Pourquoi les politiques de compétitivité échouent... et sont poursuivies

Par

La compétitivité de l’économie française est brandie comme un étendard pour justifier une grande partie des politiques économiques actuelles. Mais l’examen de ce problème montre que les remèdes proposés sont largement inadaptés. Pour autant, le gouvernement actuel entend persister. Une stratégie à haut risque.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

On connaît la chanson. Dès qu’une demande sociale se fait entendre, dès qu’une « réforme structurelle » est contestée, dès que des revendications salariales sont formulées, un argument est instantanément sorti du chapeau des politiques : la compétitivité. Il faudrait défendre à tout prix la capacité d’exportation de nos entreprises à coups de subventions, de réductions des droits des salariés et de dépenses fiscales.

Que n’a-t-on ainsi justifié au nom de cette compétitivité ? Le CICE, dont le deuxième « C » signifie bien « compétitivité » et qui aura coûté pas moins de 120 milliards d’euros aux finances publiques, rendant ainsi la réduction du déficit public plus difficile et plus douloureuse. Que ne justifie-t-on encore au nom de cette même notion ? Quasiment toute la politique économique de l’actuel gouvernement : la baisse prévue de huit points de l’impôt sur les sociétés, la transformation de ce même CICE en baisse de cotisations, les « réformes structurelles » affaiblissant l’État social et la protection des salariés.

Édouard Philippe à la fin de son discours lors du débat sur les deux motions de censure, le 31 juillet 2018. © REUTERS/Philippe Wojazer Édouard Philippe à la fin de son discours lors du débat sur les deux motions de censure, le 31 juillet 2018. © REUTERS/Philippe Wojazer

Lors du débat parlementaire qui a suivi l’annonce par le président de la République des mesures en réponse au mouvement des « gilets jaunes » le 10 décembre, le premier ministre Édouard Philippe a ainsi fait de la protection « de la compétitivité des entreprises » une priorité.

C’est ce qui a justifié que l’État a pris à sa charge la hausse de revenus pour les personnes payées au Smic via la prime d’activité plutôt que de passer par une hausse dudit salaire minimum. C’est aussi ce qui a justifié que l’on maintienne la « double année » du CICE, autrement dit de cumuler en 2019 la baisse des cotisations devant remplacer le CICE avec le dernier versement de celui-ci (pour 19 milliards d’euros). C’est enfin ce qui, implicitement, justifie que l’on refuse de toucher à la réforme de l’ISF, conçue dans l’esprit du gouvernement comme une réforme destinée à améliorer in fine la compétitivité des entreprises.

La perte de compétitivité et l’illusion du déclin

Mais sur quoi repose cet argument central de la compétitivité ? Sur une réalité indéniable : la dégradation dramatique du solde commercial de la France. Selon les données de la Douane pour 2018, le déficit commercial a atteint 59,9 milliards d’euros, soit le plus mauvais chiffre depuis 2013. Le dernier excédent commercial annuel remonte à 2002. À l’origine de cette dégradation, on trouve l’atonie des exportations françaises qui se traduit notamment dans la perte très importante de parts de marché de la France dans le commerce mondial. En 1999, les ventes françaises de biens et services représentaient 5,8 % du total mondial. En 2017, cette part était passée à 3,5 %. Une chute de 40 % qui traduit bel et bien une perte de compétitivité sèche de la production française.

Solde du commerce extérieur français (le solde CAF/FAB exclut l'armement). © Douanes Solde du commerce extérieur français (le solde CAF/FAB exclut l'armement). © Douanes

Pourtant, une fois ce constat fait, on n’est guère avancé. Un solde commercial n’est pas, en effet, un indicateur de performance économique. Il n’est d’abord qu’une partie du solde courant qui décrit l’ensemble du financement de l’économie. Dans la foulée de ce déficit commercial chronique, le solde courant français s’est bien dégradé aussi, passant d’un excédent de 3,4 % du PIB en 1999 à un déficit de 1 % du PIB en 2017. Mais il est à noter que cette dégradation reste modérée. On est très loin par exemple du cas britannique où le déficit courant atteint 5 % du PIB. Le besoin de financement du pays n’est donc pas inquiétant.

Au reste, il faut aussi signaler que le compte courant n’est pas non plus un indicateur de performance économique. Entre 2012 et 2016, le Royaume-Uni a ainsi affiché une croissance supérieure à celle de l’Allemagne en raison de son déficit courant alimenté par les investissements (financiers, souvent) étrangers. À l’inverse, le monstrueux excédent courant allemand, qui, alors, a frôlé les 9 % du PIB, témoignait d’une épargne trop importante qui réduit nécessairement la création de richesse du pays.

En regard, l’économie française apparaît équilibrée et dispose d’une vraie cohérence d’ensemble : elle exporte peu, mais récupère des flux financiers de l’étranger. Sa balance courante est donc proche de l’équilibre. Elle trouve alors un certain équilibre qui, néanmoins, est acquis au prix du soutien, par la puissance publique, de la demande intérieure. Il n’y a là aucun signe de « déclin », mais plutôt un régime de croissance plus faible, mais plus stable, que les autres. Cependant, en jetant la lumière, comme l’a fait le candidat, puis le président Emmanuel Macron, sur la seule perte de compétitivité, on donne cette impression de déclin et on prétend qu’il faut corriger cette perte au plus vite, quel qu’en soit le prix.

Les origines de la perte de compétitivité-prix

Certes, il est toujours mieux de disposer d’une capacité exportatrice renforcée pour bénéficier d’un régime de croissance plus solide. Mais pour bien agir, il faut connaître les causes profondes du phénomène. Or, depuis des années, les gouvernements, mais aussi les lobbies patronaux, insistent sur la question du coût du travail. Le travail serait trop cher en raison des salaires nominaux et des cotisations sociales.

Cela conduirait alors à un double phénomène : l’impossibilité d’ajuster les prix à ceux des marchés internationaux et la compression des marges qui réduirait l’investissement et ferait baisser de gamme les produits français. L’urgence serait alors à la baisse du coût du travail, notamment par la flexibilisation du marché de l’emploi (qui pèse sur les salaires) et par la baisse des dépenses publiques (qui permet de réduire les cotisations). C’est la politique menée depuis des années et qui s’est accélérée depuis 2011 en France.

Évolution des soldes de balances des paiements dans quatre pays européens. © CEPII Évolution des soldes de balances des paiements dans quatre pays européens. © CEPII

Cette logique est fortement ancrée dans l’imaginaire collectif économique français. Mais est-elle justifiée ? Pour le savoir, trois chercheurs du CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales), Charlotte Emlinger, Sébastien Jean et Vincent Vicard, ont publié une note complète sur les « déterminants » de « l’étonnante atonie des exportations françaises ». Ils y explorent les différentes hypothèses, en partant d’un des faits les plus étonnants en apparence de la situation actuelle de l’économie française : l’absence d’amélioration notable de la compétition à la suite de l’amélioration relative du coût du travail français.

Concernant l’impact du coût du travail, l’étude reconnaît son rôle dans la perte de compétitivité française. Mais avec quelques bémols d’importance. Entre 1999 et 2008, le coût unitaire du travail, qui calcule l’évolution de ce coût du travail corrigé de la productivité, a progressé en France d’environ 20 % contre une quasi-stagnation en Allemagne. Cela a conduit à une dégradation de la compétitivité-prix des produits français.

Mais il convient immédiatement de souligner un fait important. France et Allemagne sont en effet partenaires dans une union monétaire où, en 2003, l’objectif d’inflation a été explicitement interprété à un niveau « inférieur mais proche de 2 % à moyen terme ». Or, comme le souligne Sébastien Jean, « cet objectif peut se comprendre également comme une norme de croissance des coûts unitaires du travail ». La raison en est simple : si ces coûts augmentent plus vite que l’inflation, les entreprises sont tentées d’augmenter les prix pour préserver leurs marges. S’ils augmentent moins vite, il y a une perte de pouvoir d’achat pour les travailleurs et donc un recul de la demande qui incite à baisser les prix. Bref, si l’objectif de la BCE est un objectif de stabilité des prix, alors il doit s’appuyer sur une croissance des coûts unitaires du travail similaire.

De ce point de vue, la France fait figure de bon élève : son coût du travail a augmenté d’environ 2 % par an, soit conformément à la cible de la BCE. C’est moins, par exemple, que l’Espagne ou l’Italie (dont la moyenne est plus proche de 4 %). Le discours courant consistant à dire que les salariés français ont été trop « gourmands » ou que les dépenses sociales françaises ont « trop pesé » sur les entreprises ne tient pas. La dérive n’est pas française, ici, elle est allemande : c’est l’évolution des coûts unitaires allemands qui a été anormalement basse, conforme à un régime d’inflation nulle. « L’Allemagne a fait de la désinflation compétitive qui n’est pas cohérente avec l’objectif de cible d’inflation de la BCE », explique Sébastien Jean. Les Allemands n’ont donc pas « joué le jeu ». Ils ont gagné de la compétitivité-prix sur ceux qui l’ont joué.

En régime monétaire classique, l’appréciation de la monnaie allemande aurait compensé cette modération salariale. Mais dans la zone euro, il n’existe pas de correction pour ce type d’écarts. Il y a donc eu perte de compétitivité pour la France, malgré une évolution raisonnable des coûts. Cette conclusion confirme celle à laquelle parvenaient, début 2015, Costas Lapavitsas et Heiner Flassbeck dans leur ouvrage Against The Troika (éditions Verso) où ils mettaient en évidence la « normalité » de l’évolution française, le dumping salarial allemand et ses effets dévastateurs sur la zone euro.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale