Tarnac: le «tout est permis» des policiers antiterroristes

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Un mois de prison avec sursis a été requis hier contre Charles Torres, un forgeron, jugé en marge de l'affaire de Tarnac, pour avoir refusé un prélèvement ADN lors de sa garde à vue le 24 février 2012. Lequel a pourtant été réalisé à son insu par les policiers antiterroristes qui se sont trouvés mis en difficulté sur leurs étranges méthodes d'enquête.

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Rouen, de notre envoyée spéciale

Les oreilles des policiers anti-terroristes français ont dû siffler ce 6 février 2013. Charles Torres, 28 ans, comparaissait mercredi devant le tribunal correctionnel de Rouen pour avoir refusé un prélèvement ADN lors de sa garde à vue dans les locaux de la police anti-terroriste. Le 23 février 2012, à 7 h 45, le jeune homme, forgeron de son état, avait été interpellé, dans le cadre de l’affaire de Tarnac, par une vingtaine de policiers de la sous-direction antiterroriste (Sdat) accompagnés du juge Fragnoli, alors en charge du dossier.

Colocataire à Rouen d’une maison où habitent deux des dix mis en examen dans l’affaire de Tarnac, l’ancien étudiant en histoire était soupçonné d’avoir fabriqué les fameux fers à béton posés sur une ligne TGV en Seine-et-Marne, dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008.

Des milliers d'heures d’écoutes téléphoniques, une perquisition en règle du domicile de ses parents et une garde à vue de 34 heures plus tard, Charles Torres quittait les locaux de la Sdat à Levallois-Perret sans aucune charge et sans même avoir été entendu par le juge d’instruction. À un détail près : un refus de prélèvement de ses empreintes digitales et génétiques qui lui vaut d’être jugé ce 6 février. Une capitaine de police de la Sdat a pris soin, dans un procès-verbal daté du 24 février 2012 transmis aux magistrats rouennais, de déplorer ce refus en précisant combien ce prélèvement ADN « aurait utilement permis de déterminer le profil génétique de l'intéressé aux fins de comparaison avec les empreintes génétiques à ce jour non identifiées ».

Comme l’a révélé mercredi Le Monde, cette même enquêtrice de la Sdat a cependant omis de préciser un petit détail aux magistrats : ses subordonnés ont réussi à prélever l’ADN de Charles Torres à son insu, le deuxième jour de sa garde à vue. Anticipant son refus, « un usage chez les mis en cause successifs dans la présente procédure », note un enquêteur, les policiers ont procédé, à l'aide d'une solution hydro-alcoolique, à « un nettoyage intégral du bureau » où le jeune homme devait être entendu pour la quatrième fois. Il ne leur restait plus, après l'audition, qu’à récupérer « les prélèvements de traces de contact sur la surface du bureau » où il « a apposé ses mains », ainsi que les cheveux jonchant le sol « à l'aplomb du siège où Charles Torres s'est assis ».

Selon ses avocats, la comparaison des empreintes génétiques réalisées ensuite n’a rien donné. Et pour cause : « Sur les fameux crochets, il n’y a aucun ADN, si ce n’est celui de deux gendarmes, et je ne pense pas qu’on me soupçonne d’être gendarme », a raillé Charles Torres devant le tribunal. 

Les policiers de la Sdat se sont bien gardés de mentionner ou de transmettre ce PV de recueil de traces génétiques au procureur ainsi qu’aux magistrats rouennais qui jugeaient Charles Torres jeudi. Les avocats du jeune homme, Me Marie Dosé et Me William Bourdon, ont donc eu beau jeu de crier mercredi à « l’escroquerie au jugement ». « On vous fait croire que ce refus (de prélèvement - ndlr) a causé un préjudice terrible pour l’affaire de Tarnac, et on apprend à travers la presse que ce prélèvement a été fait ! De qui se moque-t-on ? » s’est indignée Me Marie Dosé.

« Les policiers, noir sur blanc, mentent au tribunal de Rouen », a repris son confrère Me William Bourdon, brandissant d’une main le procès-verbal de la policière de la Sdat regrettant l’absence de prélèvement, et de l’autre celui de recueil d’ADN effectué par le même service, le même jour. Procès-verbal qui n’a jamais été transmis aux magistrats rouennais, tout comme les quatre auditions sur les faits du jeune homme. Pour l’avocat, ce nouvel épisode de l’affaire de Tarnac n’est qu’une preuve de plus de « la déloyauté au cœur de la stratégie de la Sdat » et du « mépris de ce qui devrait être la fine fleur de la police française envers les juges ».

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