France

Crise: Mediapart mis en examen pour avoir donné l’alerte

Au début de l’année, Mediapart a publié sur son pré-site une enquête de Laurent Mauduit sur les Caisses d’épargne. Objectifs: présenter un cas d’école des dérives d’un capitalisme financier, illustrer le journalisme d’enquête. Aujourd’hui que la crise ébranle les Caisses d’épargne, en passe de fusionner avec les Banques populaires (lire l’article de Martine Orange), il n’est pas besoin de démontrer la pertinence de ce travail. Or voici qu’il nous vaut une cascade de mises en examen sur plaintes des dirigeants des Caisses d’épargne.

Edwy Plenel

7 octobre 2008 à 08h56

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Dans le tohu-bohu de l'actuelle crise – hier financière, aujourd'hui économique et, peut-être, politique demain –, il est un mensonge aussi courant qu'énorme dont Mediapart est l'évident et vivant démenti. Nos gouvernants répètent à satiété que l'événement n'était aucunement prévisible, assurent n'avoir pas été alertés des dérives de nos établissements financiers et affirment découvrir des réalités cachées au point de faire les étonnés devant les folles rémunérations patronales. Ils se moquent grossièrement du monde et du peuple, et le feuilleton des Caisses d'épargne en est la plus implacable démonstration.

Entre le 28 janvier et le 2 février, Mediapart a publié sur son pré-site une grande enquête de l'un de ses fondateurs, Laurent Mauduit, sur les Caisses d'épargne. Reprise depuis et souvent confirmée par d'autres médias – par exemple Le Canard enchaîné, dans son édition du 1er octobre –, cette série a contribué à faire connaître notre projet autant démocratique que professionnel: défendre sur Internet une presse indépendante et un journalisme de référence. Lors du lancement définitif de notre journal en ligne, le 16 mars, nous avons évidemment repris les sept articles de Laurent, toujours accessibles dans nos archives.

Or cette investigation démontrait avec clarté ce qui semble aujourd'hui une évidence: la financiarisation sans retenue du capitalisme devenue une bombe à retardement pour l'économie réelle; la fuite en avant de dirigeants ayant pris des risques inconsidérés à l'abri d'une opacité organisée; le coût final pour les salariés concernés et pour la richesse publique. Il suffit de relire cette enquête à la lumière des événements récents pour en mesurer la pertinence et l'utilité: dans le respect des règles du journalisme professionnel, Mediapart jouait le rôle d'alerte démocratique qui incombe à une presse indépendante. Du désastre des «subprime» à l'aventure de Natixis, en passant par bien d'autres opérations fort coûteuses, nos investigations dévoilaient au grand jour les choix et décisions qui sont au cœur des actuelles difficultés des Caisses d'épargne. Dans ce cas précis, nos curiosités étaient d'autant plus légitimes que les Caisses d'épargne sont supposées remplir une mission d'intérêt public, notamment par le financement du logement social.

Une cascade de mises en examen

A la demande des dirigeants de la Caisse nationale des Caisses d'épargne (CNCE), cette enquête prémonitoire vaut aujourd'hui à Mediapart sa première épreuve judiciaire, alors même que les événements actuels en confirment les conclusions. Pas moins de neuf plaintes ont été déposées pour diffamation publique avec constitution de partie civile auprès du doyen des juges d'instruction du tribunal de Paris: sept par la CNCE et deux en leur nom propre par le président de son directoire, Charles Milhaud, et par son directeur général, Nicolas Mérindol. Plutôt que la citation directe, ordinaire dans les affaires de presse, ils ont préféré une procédure plus inhabituelle en matière de délit de presse, à la fois lourde, lente et coûteuse.Très peu économe des moyens de la police et de la justice , elle a déjà mobilisé durant l'été un lieutenant de police, chargé d'exécuter diverses commissions rogatoires, et entraîné la désignation de quatre juges d'instruction différents.

