Biodiversité: Macron contre Macron

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Après le rapport historique de l’IPBES qui montre que le vivant n’a jamais été aussi menacé sur la Terre, le chef de l’État a annoncé une série de mesures, certaines déjà prises, pour y répondre. Mais son bilan après deux ans de mandat laisse sceptique.

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Et Emmanuel Macron remit sa casquette de « champion de la Terre ». Lundi, depuis la cour de l’Élysée, le chef de l'État a tenu un rapide point presse à l'issue de sa rencontre avec certains rédacteurs du rapport de l'agence de l'ONU sur la biodiversité (IPBES), paru le jour même. Ce rapport, le premier du genre, fait le point sur l'ensemble des publications scientifiques concernant le déclin du vivant. Il est terrifiant : du fait de l'activité humaine, un million d'espèces sont menacées de disparition à court terme (lire notre article).

Pour Emmanuel Macron, « ce qui est en jeu est la possibilité même d’avoir une Terre habitable ». L’air emprunté mais le nez collé sur son allocution, le président de la République a énuméré une série de mesures et d’actions qu’il entendait mettre en œuvre pour lutter contre cet écocide. Si l’on était en 2015 ou 2017, on pourrait s’en réjouir. Mais l’on est en 2019, et le président a dorénavant un bilan que l’on peut comparer à ses paroles. Et la comparaison est peu flatteuse.

Au moins trois éléments tout récents rappellent que le chef de l’État fait peu de cas de la défense du vivant et de l’environnement. 

Lors de sa réponse au grand débat national, Macron a ainsi appelé à lancer un pacte productif pour restaurer le plein-emploi en 2025. Dans ce pacte, pas un mot sur l’environnement ou l’écologie. « Le modèle présenté, digne du XXe siècle, n’intègre pas la nécessaire évolution de notre modèle de développement et de ses impacts sur la planète, le nécessaire partage des ressources, les questionnements sur notre mode de croissance effréné qui est loin d’être pourvoyeur d’emplois… », s’est inquiété Michel Dubromel, président de France Nature Environnement.

Mais plus encore que ce pacte productif, c'est finalement toute la politique – néolibérale – d'Emmanuel Macron que celui-ci devrait remettre en cause s'il avait entendu le fond du rapport de l'IPBES. 

Quelques jours plus tard, une « petite loi » climat-énergie, destinée à traduire légalement le recul de la réduction de la part du nucléaire dans la production électrique (2035 et non plus 2025 comme prévu initialement), était présentée en conseil des ministres. Un article du projet a particulièrement heurté les associations. 

Le passage litigieux revient en effet à affaiblir l’Autorité environnementale, cette instance chargée d’évaluer la conformité à l’environnement de nombreux petits projets d’infrastructure, au profit des préfets, c’est-à-dire les représentants de l’État français dans les territoires. On ne parle pas là des grands projets d’infrastructure, mais des projets de taille moyenne, pour lesquels l’étude de conséquences possibles sur la santé, la biodiversité, le climat ou encore le paysage est décidée « au cas par cas » par l’Autorité environnementale.

Enfin, Mediapart révélait dimanche qu’un projet de décret s’en prenait au Conseil national de protection de la nature (CNPN). Disposant jusqu’ici d’un droit de regard sur les demandes de dérogation à la protection des espèces protégées, le CNPN ne serait plus sollicité que dans un nombre minime de cas, répertoriés dans un arrêté énumérant des espèces de vertébrés menacées d’extinction. 

Cette liste est en outre contestée par tous les scientifiques interrogés par Mediapart : elle n’a pas été actualisée depuis 1999, cite des animaux désormais disparus en France (le rhinolophe de Mehely, le phoque moine de Méditerranée), oublie les invertébrés, la flore et l’outre-mer. Le nombre d’espèces protégées dépasse donc de très loin les 37 cas reconnus par le règlement administratif.

Voilà pour les actes les plus récents. Auxquels on pourrait rajouter, plus symboliquement, le départ avec fracas de Nicolas Hulot fin août dernier. 

Nous en étions là et voici, donc, qu’Emmanuel Macron se pique de défendre la biodiversité. Dans une déclaration d’une vingtaine de minutes, le chef de l’État a ni plus ni moins annoncé un « changement de modèle ». 

