SNCF: Matignon ne calme pas les ardeurs syndicales

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Le premier ministre Édouard Philippe a reçu les syndicats de l'entreprise ferroviaire, en montrant quelques signes d'apaisement sur la forme. Mais sur le fond, le gouvernement n'entend revenir sur aucun des points clés de sa réforme. En toute logique, la grève continue.

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La grève continue à la SNCF, et ce pour les trois prochaines semaines au moins. À l’issue de la journée de discussions entre le premier ministre et les syndicats de l’entreprise, le constat est net : les positions des deux parties restent fermes. Ce lundi 7 mai, Édouard Philippe a certes reçu les quatre organisations représentatives des salariés de l’entreprise, comme elles le demandaient depuis qu’elles avaient claqué la porte du ministère des transports le 24 avril. Mais les représentants de la CGT, de l’Unsa, de Sud et de la CFDT, qui se sont succédé séparément à Matignon, ne ressortent avec rien de concret de ces rencontres.

Le gouvernement avait prévenu, il ne compte pas revenir sur les trois grands axes de sa réforme ferroviaire, déjà adoptée en première lecture à l’Assemblée, le 17 avril. L’ouverture à la concurrence, la fin du recrutement au statut de cheminot au 1er janvier 2020 et le changement du statut de l’entreprise à la même date sont des points qui ne seront plus discutés, assure l’exécutif.

La semaine dernière, lors de ses trois jours passés dans le Cher, le premier ministre était resté ferme sur le sujet, alors même que son déplacement avait été rythmé par les interpellations d’une poignée de militants CGT. Il avait fini par recevoir une délégation jeudi, dont rien n’avait filtré, hormis le fait qu’il ne bougerait pas sur la réforme de la SNCF. « Les organisations syndicales sont des interlocuteurs, mais ce ne sont pas les seuls », glissait-on dans l’entourage d’Édouard Philippe avant les rencontres de ce lundi.

« La fermeté n’interdit pas la discussion », a encore déclaré le chef du gouvernement à l’issue des discussions. Il a promis d’« aller plus loin sur l’investissement » pour les lignes ferroviaires, d’organiser « un plan ambitieux de formation et d’adaptation des compétences » pour les salariés de la SNCF et de reprendre la dette, au moins en partie, d’ici à 2022. Il a aussi laissé entendre que les syndicats désireux de le faire pourraient soumettre à la sagacité des parlementaires des amendements sur l'organisation de l'entreprise, lors du passage du texte devant le Sénat, à partir du 29 mai.

Didier Aubert (CFDT), Laurent Brun (CGT) et Bruno Poncet (Sud), à la manifestation de l'intersyndicale des cheminots, le 3 mai à Paris. © D.I. Didier Aubert (CFDT), Laurent Brun (CGT) et Bruno Poncet (Sud), à la manifestation de l'intersyndicale des cheminots, le 3 mai à Paris. © D.I.

Les syndicats ont prévu de se réunir mercredi à 17 heures au siège de la CGT pour faire le point après les rendez-vous, mais leurs positions ne font aucun doute : l’intersyndicale continue à appeler à la grève. La CGT est ressortie de sa rencontre « motivée pour continuer le mouvement social », a déclaré sans surprise Laurent Brun, le secrétaire général CGT Cheminots. « Il n’y a pas de débat », « les grévistes vont poursuivre le combat le temps d’avoir [des] réponses du gouvernement », a-t-il indiqué.

« On ne s’attendait à rien, on n’a pas été déçus », indique de son côté à Mediapart le secrétaire fédéral de Sud Rail Bruno Poncet, qui décrit une rencontre tendue avec Édouard Philippe : « On lui est un peu rentrés dedans : s’il ne bouge sur aucun de ces trois points, on n’a rien à se dire. Pour nous, c’est le préambule, on ne veut pas discuter d’autre chose… » Conséquence logique : « Nous allons appeler à durcir le mouvement. » La troisième organisation de la SNCF ne cache plus son envie d’en découdre : une tentative de ses militants, dont Bruno Poncet, de défiler à la gare Montparnasse s’est soldée par une réponse assez dure de la police ce lundi en début d’après-midi.

Les syndicats plus enclins à discuter avec le gouvernement n’ont pas non plus abandonné leur position et continuent à former une intersyndicale unie avec la CGT et Sud. « Tant qu’on a ce niveau d’incertitudes, on garde un front commun. On a une confiance assez mesurée envers le gouvernement », glisse-t-on à l’Unsa, le second syndicat de l’entreprise. « On ne peut pas avoir un gouvernement qui nous dit : “Mon boulot, c’est détruire, et pour construire, vous voyez entre vous.” Nous maintenons notre méthode, confirme Thomas Cavel, secrétaire national CFDT Cheminots. Nous faisons des propositions et, pour qu’elles soient entendues, on continue la mobilisation. » Le 3 mai, lors d’une manifestation parisienne unitaire qui a réuni quelques centaines de cheminots, Didier Aubert, le dirigeant du syndicat, avait déjà prévenu : « Des observateurs ont cru pouvoir dire que la CFDT allait sortir du mouvement, mais dans l’intersyndicale, nous avons des sensibilités qui sont respectées. On est dans l’unité d’action, et il n’est pas question pour nous de sortir du conflit. »

Le gouvernement a donc raté une occasion de sortir en souplesse de l’affrontement. S’il avait donné plus de gages aux réformistes, il aurait pu parier sur une scission des syndicats, au moment où la grève compte nettement moins d’adeptes (35 % des cheminots grévistes pour la grande manifestation nationale le 22 mars, un peu plus de 18 % vendredi dernier) et où la huitième séquence du mouvement, de ce lundi soir à jeudi matin, risque de ne pas faire le plein en raison des jours de congé et de pont. Mais l’exécutif a préféré montrer qu’il ne cédait pas et table sur un essoufflement du mouvement pour sortir vainqueur de la séquence.

Nouveaux rendez-vous fin mai avec le gouvernement

Pour autant, la situation est-elle la même qu’au début du mouvement, le 3 avril, où chacun montrait ses muscles en prévision d’un long conflit ? Pas tout à fait. « Nous étions assez lucides, on ne s’attendait pas à un renoncement total du gouvernement sur la réforme. En revanche, nous étions assez vigilants sur un changement de ton vis-à-vis des syndicats, et ce changement de ton, on l’a entendu, estime Fanny Arav, négociatrice pour l’Unsa, de toutes les réunions depuis un mois. Il y a quelques signes de bonne volonté, mais manque encore le concret… » La syndicaliste juge que « les syndicats sont un peu plus autorisés à construire, même s’il y a peu d’ouvertures », notamment avec la possibilité de proposer des amendements au Sénat.

L’État a aussi signifié qu’il s’impliquerait plus dans la construction de la future convention collective du secteur, qui doit être prête pour la fin du recrutement au statut, début 2020. Lancées en 2014, les discussions traînent, le patronat du secteur n’étant pas pressé de lâcher du lest dans un secteur structurellement peu rentable, alors que les syndicats unanimes attendent une « convention collective de haut niveau », pour compenser la suppression du statut de cheminot.

Sur le sujet majeur de la dette, le gouvernement a aussi laissé entendre que la reprise de la dette d’environ 50 milliards d’euros qui pèse sur les comptes de SNCF Réseau serait « progressive et substantielle ». Les syndicats espèrent que des précisions seront apportées après le 23 mai, date à laquelle la Commission européenne devrait officialiser la sortie de la France de la procédure pour déficit excessif qui la vise depuis 2009. Le gouvernement a promis de les recevoir à nouveau avant l’examen du texte par le Sénat, sans doute le 25 ou le 28 mai.

D’ici là, s’il veut une fin du mouvement, il devra préciser dans quelle mesure il compte réellement accéder à certaines demandes des syndicats. « Nous préférons entendre le ton des discussions d’aujourd’hui, plutôt que celui du début du conflit, mais on est encore loin du compte, juge Thomas Cavel. Ce qu’ils n’ont pas réussi dans la première séquence, ils ont une chance de le réussir dans la seconde. » Mais les points de désaccord ou d’inquiétude sont encore nombreux. « Nous voulons que la SNCF reste un groupe indissociable et solidaire, où les filiales ne pourront pas être moins bien traitées que l’entreprise principale », rappelle par exemple le syndicaliste.

Du côté de l’Unsa, on s’inquiète sur les contreparties qui seront demandées par le gouvernement pour reprendre la dette. « Il y aura une demande de gains de productivité de l’entreprise, sans qu’on sache à quel point l’État prendra sa part en reprenant la dette, rappelle Fanny Arav. Et on nous a encore parlé des 30 % d’écart de compétitivité censé exister entre la SNCF et les autres entreprises du secteur, du fait du statut de cheminot. Selon toutes nos estimations, on est en fait à un écart de 6 à 8 %, 10 % en intégrant le poids des retraites. J’ai indiqué que j’étais disponible pour produire une analyse économique de ce chiffre, mais quand on parle sérieusement, ça lâche facilement en face. »

Bruno Poncet, de Sud Rail, abonde : « Quand on pose les vraies questions, il n’y a pas de réponse. Le gouvernement ne sait pas comment faire sur la dette, il n’a rien à répondre lorsque je signale qu’en Allemagne, le gouvernement a repris toute la dette en 1994, mais qu’elle s’est à nouveau creusée de plusieurs milliards en vingt ans… » Les protagonistes du conflit sont encore loin d’avoir rangé les couteaux.

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