A partir du lundi 13 octobre, premier rendez-vous fixé par l'un de ces magistrats, elle vaudra à Laurent Mauduit et à moi-même, comme directeur de la publication, une cascade de mises en examen pour diffamation. En matière de diffamation de presse, la mise en examen est automatique si la plainte a été jugée recevable et ne préjuge évidemment en rien des suites judiciaires. Les plaintes déposées visent les sept articles écrits par Laurent Mauduit (que vous pouvez retrouver sous l'onglet « Prolonger »). Elles visent aussi la vidéo dans laquelle Laurent, comme tous les autres membres de l'équipe, expliquait sur notre pré-site pourquoi il rejoignait Mediapart. Il y rappelait qu'il avait quitté le journal Le Monde à la suite d'une enquête écrite par lui sur les Caisses d'épargne dont un passage avait été censuré par la direction de l'époque du quotidien.

Dans le premier volet de son enquête, mis en ligne le 28 janvier, Laurent en expliquait la raison et la justification. «Initialement, écrivait-il, notre pré-site n'avait que deux ambitions : présenter ce que sera le projet Mediapart ; lancer un grand débat sur la presse. La gravité des faits que nous avons recueillis sur les Caisses d'épargne nous conduit à presser le pas et à publier une enquête sur un sujet au cœur de l'actualité économique. Mais, au demeurant, peut-être n'est-ce pas inutile pour témoigner également de ce qu'est notre projet éditorial. En économie, comme en d'autres sujets, notre volonté est de réhabiliter l'enquête ; de chercher à déjouer les pièges de la communication pour tenter d'établir les faits, de leur donner sens en les remettant dans une perspective. Alors, après tout, pour cela aussi, cette enquête nous a paru nécessaire. Les Caisses d'épargne sont en quelque sorte un double cas d'école : de certains des travers qui affectent le capitalisme français ; de la priorité que nous donnerons à l'enquête économique dans le projet Mediapart

Que cet extrait soit précisément visé, in extenso, par l'une des plaintes des Caisses d'épargne illustre clairement l'enjeu de cette affaire: la libre investigation en matière économique, genre journalistique que Mediapart n'a cessé de pratiquer, notamment sous la plume de Laurent Mauduit.

Notre souci de respecter le contradictoire

Dans la bataille judiciaire à venir, nous plaiderons évidemment la légitimité et le sérieux de notre enquête. Si d'aventure ces plaintes débouchent sur un procès, Laurent Mauduit, assisté de nos avocats, Jean-Pierre Mignard et Emmanuel Tordjman, apportera les nombreux témoignages et pièces sur lesquels il s'est appuyé, en travaillant avec sérieux, rigueur et honnêteté. Devant le tribunal, il utilisera tous les moyens de défense par lesquels un journaliste peut rapporter la vérité des faits et démontrer sa bonne foi. Il rappellera aussi qu'il fut respectueux du contradictoire, sollicitant notamment les réactions de Charles Milhaud qui n'a pas souhaité donner suite.

De plus, il va sans dire que nous aurions volontiers fait droit, après sa publication, à toute contestation de notre enquête, tribune ou commentaire, lettre ou entretien, etc. Depuis sa création, Mediapart s'efforce en effet de prouver que, par sa dimension interactive et participative, la presse numérique permet de faire vivre plus aisément, plus rapidement et plus efficacement le contradictoire que la presse imprimée.

Mais, nos lecteurs l'auront aisément compris, l'enjeu de ces plaintes va bien au-delà. Il s’agit de la nécessité d’une presse audacieuse et persévérante dans ses légitimes curiosités, civiques, démocratiques et républicaines. En fondant Mediapart, nous savions que des difficultés nous attendraient. C'est aujourd'hui une motivation supplémentaire pour persévérer. Dans le monde de turbulences et d’incertitudes qui est le nôtre, un journal indépendant, donnant la priorité à l'investigation, est plus que jamais indispensable. Et s’il en fallait une nouvelle preuve, cet épisode des Caisses d’épargne l’apporte, avec l’ironie amère que lui donne l’actuel contexte économique et financier.

Edwy Plenel

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