Urgence de se mobiliser pour la biodiversité et le climat. Mes propositions pour agir ensemble. © Emmanuel Macron

Mais le président est désormais en exercice et non plus en campagne. Et à ses déclarations se heurtent quelques vérités qu’il est bon de rappeler. Ainsi en est-il du glyphosate, cet herbicide particulièrement nocif pour l’environnement et la santé (il est jugé cancérogène par l’Organisation mondiale de la santé). « Je réaffirme notre volonté d'avoir en trois ans des résultats en matière agricole », a déclaré Macron. Sauf que ce sont les députés LREM qui ont refusé, l’année dernière, d’inscrire cet objectif de trois ans dans la loi, préférant s’en remettre à un comité.

Par ailleurs, le glyphosate ne sera vraisemblablement pas totalement interdit en France à cette date, puisque des secteurs devraient pouvoir arguer qu'aucune solution de remplacement n'est disponible.

De même, Emmanuel Macron a redit sa volonté de réduire de 50 % l’utilisation des produits phytosanitaires d’ici à 2025. Sauf que de nombreuses associations dénoncent, depuis le premier plan Écophyto de 2007, le manque de moyens pour y parvenir.

Le chef de l’État entend également lutter contre l’artificialisation des sols en visant la réhabilitation des 20 à 25 % des sols très dégradés par l'utilisation passée de produits phytosanitaires. Et là, Emmanuel Macron se moque carrément du monde. Car son gouvernement brille par son inaction en ce domaine. Le projet EuropaCity, l’extension de l’aéroport de Roissy, la construction du grand contournement ouest (GCO) de Strasbourg… on pourrait lister à l’infini ces projets qui empiéteront directement sur la nature. 

Emmanuel Macron veut par ailleurs lutter contre le gaspillage et « contre toutes les formes de production de déchets ». Il a ainsi rappelé l’engagement français de passer à 100 % de plastiques recyclés d’ici à 2025. En 2016, la France affichait un taux de 26 % de recyclage pour l’ensemble des emballages plastiques.

Laura Châtel, de Zero Waste France, rappelait il y a un an dans Les Échos que « le plastique est un matériau faiblement recyclable : moins de 50 % des plastiques sur le marché sont recyclables. De surcroît, il est impossible de le recycler à l’infini comme le verre. Raisonner exclusivement en termes de recyclabilité n’est donc pas pertinent pour construire un modèle durable autour du plastique ». 

Le chef de l’État compte également beaucoup sur la loi sur l’économie circulaire, qui devrait arriver prochainement. Sauf que la version du texte publiée par la presse en janvier a déçu à peu près tout le monde

Lors de son allocution, Emmanuel Macron a également rappelé l’action de la France à l’international, en mettant notamment en avant la charte pour la biodiversité, adoptée le jour même lors du G7 environnement qui se tenait à Metz. Mais outre que cette charte n’est pas contraignante, ce texte est dépourvu de tout objectif chiffré. 

Le président de la République n’est pas le seul à se pousser du col avec des arguments plus ou moins recevables. Lundi toujours, le ministère de la transition écologique diffusait une vidéo sur les réseaux sociaux pour vanter son action. 

© min_ecologie

Dans celle-ci, il parle de la mise à l’arrêt programmée des quatre dernières centrales à charbon en France d’ici à 2022. Mais la loi climat-énergie présentée récemment prévoit en réalité un plafonnement des émissions de gaz à effet de serre des centrales électriques thermiques (charbon, fioul et gaz) à 500 grammes d’équivalent CO2 par mégawattheure (MWh), à compter de cette date. Selon le ministère, l’instauration de ce plafond devrait diviser par cinq voire par sept la durée annuelle de fonctionnement des centrales à charbon, sapant leur rentabilité et entraînant leur fermeture. 

Mais ceci ne sera valable que si l’EPR de Flamanville, et dans une moindre mesure la centrale à gaz de Landivisiau, sont d’ici là entrés en fonctionnement. Or le premier accuse de nouveaux retards, et la seconde rencontre une opposition locale jusque devant les tribunaux. 

Le ministère se targue également d’avoir mis fin à la recherche et à l'exploitation des hydrocarbures en France. Mais l’Observatoire des multinationales révélait récemment que Total investissait 700 millions dans un complexe destiné à exporter du gaz de schiste américain en Guyane. Que ce même gaz de schiste américain commençait à être importé en France. Le même Total qui est pointé du doigt depuis des mois pour la centrale de La Mède, qui fonctionne à l’huile de palme importée. 

Emmanuel Macron compte mobiliser les citoyens et les entreprises, en vue de mener à bien sa politique pour le climat et la biodiversité. Les citoyens sont déjà mobilisés, bien souvent contre lui, cependant. Quant aux entreprises, l’exemple de Total montre qu’il est loin d’avoir convaincu.

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