regarder ni Arte, ni une chaîne de télévision publique. C’est ça la réalité », a-t-il ajouté. « Le président considère que la culture et l’éducation, ça doit se faire partout, pas seulement au musée, relate la députée Céline Calvez, par ailleurs membre du conseil d’administration de Radio France. 

Coût élevé, gouvernance délétère, programmes de qualité variable, élitisme ; Emmanuel Macron, qui n’a encore jamais pris la parole publiquement au sujet de l’audiovisuel public, a critiqué l’absence de prise en compte des nouveaux usages du numérique, déplorant qu’« on ne regarde pas le continent sur lequel nos gamins sont en train de s’éduquer ». Il a ajouté, selon Télérama encore : « On fait des programmes pour les jeunes en disant, c’est super, c’est pour les jeunes […] mais ceux qui les regardent ont plus de 65 ans. »

Enfin, le chef de l’État a tancé le système de nomination des patrons de chaînes de radio et de télévision, « qui ne sont responsables devant personne » et s’en est pris au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), « pensé, dans sa forme, à une autre époque, qui avait d’autres usages : il faut complètement le réadapter », relate Télérama.

Les propos du président interviennent dans un contexte de crise dans la télévision publique. Alors qu’il lui est demandé de réduire de 50 millions d’euros le budget de France Télévisions, la présidente Delphine Ernotte est de plus en plus contestée en interne. Il avait été envisagé un temps de réduire drastiquement les effectifs consacrés aux émissions Envoyé spécial et Complément d’enquête, ce qui avait provoqué de vives réactions des salariés et d’une partie du public sur les réseaux sociaux. La direction avait finalement accepté de reculer. Selon Libération, 180 postes devraient être supprimés au total, dont 30 dans le domaine de l’information. Delphine Ernotte devra présenter son plan d’économies le 21 décembre devant le conseil d’administration du groupe alors qu’elle est visée par une motion de défiance qui sera soumise au vote le 12.

Pour Gabriel Attal, « whip » de la commission des affaires culturelles et de l’éducation interrogé par Mediapart, la réforme de l’audiovisuel ne doit pas se résumer à une question de gros sous ou de conflits interpersonnels : « À chaque fois qu’on parle de l’audiovisuel public aujourd’hui, on se limite aux moyens financiers et aux personnes, mais ce n’est pas le sujet, on n’est pas à la hauteur des enjeux, quand on aborde le sujet de cette manière-là. » Les enjeux de la télévision publique selon Macron, « c’est de produire des contenus adaptés aux nouveaux usages, permettre de rapprocher un certain nombre de Français de la culture, faire une information claire et non orientée », sans « fake news ».

À en croire le jeune élu, la sévérité du constat du président est à la mesure de son ambition et de son attachement au service public audiovisuel. « Ce que j’ai ressenti, c’est avant tout un appel aux députés de la majorité à se saisir de ces questions. Le président attend de nous qu’on propose un grand chamboulement dans ce domaine. » Gabriel Attal prévoit la constitution prochaine d’un groupe de travail parlementaire sur le sujet.

De son côté, le ministère de la culture a fait en novembre une série de suggestions dans le cadre du « comité action publique 2022 » pour réduire les dépenses publiques dans l’audiovisuel. Parmi ces propositions, contenues dans un document de travail révélé par Le Monde, la fusion de Radio France, France Télévisions et les autres entreprises de l’audiovisuel public, ou la suppression de la chaîne France Ô, dédiée aux outre-mer. Le résultat est attendu fin mars. Quels qu'en aient été les termes exacts, l'adresse d'Emmanuel Macron aux membres de la commission des affaires culturelles annonce une réforme en profondeur du service public de l'audiovisuel. 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale