Nicolas Sarkozy cible Jacques Chirac et se déchaîne contre la presse

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Le chef de l'Etat a reçu, mercredi 7 mai, les députés UMP à l'Elysée. Loin d'apaiser la grogne d'une partie de la majorité qui s'oppose au projet de réforme des institutions, Nicolas Sarkozy a choisi, lors d'un long discours improvisé, deux cibles: Jacques Chirac et la presse, vivement prise à partie comme la cause de ses tracas. Cette intervention a déclenché de fortes réactions chez les villepinistes et creusé les divisions de la majorité.
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Jacques Chirac et la presse: ce sont les dernières cibles du président de la République. Après les membres du gouvernement, mardi soir, c’était au tour des députés UMP d’être reçus à l’Elysée par Nicolas Sarkozy. Mercredi midi, le chef de l’Etat les avait conviés à un buffet pour marquer le premier anniversaire de sa victoire et évoquer les réformes à venir. L'occasion aussi pour le président d'échanger avec sa majorité au moment où des voix s’élèvent, notamment contre le projet de réforme des institutions.

 

Sur 300 députés UMP, 262 avaient répondu à l'invitation, selon l'Elysée. La rencontre s'est déroulée en présence du premier ministre, François Fillon, du président de l'Assemblée, Bernard Accoyer, et du secrétaire d'Etat chargé des relations avec le Parlement, Roger Karoutchi, qui a joué les maîtres de cérémonie.

 

C'est « une rencontre avec l'ensemble des députés pour parler de la suite, parce que Dieu sait que nous avons des sacrées perspectives de réformes à mettre en œuvre. Donc on va se parler de tout ça », a déclaré le président du groupe UMP à l'Assemblée nationale, Jean-François Copé, à son arrivée à l’Elysée.

 


Sauf que rien ne s’est déroulé comme prévu. Nicolas Sarkozy a improvisé un discours d’une heure et quart dans lequel il s’en est pris à son prédécesseur Jacques Chirac, l'accusant « d'avoir mal gouverné la France», selon le député villepiniste Jean-Pierre Grand, qui assistait à la rencontre.

 

Nicolas Sarkozy s'en est également pris à la presse, notamment au Parisien, à L'Express et à l'AFP, "incriminés" dans le cadre de "l'affaire Royal". Pourtant garant de la constitution qui prévoit explicitement liberté et pluralisme de l'information, le président de la République «a fait une charge très importante contre la presse en disant que dans un pays où il n'y a plus d'opposition, la presse s'attribue la fonction d'opposition», a expliqué à la presse dans les couloirs de l'assemblée la députée Marie-Anne Montchamp. Selon son collègue de la Marne, Benoist Apparu, le chef de l'Etat «ne comprend pas que Ségolène Royal, qui passe son temps à donner des leçons de morale à la terre entière, quand elle est condamnée, on n'en parle pas plus».


Selon plusieurs témoignages, le président a détaillé ses récriminations à l'encontre des journaux. Il aurait aussi visé Marianne, dont la dernière "Une" titrait, sur une photo du président, "Putain 4 ans!", et a accusé le Journal du dimanche de ne pas avoir publié dans son édition papier un sondage plus positif que les autres sur sa récente intervention à la télévision.

 

Nicolas Sarkozy aurait également ironisé sur le fait que, malgré les «attaques»dont il fait l'objet dans la presse, il «fait vendre». «Quand je suis sur les couvertures, ça fait vendre. On a fait 76 bouquins sur moi», aurait-il déclaré.

 

"Une charge très importante contre la presse"

«Jacques Chirac et la presse en ont pris plein la gueule», a affirmé le député Jean-Pierre Grand. «Je regrette que le président de la République ait été aussi dur avec Jacques Chirac, c'est très injuste. (…) Ce n'était pas indispensable de parler de Clearstream, tout cela, on s'en serait bien passé», s'est-il indigné, en se disant par ailleurs « très inquiet quand le président de la République dit que cette nouvelle Constitution va permettre de mettre en place une démocratie civilisée. (…) C'est quelque chose qui me gêne car j'ai le sentiment de vivre depuis 1958 – et même depuis 1950 où je suis né – dans un pays où nous avons une démocratie civilisée», a-t-il lancé.

 

«Le chef de l'Etat a parlé beaucoup du passé», a-t-il regretté au micro de Mediapart, en commentant la rencontre:

 

« La rencontre en elle-même était la bienvenue, l’intervention du chef de l’Etat sur l’ampleur des réformes était utile, a expliqué à Mediapart le villepiniste Hervé Mariton, mais on se serait passé des piques qui ont ponctué son discours. » Nicolas Sarkozy s'est livré, selon le député de la Drôme, à «une critique classique de Jacques Chirac, il a évoqué le temps qu'il [Jacques Chirac] a mis pour être élu et la faiblesse de sa capacité réformatrice».

 

Contacté par Mediapart, l’Elysée n’a pas caché sa gêne face à ce qui ressemble à un dérapage. « Il n’y avait pas de discours officiel », nous a expliqué un conseiller, qui a bien conscience que l'Elysée est à la merci de ce pourraient raconter les villepinistes sur cette rencontre.

"J'ai posé une question qui sort du ronron élyséen"

Le déjeuner a été marqué par une autre intervention, celle du député du Maine-et-Loire, Hervé de Charrette, lors de la demi-heure de questions au chef de l’Etat.

 

« La rencontre s’est déroulée de façon convenue. Le président de la République a fait un exposé brillant, comme d’habitude, dans lequel il a resservi ce qu’il avait dit lors de son intervention télévisée, à savoir : « Je n’ai pas changé de ligne politique, mon objectif, c’est la réforme », a raconté Hervé de Charrette à Mediapart. Une demi-douzaine de questions préparées et dictées d’en haut a suivi. J’ai été le seul à poser une question qui sort du ronron élyséen, en demandant pourquoi on faisait tout un tintouin pour la réforme alors qu’on a une Constitution qui va fêter ses 50 ans et qui a parfaitement su s’adapter à la diversité. Pourquoi s’acharner à la réformer ? Pourquoi réformer un article sur deux, comme le veut le projet du gouvernement ? ». Une intervention saluée par quelques applaudissements. « Hervé de Charrette a posé une question que beaucoup se posent, reconnaît Hervé Mariton. Nicolas Sarkozy n’a pas vraiment répondu. »


Nicolas Sarkozy aurait simplement expliqué qu’il tenait à cette réforme, nécessaire selon lui après le passage au quinquennat. «Cela va provoquer des fractures au sein du groupe UMP. Ceux qui ont des réserves s’exprimeront plus tard», prévient Hervé de Charrette, qui assure qu’il va «continuer de défendre [sa] position. Je ne suis pas contre la réforme si elle fait l’objet de discussions dans la majorité et si elle porte sur un nombre plus réduit d’articles.»


Le villepiniste Jean-Pierre Grand estime que «sur le fond, Nicolas Sarkozy n'a pas apporté une réponse qui [lui] permette de modifier [son] vote, qui sera donc négatif»:

 

Pour d'autres députés de la majorité, Nicolas Sarkozy a au contraire «recadré un peu les choses et remis en perspective surtout les réformes», comme l'estime le député des Alpes-Maritimes, Lionnel Luca. Lors du débat, « il a été très réceptif » et « il a promis que l'expérience se renouvellerait une ou deux fois par an», a-t-il précisé.

 

«C'était du bon Sarko, a jugé devant la presse le député de la Manche, Philippe Gosselin. On a débattu largement, il y a eu pas mal de choses qui ont été dites sur l'année écoulée, sur la façon de procéder (...) Le président a reconnu que lui-même avait fait quelques erreurs», et en particulier «qu'effectivement, son style et sa vie privée ont pu perturber à certains moments», a poursuivi Philippe Gosselin.

 

Mais pour le villepiniste Hervé Mariton, «on a en réalité assez peu parlé de la réforme des institutions durant cette rencontre. Une clarification est urgente».

 

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Sollicité, le député Pierre Méhaignerie a déclaré n'avoir «aucun commentaire à faire» sur la rencontre avec le chef de l'Etat. Le député et porte-parle de l'UMP, Frédéric Lefèbvre, et le vice-président du groupe UMP à l'Assemblée, Bernard Deflesselles, n'ont pas donné suite à notre demande d'interview.